AGRIPPINE
De nos crimes communs je veux qu'on soit instruit On saura les chemins par oii je l'ai conduit.
Pour rendre sa puissance et la vôtre odieuses, .J'avouerai les rumeurs les plus injurieuses : Je confesserai tout, exils, assassinats.
Poison même.
BnnRHDS.
Madame, ils ne vous croiront pas.
Que lui importe de « hAler larrèl fatal » de sa perte ! Elle aimerait niieiix se perdre que ne pas se venger. D'ailleurs, bien qu'elle voie chaque jour d(''cliner son crédit, elle ne peut croire à une disgrâce définitive d'Agrippine, car à l'extrême défiance ipi'elle a des autres elle ajoute une extrême confiance en ellemême. Certaines formes de parler, brèves, impérieuses, qui lui sont familières, trahissent cet orgueil dominateur, qui ne sait pas plier et pense tout faire plier devant lui:
// s:if/it : comme vous je ressens vos injures...
J'ai promis: il suffit...
Il suffit : j'ai parlé; tout a changé de face.
Non, il ne suffit pas qu'elle parle; on le voit bien dans la grande scène d'explications du quatrième acte. Le discours d'Agrippine, qui est du Tacite condensé, une page d'histoire, mais oratoire et dramatique, est un morceau merveilleux en lui-même, et il est convenu d'y admirer l'adresse d'Agrippine, (|ui se justifie tour à tour et accuse :
Voilà tous mes forfaits : en voici le salaire.
Mais autre chose est de combiner un admirable plaidoyer, doublé d'un admirable réquisitoire, autre chose de persuader un Néron, el c'est Néron qu'elle entretient. Elle ne le persuaderait que si elle disait vrai en affirmant qu'elle a épousé Claude « dans la seule pensée >> de donner un trône à Néron. Mais Néron sait le contraire et le dit.
Aussi bien ces soupçons, ces plaintes assidues, Ont fait croire à tous ceux qui les ont entendues Que jadis, j'ose ici vous le dire entre nous, Vous n'aviez, sous mon nom, travaillé que pour vous.
C'est donc en vain que, selon un autre mol, cruellement dédaigneux, de Néron, elle s'est fatiguée à faire sa propre apologie; c'est en vain aussi que, contrairement au conseil de Burrhus, elle attaque après s'être défendue et démontre, avec un
luxe surabondant de preuves, que Néron est un ingrat; car s'il est vrai qu'Agrippine n'a travaillé que pour elle, S'éron ne lui doit rien. C'est là ce qui rend cette explication si curieuse, c'est là aussi ce qui la rend un peu froide, plus froide que les scènes suivantes où Burrhus et Narcisse sont les interlocuteurs de Néron, car, dans l'une on est avec Burrhus, et dans l'autre on est contre Narcisse. Ici, Néron et Agrippine ont trop raison l'un contre l'autre : Néron est un mauvais fils; mais Agrippine est-elle une mère tendre et désintéressée?
Toutefois, à la lin de cette scène, elle est plus vraiment convaincue de ce qu'elle dit : c'est avec une indignation vraiment chaleureuse qu'elle se défend d'avoir voulu faire Britannicus empereur. Sur ce point elle réussit à prouver son innocence :
Quels honneurs dans sa cour, quel rang pourrais-je attendre"?
Voilà qui est décisif : Agrippine est incapable de conspirer contre ses propres intérêts. Elle profite de cet avantage pour essayer de parler le langage de la tendresse maternelle.
Que je suis malheureuse ! Et par quelle infortune Faut il que tous mes soins me rendent imporlune? Je n'ai qu'un fils. O Ciel, qui m'entends aujourd'hui, T'ai-je fait quelques vœux qui ne fussent pour lui"? Remords, crainte, périls, rien ne m'a retenue; J'ai vaincu ses mépris ; j'ai détourné ma vue Des malheurs qui dès lors me furent annoncés ; J'ai fait ce que j'ai pu : vous régnez, c'est assez.
Dans quelle mesure est-elle sincère ici? A coup sûr, elle ne l'est pas pleinement; elle veut trop prouver, et, quoi qu'elle dise, ce n'est pas assez pour elle que Néron règne, si elle ne règne pas avec lui et sur lui. Mais n'oublions pas que Racine a dû singulièrement atténuer ce qu'il y a de cyniquement odieux dans le caractère del'Agrippine historique. Il n'a pas dissimulé ses crimes : elle-même les rappelle, avec discrétion, mais sans remords; ces crimes pourtant, on n'y appuie pas, et les vices de l'Agfippine impudique sont laissés dans l'ombre. Il faut que, dans cette tragédie, Néron soit le seul monstre; la mère ne doit pas détourner sur elle une partie de l'horreur qui doit peser tout entière sur son fils. Voilà pourquoi précisément Racine montre en elle la mère à côté de l'impératrice; la mère ambitieuse sans doute, mais enfin la mère. Faut-il dire pour cela, comme on le dit parfois, qu'Agrippine nous est devenue « sym-
42 COUnS DE LITTÉRATURE
palhiquc «? Non : c'est assez que ce caractère soit relevé et épuré; l'amour mateinel s'y montre trop mêlé d'éléments étrangers et douteux, trop égoïste et souillé de trop de crimes, pour nous inspirer une sympathie véritable. 11 ne touche pas et ne peut pas toucher Néron, parce que cet attendrissement, bien couii et peu profond, est précédé et suivi d'aigres reproches, de récriminations, de menaces.
Comment ne sent-elle pas que Néron n'est pas sa dupe? L'attitude et le langage de ce fds médiocrement respectueux devraient lui ûlcr loute illusion. Cependant, quand il feint de céder, elle ne doute pas un instant de sa victoire, et, au lieu de s'épancher en remerciements affectueux, dicte aussitôt des ordres. C'est que sa confiance en elle-même ne l'a jamais abau- •donnée. Junie l'offense par ses craintes :
Doutez-vous d'une paix dont je fais mon ouvrage?
Pourquoi craindre? elle a parlé : Néron n'est plus qu'un iï\> obéissant; « l'humeur triste et sauvage des fiers Uomitius » n'est plus qu'une « facile bonté ». — « Il se déguise en vain! » s'écriait-ellc au premier acte, et voici, au cinquième acte, de •quels yeux elle voit l'impatient Néron :
Non, il le faut ici confesser à sa gloire,
Son cœur n'enferme point une malice noire;
Et nos seuls ennemis, altérant sa bonté,
Abusaient contre nous de sa facilité.
Mais enfin à son tour leur puissance décline;
Rome encore une fois va connaître Agrippine.
De tels vers éclairent toute une âme, et il est superflu de les commenter. C'est la même Agrippine qui, bientôt après, apostrophant Néron assassin, lui dira :
Dans le fond de ton cœur je sais que tu me hais.
Ces contradictions si étonnantes et pourtant, au fond, si logiques, donnent à cette physionomie d'Agrippine le relief le plus saisissant. Par là elle est plus femme qu'Alhalie, car ce n'est pas « Tesprit d'imprudence et d'erreur » qui l'entraîne à sa perte : c'est son propre orgueil et son propre aveuglement. Jusqu'au bout Racine a soutenu ce caractère qui a de l'unité même en ses revirements soudains. Au cri d'Albine, qui la presse de secourir Néron furieux : « Il se perdrait, Madame, »
BIUTANNICUS 43
elle répond d'abord : « Il se ferait justice ! » et elle a trop raison; mais la réflexion succède à ce premier élan de colère indignée : peut-être il aura des remords, peut-être il voudra K suivre d'autres maximes », celles d'Agrippine. Elle ne désespère point de voir ce « changement » se produire, et c'est pourquoi elle retourne vers lui, vers le monstre naissant dont elle vient de prophétiser le sinistre avenir.
Britannicus et Junie*
Dans ce double et tragique conflit, l'un politique, l'autre moral, entre Néron et Agrippine, entre Burrhus et Narcisse, les figures de Brilannicus et de Junie peuvent sembler un peu pâles. Mais leur amour, traversé par l'amour de Néron, est le ressort principal de la tragédie, et, pris en lui-même, cet amour n'est pas sans intérêt : sous des formes vieillies, il reste sincère et jeune.
On a bien exagéré la naïveté de Brilannicus. Déjà, chez Tacite, il ne parait pas être un sot :
Il n'y eut pas de cœur si dur que le sort de Brilannicus ne touchât do pitié. Délaissé peu à peu, jusqu'à n'avoir plus un esclave pour le servir, il tournait en dérision les soins importuns de sa marâtre, dont il comprenait l'hypocrisie, car on prétend que son esprit ne manquait pas de vivacité, soit que la chose fût vraie, ou qu'il doive à la recommandation du malheur une renommée qu'il n'eut pas le temps de justifier..'. Un jour, les deux frères se rencontrant, Néron salua Brilannicus par son nom, et celui-ci appela Néron, Domitius. Agrippine dénonce ce mot à son époux et s'en plaint amèrement... Claude fit bientôt mourir le plus vertueux instituteur de son fils, et plaça près de lui des surveillants du choix de sa marâtre.
Ces surveillants se réduisent ici au seul Narcisse ; mais Narcisse suffit. On se demande comment Brilannicus peut garder jusqu'au bout son absolue confiance à ce traître. Ce n'est pas seulement que Claude, son père, l'a assuré du zèle désintéressé de son fidèle affranchi (et nous savons, en eiïet, que Narcisse, dans l'histoire, est sincèrement dévoué à Claude, et, pour le peindre tel qu'il est dans la tragédie, il a fallu que Racine fit un peu violence à l'histoire); c'est aussi que Narcisse est le traître Je plus parfait et le plus insaisissable, c'est enfin et surtout qce i'âme confiante de Britannicus aime à croire à la loyauté de ses amis :
Narcisse, tu dis vrai, mais cette défiance
Est toujours d'un grand cœur la dernière science:
On le trompe longtemps.
,Iunie, plus pénétrante, se repose bien aussi sur le zèle de Narcisse, et c'est vers la (in seulement qu'elle arrive à en douter. Mais il persévère, lui, jusqu'au bout dans sa crédulité naïve; il croit sincères les embrassemenls de Néron, « impuissant à trahir», et, tandis que Junie s'étonne et s'alarme de ce changement inexpliqué, il juge, comme elle l'observe, le cœur du tyran par le sien. En réalité, il a besoin d'elle pour penser avec ' sagesse et agir avec mesure. Elle absente, il se laisse pousser à j la révolte par Narcisse ; il conspire, il menace, plus qu'il ne j convient à son âge et à sa faiblesse. Dans l'amour de Junie pour ce jeune prince abandonné de tous, il y a de la générosité, ' du dévouement, quelque chose de résolu et de tendre, on dirait presque de maternel.
J'aime Britannicus. Je lui fus destinée
Quand l'Empire devait suivre son hyménée.
Mais ces mûmes malheurs qui l'en ont écarté,
Ses honneurs abolis, son palais déserté,
La fuite d'une cour que sa chute a bannie,
Sont autant de liens qui retiennent Junie.
Tout ce que vous voyez conspire à vos désirs;
Vos jours toujours sereins coulent dans les plaisirs.
L'Empire en est pour vous l'inépuisalile source;
Ou, si quelque chagrin en interrompt la course.
Tout l'univers, soigneux de les entretenir,
S'empresse à l'effacer de votre souvenir.
Britannicus est seul. Quelque ennui qui le presse.
Il ne voit dans son sort que moi qui s'intéresse,
Et n'a pour tous plaisirs, seigneur, que quelques pleurs
Qui lui font quelquefois oublier ses malheurs.
Est-ce une amante, est-ce une douce prolectrice qui parle ainsi? Oui, Junie est le génie tutélaire de Britannicus. Depuis la mort de son frère Silanus, elle a vécu « dans l'ombre enfermée », et c'est précisément cette vertu silencieuse, nouvelle pour lui, dont la persévérance irrite l'amour de Néron. Vivant loin de la cour, elle n'a pas appris l'art de feindre, et l'on s'en aperçoit : l'insistance qu'elle met à s'abriter derrière^ les noms d'Agrippine etd'Oclavie impatiente plus d'une fois Néron. Elle ne comprend pas, elle ne devine pas certaines choses. Mais, quand la question se pose avec netteté, elle parle avec une fierté simple ;
Seigneur, avec raison je demeure étonnée. Je me vois, dans le cours d'une même journée.
Comme une criminelle amenée en ces lieux •, Et lorsqu'avec frayeur je parais à vos yeux, Que sur mon innocence à peine je me fie, Vous m'offrez tout à coup la place d'Octavie. J'ose dire pourtant que je n'ai mérité Ni cet excès d'honneur, ni cette indignité.
Peut-être pourrait-elle montrer aussi plus d'adresse dans l'entrevue avec Britannicus, imposée et surveillée par Néron : un regard n'eût-il pas suffi à faire comprendre mieux de son amant le mot, qui lui reste obscur, sur ces murs qui « peuvent avoir des yeux »? Mais comment un tel voisinage, dont la terreur est encore augmentée par les paroles imprudentes de Britannicus, n'affolerait-il pas une jeune fille que tant d'événements imprévus ont déjà bouleversée? Elle se ressaisit bientôt, et redevient la providence secourable de ce malheureux Britannicus, qui sans elle, il faut l'avouer, joue un rôle assez humilié, mais qui avec elle, devant elle, se redresse, d'enfant qu'il était se révèle homme. « L'âge de Britannicus, dit Racine dans sa préface, était si connu, qu'il ne m'a pas été permis de le représenter autrement que comme un jeune prince qui avait beaucoup de cœur, beaucoup d'amour et beaucoup de franchise, qualités ordinaires d'un jeune homme. » Mais ces qualités lui viennent moins encore de sa jeunesse que de son amour. L'amour est vraiment, au sens propre du mot, la grande vertu de Britannicus. Ses témérités juvéniles dans son entretien avec Agrippine, son aveugle confiance en Narcisse, son empressement à croire Junie coupable, ne nous disposent pas en sa faveur; mais ses plaintes ont un accent pénétrant.
Non, je l'avoue encor, mon cœur désespéré
Contre ce seul malheur n'était point préparé.
J'ai vu sur ma ruine élever l'injustice ;
De mes persécuteurs j'ai vu le Ciel complice.
Tant d'horreurs n'avaient point épuisé son courroux,
Madame : il me restait d'être oublié de vous.
Est-ce assez pour un héros tragique d'inspirer la pitié? Non sans doute : si Britannicus n'était qu'un amoureux plaintif, il n'aurait dans le drame que l'importance relative d'un jeune premier sans caractère bien marqué. Mais l'amour qui l'a soutenu jusque-là l'exalte e.t lui donne la force de braver en face Néron, doublement son rival.
BRITANNICCS.'
, Je puis mettre à ses pieds ma douleur ou ma joie
Parlent où sa bonlé consent quo je la voie;
Kt l'aspect de ces lieux où vous la retenez
N'a rieu dont mes regards doivent être étonnés.
Et que vous montrent-ils qui ne vous avertisse Qu'il faut qu'on me respecte et que l'on m'obéisse?
BRITASNICUS.
Ils ne nous ont pas vus l'un et l'autre élever, Moi pour vous obéir, et vous pour me braver; Et ne s'attendaient pas, lorsqu'ils nous virent naître, Qu'un jour Domitius me dût parler en maître.
En cotte scène vraiment — et en dépit de l'opinion qu'on prèl' à Boileau — Rritannicus ne paraît point si petit garçon devan! Néron. C'est que Junie est là. Il est prêt à mourir alors sous seyeux. Mais il n'est pas l'homme des fortes et longues haines; il n'est môme pas l'homme des ambitions soutenues. Néron senible-t-il lui céder Junie, aussitôt il pardonne à Néron, il déclai i lui laisser le reste « avec moins de regret ». N'est-ce pas « sans regret » qu'il eût fallu dire? Ces âmes douces et mélancoliques sont promptes à s'exalter, promptes h s'abattre. N'étant point faites pour l'action, elles se réfugient avec bonheur dans la tendresse, qui est leur élément naturel. Britannicus n'est donc pas un héros de tragédie, mais il n'est pas non plus un écolier sans caractère. La sincérité chaleureuse de son amour pour Junie le relève à nos yeux dans la situation fausse où les circonstances l'ont placé; et Néron, qui d'abord le dédaignait, ne le juge pas indigne de sa haine. Mais, si nous sommes touchés de son malheur, sa candeur nous fait parfois sourire, tandis que Junie soutient jusqu'au bout, sans raideur et sans défaillance, son caractère aimant et dévoué :
Je vais le secourir, si je puis, ou le suivre.
BIBLIOGRAPHIE
TEXTES
Éd. Bernardin (Delagrave), BouUy et Jacquiûet (Beliu), Mesnard et Lansoû (Hachette), Person (Garnier).
LIVRES
Deltour. — Les Ennemis de Racine; Hacnotte, in-12, 4<= éd. lS8i;
Deschanbl. — Racine; Calmann-Lévy, 18S4, in-12; t. I", p. 167 à 2H. Geoffroy. — Cours de liltéralure dramatii{ue ; Blaucliard, 1825, iu-S";
Janet. — Lectures variées; Delagrave, in-12; p. 165 à 170. Krantz. — Essai sur l'esthétique de Descartes; Germer-Baillière, in-S" ;
La Harpe. — Lycée , 2e partie, I. Iff, ch. ni. Lemaitre. — Feuilleton dramatique des Débats; 27 avril 1891. Merlet. — Études sur les classiques finançais; Hacliette, in-12, 1882;
Mesnard. — Notice de l'édition des Grands Écrivains ; Hachette,
in-8o; t. II, p. 223 à 239.
NiSARD. — Histoire de la littérature française ; Didot, iu-12, 10" éd.,
1883; t. III, p. 41, 42, 45, 48, 52 à 55. Renan (E.) L'Antéchrist ; Calmann-Lévy, 1873, in-S»; ch. vi et xiu. Robert. — La Poétique de Racine, thèse ; 1890, in-S", Hachette ; p. 87,
110, 111, 115, 116, 125, 140, 147, 148, 159. Saint-Evre.mond. — Lettre au, comte de Lyonne ; Techener, 1865, in-12;
111,79, Sainte-Beuve. — Portraits littéraires; Garnier, in-12; I, 83, 84, 85. Sarcey (Fr.). — Feuilletons dramatiques du Temps, passim. Stapfer. — Racine et V. Hugo, Colin, in-12; p. 141, 142. Taine. — Nouveaux Essais de critique et d'histoire; UachcUe, in-12,
JUGEMENTS
Cette estimable pièce était tombée parce qu'elle avait paru un peu froide... Ce n'est qu'avec le temps que les connaisseurs firent revenir le public. On vit que celle pièce était la peinture fidèle de la cour de Néron. On admira enfin toute l'énerfiie de Tacite exprimée dans des vers dignes de Virgile. On comprit que Britannicus et Junie ne devaient pas avoir un autre caractère. Ou démêla dans Agrippine des beautés vraies, solides, qui ne sont ni gigantesques ni hors de la nature et qui ne surprennent point le parterre par des déclamations ampoulées. Le développement du caractère de Néron fut enfin recardé comme un chef-d'œuvre. On convint que le rôle de Buirhus est admirable d'un bout à l'autre, et qu'il n'y a rien de ce genre dans toute l'antiquité. fi?7<«n?Hc'»s fut la pièce des connaisseurs, qui conviennent des défauts, et qui apprécient les beautés.
Voltaire, Commentaire sur Corneille.
Que Néron est bien l'empereur, cet empereur-là, au moment décisif où Racine l'a voulu peindre! que Narcisse est bien le conseiller de crimes, l'esclave intelligent et méchant, en mission de l'enfer auprès d'un tel maître du monde! qu'Agrippine a bien l'ambition ardente et frivole de la femme! que Burrhus enfin exprime bien la tiède sagesse de Thonnête homme de cour et l'impuissante vertu du stoïcien! Junie et surtout Britannicus ne sont que des jeunes gens amoureux, mais c'est ce qu'ils doivent être, et les battements très sincères de ces jeunes coeurs donnent le branle à tout l'ouvrage. On dit que l'amour ne Britannicus et de Junie n'est pas romain. Qu'importe, si c'est de l'amour! Cet amour tient peu de place, et il est victorieux. 11 empêche Britannicus de dissimuler, il donne le ferment qui révèle Néron, qui fait déborder le monstre encore timide et em-
prisonné. Il est aussi la première punition d'un tyran : Néron goûtera le supplice de ne pouvoir entièrement dégrader la majesté de l'àme humaine.
Louis Veuillot, Odeurs de Paris, 1. IV; Palmé.
Dans cette journée de vingt-quatre heures, de dix peut-être, l'auteur a si bien pris ses mesures que tout Néron passe devant nos yeux, depuis l'enfant vicieux et lâche qui tremble devant sa mère en s'excitant à la braver, depuis l'amoureux sensuel mêlé de despote méchant qui adore les pleurs qu'il fait couler, depuis le comédien fat qu'on décide au crime en humiliant sou amour-propre d'artiste, jusqu'à l'assassin hypocrite et froid qui tue en souriant, jusqu'au parricide tranquille qui rêve le meurtre de sa mère en laissant tomber sur elle, nonchalamment, quelques mots d'ironie glacée.
Faguet, la Tragédie françahe au dix-septième siècle; in-S", Hachette.