Oraison funèbre de Marie-Thérèse
2. Sur Marie Mancini, voyez les Nièces de Mazarin de M. Renée, in-S", 1856. Ma-
(lu second acle, où Titus déclare tout devoir à Bérénice, même son amour de la gloire, môme sa passion de faire le bien.
En tout cas, le Titus que nous peignent les deux poètes a plus d'un trait de Louis XIV. C'est Louis a.V à coup sûr qui est glorifié dans ces beaux vers de Corneille :
Mon nom par la victoire ost si bien afferini Qu'on me croit dans la paix un lion emlormi ; Mon réveil incertain du monde fait l'élude; Mon repos en tous lieux jette rinquiétude; Et, tandis qu'en ma cour les aimables loisirs Ménagent l'heureux choix des jeux et des plaisirs, Pour envoyer l'effroi sous l'un et l'autre pôle Je n'ai qu'à faire un pas et hausser la parole.
A côté du Titus cornélien, qui est surtout fier, voici le Titus de Racine, fier et tendre à la fois :
De cette nuit, Phénice, as-tu vu la splendeur? Tes yeux ne sont-ils pas tout pleins de sa grandeur? Ces flambeaux, ce bûcher, cette nuit enflammée, Ces aigles, ces faisceaux, ce jieuple, cette armée, Cette foule de rois, ces consuls, ce sénat, Qui tous de mon amant empruntaient leur éclat; Cette pourjire, cet or, qui rehaussait sa gloire, Et ces lauriers encor témoins de sa victoire : Tous ces yeux qu'on voyait venir de toutes paris Confondre sur lui seul leurs avides regards; Ce port majestueux, celte douce présence... Ciel! avec quel lespect et quelle complaisance Tous les cœurs en secret l'assuraient de leur foi! Parle : peut-on le voir sans penser, comme moi, Qu'en quelque obscurité que le sort Tei'it fait naître, Le monde en le voyant eût reconnu son maître?
Ces convenances secrètes, que devait sentir vivement une cour amie des plaisirs et de la gloire, contribuèrent beaucoup au succès de la tragédie de Racine. Mais cette tragédie n'offret-elle au lecteur moderne que cet intérêt tout relatif? Que donnait l'histoire à Racine, et qu'a-t-il fait des données de l'histoire? Dans quelle mesure Bérénice est-elle historique, et dans quelle mesure aussi est-elle dramatique?
riée au connétable Colonna, Marie Mancini ne put vivre d'accord avec son mari; emprisonnée dans les Pays-Bas, puis dans un couvent espagnol, elle mourut à Madrid peu de mois après Louis XIV. La destinée de ses quatre sœurs ne fut guère plus heureuse : Laure Mancini, duchesse de Mercœur, mourut Jeune ; Olympe, comtesse de Soissons, mère d'Eugène de Savoie, compromise dans l'afFaire de la Voisin, célèbre empoisonneuse, et exilée, mourut pauvre à Bruxelles ; Hortense, duchesse de Mazarin, passa la plus grande partie de sa vie en Angleterre, où elle fuyait la tyrannie d'un mari j.-iloux. Nous retrouverons dans la querelle de Phèdre Xnne- Marie, duchesse de Bouillon.
Sources historiques et romanesques. — Suétone, Tacite et Segrais.
Au début de sa préface, Racine invoque l'autorilé de Suétone, comme, dans la préface de BrUanniciis, il invoquait l'autorilé de Tacite.
'" Titus reç/inam Berenicen, cui elium nuptias pollicUus fcrebaliir,.,. slatiin ahUrhe (l/misit invitiis invitam. C'est-à-dire que « Titus, qui aimait passionnément Bérénice, et qui morne, à ce qu'on croyait, lui avait promis de l'épouser, la renvoya de Rome, malgré lui et malgré elle, dès les premiers jours de son empire. » Cette action est très fameuse dans l'histoire, et je l'ai trouvée très propre pour le théâtre, par la violence des passions qu'elle y pouvait exciter.
Cette séparation n'est point si « fameuse » dans l'histoire, et la phrase de Suétone (ou plutôt les deux phrases que Racine a rapprochées et combinées), est le témoignage le plus précis qui nous en soit resté. Suétone constate que Titus fut « l'amour et les délices du genre humain », et mourut « plus pour le malheur du genre humain que pour le sien * », mais aussi qu'aucun prince ne fut plus impopulaire avant de monter sur le trône. On l'accusait de cruauté, d'intempérance, de rapacité; on craignait en lui un autre Néron. Cette mauvaise réputation tourna bientôt à son avantage lorsqu'il succéda à son père Vespasien : on lui sut gré, non seulement du bien qu'il fit, mais du mal qu'il ne fit pas. Son amour pour Bérénice \propter inslgnem reg'mœ Bérénices amorem) lui avait été durement reproché, et il dut la renvoyer en Orient.
Selon Tacite, dès le règne de Galba, le peuple romain tenait le jeune Titus en si haute estime qu'il souhaitait de le voir associé au pouvoir. Titus se plaisait en Orient, où son père Vespasien pacifiait la Judée, et où vivait Bérénice. « Il est certain, dit Tacite, que son jeune cœur n'était pas insensible aux attraits de cette reine; mais sa passion ne le détournait pas de soins plus importants. » L'auteur des Histoires lui prête un génie au
1. Suétone note niissi qu'il fat l'ami le plas intime de l'infortuné Britannicus, à qui il fit élever une statue dans son palais. Ce trait a dû toucher Racine. Voyez Suétone, Titus, les sept premiers chapitres, et Tacite, Bistoires, II, n, 81.
niveau de la plus haute fortune, les grâces du visage relevées par un certain air de grandeur, un esprit conciliant, d'une séduction irrésistible ; il le montre appuyant les projets ambitieux de son père, et lui gagnant l'alliance de Bérénice, << parée des tleurs de Tàge et de la Ijeauté, agréable même aux vieux ans de Vespasien par la magnificence des présents qu'elle offrait ». Mais il n'est plus question de Bérénice après le livre II des Hisloives, et ce n'est plus Titus épris d'une reine juive, c'est Titus vainqueur de Jérusalem qui nous apparaît dans le reste de l'ouvrage.
Ces aventures de Titus et de Bérénice sont donc bien incertaines, et il faut admirer l'assurance avec laquelle Saint-Évremond, dans son opuscule sur les Caractères des tragédies, reproche à Racine de n'avoir pas suivi d'assez près l'histoire.
Dans le Titus de Racine vous voyez du désespoir où il ne faudrait qu'à peine de la douleur. L'histoire nous apprend que Titus, plein d'égards et de circonspection, renvoya Bérénice en Judée pour ne pas donner le moindre scandale au peuple romain, elle poète en fait un désespéré, qui veut se tuer luimême plutôt que de consentir à cette séparation.
Avec encore plus d'aplomb, l'abbé du Bos, qui range Bérénice parmi les sujets mal choisis, y critique les faiblesses du héros, peu digne d'occuper la scène tragique : le caractère de Titus lui parait mou et efféminé, peu conforme au caractère du Titus de l'histoire '. Mais de quelle histoire s'agit-il? Suétone, et même Tacite, qui était entré dans la carrière des honneurs sous Vespasien et sous Titus, n'ont pas chargé ce prince ; et pourtant, à les bien lire, il semble que Titus fut loin de donner l'exemple de toutes les vertus, au moins dans sa jeunesse, qui ne s'interdit pas les voluptés : lœtam voluptatibus adolescenliam egit -. Il semble bien aussi que ce fut un ambitieux, lui qui détermina son père à briguer l'empire. 11 était marié pour la seconde fois qu and il vit Bérénice, et pour s'attacher à elle il se sépara de sa seconde femme : s'il quitta cette étrangère à son tour, c'est que Rome s'opposait à ce qu'il l'épousât, et qu'il ne voulut pas, sans doute, mettre en péril pour un pareil caprice le pouvoir qu'il avait si longtemps poursuivi. Comment Jious intéresser à ce Titus dépoétisé"? Son grand mérite ou son
1. Réflexions critiques snr la poésie et sur la peinture; Mariette, 1719, 2 in-12; t. I", l'» partie, section 16.