Vovez rintroduction de notre Théâtre choisi de Rotrou
épisodes inutiles, l'action se réduit aux efforts de Jocaste pour amener une réconciliation entre ses fils Étéocle et Polynice, à l'entrevue qu'elle ménage entre eux et qui exaspère encore davantage leur haine réciproque, au combat singulier où s'égorgent les deux frères.
Jocaste se donne la mort avant ce duel fratricide; Hémon, le flancé d'Antigone, fille de Jocaste, périt en voulant séparer les combattants; désespérée de la mort d'Hémon, Antigone se tue à son tour, et l'ambitieux Créon, devenu roi par la mort des deux princes, suit l'exemple de tous les autres personnages, en voyant lui échapper Antigone, qu'il aime. « La catastrophe de ma pièce, dit Racine, est peut-être un peu trop sanglante. » Il a raison; mais c'est la faute du sujet plus que la sienne.
On est surpris de le voir écrire, dans cette même préface : « L'amour, qui a d'ordinaire tant de part dans les tragédies, n'en a presque point ici... Je suis persuadé que les tendresses ni les jalousies des amants ne sauraient trouver que fort peu de place parmi les incestes, les parricides et toutes les autres horreurs qui composent l'histoire d'Œdipe et de sa malheureuse famille. » Ce trait est dirigé contre VŒdipe de Corneille; mais il frappe aussi la Thébaïde de Racine, que refroidissent les amours d'Hémon, fils de Créon, et d'Antigone, fille d'Œdipe. Hémon parle à Antigone le langage de l'amant le plus raffiné, qui consulte les beaux yeux de sa maîtresse. Toutefois, à travers ces fadeurs convenues de la galanterie contemporaine éclate çà et là une sensibilité toute'racinienne. C'est sur l'ordre de sa fiancée qu'Hémon a quitté sa patrie et s'est attaché à Polynice, car Antigone a pour son frère Polynice une tendre préférence qu'elle ne cache pas :
Je trouvais à lui plaire une extrême douceur, Et les chagrins du frère étaient ceux de la sœur... Je l'aimais beaucoup plus que je n'aimais son frère.
Hémon a obéi, non sans déchirement, car il ne peut se résigner à vivre loin d'Antigone.
Un moment loin de vous me durait une année.
Mais il a obéi enfin, et il n'a pas tort de penser
Qu'il faut aimer beaucoup pour obéir ainsi.
De son côté, Antigone, qui déclame trop souvent comme C. de Litt. — RACINE. 2
une héroïne cornélienne, ne manque pas toujours de délicatesse dans l'expression des sentiments tendres, l'ar exemple, elle trouve un mot charmant pour engager son fiancé à plaider près de Polynice la cause de la paix :
Je le verrais, Ilémon ; vous me verriez aussi.
Ces amours épisodiques n'en sont pas moins inutiles à l'action. Racine observe, dans sa préface, que, si l'on rejette l'amour sur des personnages secondaires, « cette passion, qui devient comme étrangère au sujet, ne peut produire que de médiocres efTets». C'est le contraire de la théorie de Corneille, qui, dans une lettre célèbre à Saint-Kvremond, déclare l'amour trop chargé de faiblesse pour être la dominante dans une pièce hi-roïque. On sent que Racine fera de l'amour, au contraire, le ressort essentiel de son tliéâtre. 11 s'excuse presque ici de n'avoir pu faire Étéocle et Polynice amoureux. Leur haine, en effet, les occupe tout entiers. Mais la peinture de cette double haine, de cette haine innée, opiniâtre, éternelle, qu'Étéocle déQnil si bien au début de l'acte IV, n'est pas assez nuancée. Quoi qu'en dise Louis Racine, ce n'est pas cette peinture qui annonrait en son père un grand peintre des passions. Le farouciie Étéocle, qui est en même temps un politique expert dans l'art du raisonnement, ne se distingue pas assez de Polynice. A celui-ci Euripide et Slace avaient prêté une àme plus sensible et plus douce; Alfieri dans son Polinice, Legouvé dans son Étéocle, continueront à l'envisager sous cet aspect attendri. Le Polynice de Racine refuse de partager avec son frère même la lumière des cieux, et c'est lui qui le provoque. Il parle en despote, dédaigneux du peuple, qu'il récuse pour juge :
La raison n'agit pas sur une populace...
Sa haine ou son amour, sont-ce les premiers droits
Qui font monter au trône ou descendre les rois?
Que le peuple à son gré nous craigne ou nous chérisse.
Le sang nous met au trône, et non pas son caprice.
Aussi impérieux, mais plus hypocrite, Étéocle consent à consulter le peuple, certain qu'il est d'avance de sa réponse, et rejette sur Thèbes la responsabilité de ses parjures :
Il la faut accuser si je manque de foi,
Et je suis son captif, je ne suis pas son roi.
Le trône lui paraît pourtant « plus pénible à quitter que la
vie )). Il est conseillé, d'ailleurs, par l'ambitieux et perfide Créon, dont le caractère, assez gauchement dessiné, reste longtemps incertain, mais s'étale enfin avec cynisme dans l'exposé qu'il fait de sa politique à son confident Attale :
Je ne fais point de pas qui ne tende à l'empire.
11 a soigneusement entretenu la haine des deux frères, et, s'il feint de les rapprocher, c'est pour qu'ils s'étouffent en s'embrassant. Tout s'efface pour lui devant le plaisir de régner.
Mais allons. Le remords n'est pas ce qui me touclie, Et je n'ai plus un cœur que le crime effarouche : Tous les premiers forfaits coûtent quelques efforts; Mais, Attale, on commet les seconds sans remords.
Ce traître de tragi-comédie a deux fils, Hémon et Ménécée; tous deux périssent; mais Éléocle et Polynice ont péri aussi, et Créon est roi; il s'écrie qu'aucun bonheur n'est égal au sien, et, comme l'insignifiant Attale se permet de lui rappeler qu'il est père, il lui démontre qu'il perd beaucoup moins qu'il ne gagne. Ce nom de père « est un titre vulgaire » ; combien plus précieux est le titre de roi! Il est donc tout à sa joie et à son amour, car il aime Antigone, que lui disputait justement son fils Hémon. Odieux par sa sécheresse de cœur, il est ridicule par cette passion sénile, à laquelle Antigone échappe par la mort.
Mère infortunée, Jocaste nous toucherait davantage par ses terreurs, ses cris, ses larmes, ses espérances amèrement déçues, si elle déclamait moins, et si l'expression de sa douleur maternelle était plus variée. Mais quel rôle peut jouer dans un tel drame une femme qui dès le second acte constate son impuissance :
Tout ce que je puis faire, hélas! c'est de mourir!
Ainsi se lamente, sans profit pourl'action, cette Sabine dont Corneille promène l'impuissance larmoyante à travers la tragédie d'Horace. Mais Jocaste meurt vraiment, non sans accuser l'injustice des dieux, qui semblent prendre plaisir à faire des coupables, qui les poussent au crime et les punissent ensuite d'avoir été criminels sans le vouloir. Il est curieux d'observer qu'en mettant dans la bouche de Jocaste, au troisième acte, cette déclamation philosophique. Racine a été le précurseur de l'auteur sentencieux d'OEdlpe, de Voltaire.
« Alexandre le («rand » (1 (>(>ô).
En liailanl le sujet à' Alexandre le Grand, Racine n'avait à redouter aucune comparaison, sinon avec les liistoriens qui ont raconté les explois du célèbre conquérant. Dans ses préfaces, il s'allriitue un double mérite : celui d'avoir composé de toutes pièces une action dramatique « avec peu d'incidents et peu de matière », et celui de s'y être montré historien presque autant que poète : « 11 n'y a guère de tragédie où l'histoire soit plus fidèlement suivie que celle-ci. « Ni l'une ni l'autre de ces affirmations n'est tout à fait exacte : si préoccuppé qu'il fut déjà de la simplicité d'action, Racine a compliqué l'action &' Alexandre de détails épisodiques au moins inutiles ; si historique que soit le fond de son drame, et de quelque dédain qu'il accable « ces esprits qui n'ont lu l'histoire que dans les romans )>, il faut reconnaître qu'ici lui-même est un peu romancier.
Rien de plus simple, en apparence, que l'analyse à' Alexandre, car tout s'y réduit, en somme, à ces trois termes : Alexandre, conquérant de l'Asie, se heurte à la résistance du roi indien Porus; Alexandre triomphe de Porus ; Alexandre lui pardonne. Mais Racine a rapproché de Porus la princesse indienne Axiane, qui est animée du même patriotisme, et qui aime le défenseur de la patrie commune, à force de l'admirer ; d'autre part, il a fait d'Alexandre lui-môme le soupirant de la princesse Cléofile, qu'il a donnée pour sœur à Taxile, roi de l'Inde, comme Porus, mais plus pacifique et aussi plus capable de défaillance. Et ce sont ces amours insipides qui tiennent la plus large place dans cette pièce dite historique. « Le grand défaut qui y règne, dit Louis Racine, est un amour qui en paraît faire tout le nœud, tandis qu'un des plus glorieux exploits d'Alexandre n'en parait que l'épisode. » Il en résulte que l'Alexandrc se compose de deux parties assez mal reliées, la partie historique, la partie romanesque, mêlant ainsi les intérêts et les langages très divers de la politique et de la galanterie.
La première partie révèle un disciple de Corneille. Par exemple la grande scène du second acte, où Éphestion communique aux princes indiens les volontés de son maître Alexan-
(ire, et où Porus lui répond avec fierté, rappelle ies belles scènes délibératives de China, de Pomp'^e, surtout de Serlorius. L'antithèse de l'héroïque Porus et de Taxile, plus timide, c'est presque, à certains moments, celle d'Horace et de Curiace. kais l'antithèse est ici un peu forcée et pas toujours bien suivie. Taxile, qui se contredit, se relève ou s'abaisse tout à coup selon les circonstances, parait tantôt un prince ami de la paix qui craint d'attirer sur son pays le courroux d'Alexandre, tantôt un ambitieux qui spécule sur l'amour d'Alexandre pour sa sœur, presque un traître à son pays, tantôt un diplomate asiatique qui plie sous l'orage et attend que l'oi^age ait passé, tantôt enfin un honnête homme abusé, qui par une mort cherchée sur le champ de bataille, en face de Porus, son rival, échappe au reproche de lâcheté. Mais il est vraiment écrasé par le voisinage de Porus, en qui tous les personnages glorifient le seul héros digne de tenir tète à Alexandre. Avec quel mépris Porus traite cet esclave des Grecs assez lâche pour attendre qu'un tyran daigne lui pardonner 1
En vain on prétendrait n'obéir qu'à demi : Si l'on n'est son esclave, on est son ennemi.
Il ne veut plus rien écouter « quand la gloire parle », et il avoue, avec ses goûts belliqueux, !'<( orgueil inquiet » qui le pousse au-devant d'Alexandre. Tant d'exploits importunent son âme jalouse ; plus il admire son adversaire, plus il brûle de se mesurer avec lui. Il entle parfois un peu la voix, à la façon des héros de Corneille ; mais sa réponse à Éphestion, envoyé d'Alexandre, est d'une fîère éloquence :
Que vient chercher ici le roi qui vous envoie ?
Quel est ce grand secours que son bras nous octroie?
De quel front ose-t-il prendre sous son appui
Des peuples qui n'ont point d'autre ennemi que lui?...
Quelle étrange valeur qui, ne cherchant qu'à nuire,
Embrase tout sitôt qu'elle commence à luire ;
Qui n'a que son orgueil pour règle et pour raison ;
Qui veut que l'univers ne soit qu'une prison,
Et que, maître absolu de tous tant que nous sommes,
Ses esclaves en nombre égalent tous les hommes!
Toute la scène ii de l'acte II ne déparerait pas une tragédie comme Mithrldate, en dépit de quelques maladresses, car Porus ne veut pas seulement affranchir les hommes du joug d'Alexandre, il veut que les hommes sachent qu'ils sont libres « de la main de Porus », et u qu'on dise partout » comment un seul
Toi a su affranchir le monde entier. 11 y a un jieu d'arrogance encore, mais quelque grandeur, dans la scène de l'enlrevue entre Porus vaincu et Alexandre vainqueur.
Aussi bien n'attends pas qu'un cœur comme lo mien Reconnaisse un vainqueur et te demande rien. Parle, et, sans espérer que je blesse ma gloire. Voyons comme tu sais user de la victoire.
ALEXANDRE
Votre fierté, Porus, ne se peut abaisser : Jusqu'au dernier soupir vous m'osez menacer. En effet, ma victoire en peut être alarmée : Votre nom peut encor plus que toute une armée. Je m'en dois garantir, l^arlez donc. Dites-moi, Comment prétendez-vous que je vous traite?