‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 3)Chapitre 46 sur 106 · Histoires, II · texte numérisé non relu

Histoires, II

Bérénice: i

grand bonheur, si ]"on en croit M, Beulé', n'est-il pas d'avoir peu régné? S'il n'avait régné que trois ans, comme Titus, Pséron ne serail-il pas resté, aux yeux des hisloriens, le vertueux disciple de Burrhus ?

Comment, d'autre part, nous intéresser à Bérénice? Dans l'histoire, cette fille d'Agrippa P"^, roi de Judée, a quarante ans environ lorsqu'elle accompagne à Rome Titus, de douze ans moins âgé qu'elle. Elle est mariée alors, et pour la troisième fois. Tacite dit pourtant qu'elle était dans toute la fleur de l'âge et de la beauté, poren?. wtate furmaque-, et certains critiques ont pu croire qu'il y a eu confusion entre deux Bérénices, entre la tante et la nièce. Qu'importe ! Bacine n'a voulu voir que la Bérénice rajeunie qu'on entrevoit déjà racinienne.

« Bérénice, dit Sainte-Beuve, c'est moins une tragédie qu'une comédie de cour, une comédie romanesque, contemporaine de Zaïde, et qui allait donner le ton à la Prinresse de Clèves. » Si Bérénice est un roman dramatique, il n'y faut pas chercher l'exactitude de l'histoire; mais il serait curieux d'y noter les traces de l'influence des romans à la mode. Racine, par exemple, s'est-il souvenu du roman inachevé dont Segrais composa dans sa jeunesse les quatre premiers livres (1648) et qui porte ce même titre de Bérénice? Le souvenir, en tout cas, serait bien peu précis, car Bérénice, que Titus ramène de Syrie à Rome avec son frère Agrippa, aime un autre que Titus. Mais Titus l'aime déjà, bien qu'il fasse profession d'inconstance, comme le berger Hylas, de VAstrée^. Il n'est pas le seul à l'aimer : son frère Domitian, dès qu'il voit la princesse aborder en Italie, ■dans cette sorte de captivité triomphale, s'éprend d'elle, et ne recule pas devant le crime pour écarter Titus de Bérénice, qui, d'ailleurs, reste insensible à cette double passion. Le roman s'interrompt au moment où cette rivalité atteint son paroxysme. 11 est ralenti par des épisodes inutiles, par des aventures comme celle de Rhadamiste et de Zénobie, greffées sur le récit prin- <;ipal.

L'ensemble est un mélange bizarre de faits historiques plus ou moins altérés et de conversations galantes. Tacite et d'Urfé s'y rejoignent. Il faut noter cependant un trait. Parmi les personnages qui suivent Bérénice à Rome, se trouve Antiochus,

i. Bévue des Deux Mondes, 1'^' dérembre 1809. i. Histoires, II. 81.

3. Voir la thèse de M. Bi'édif, Seyrais, sa vie et ses œwjres, Durand, 1803, 1). 100 à 109.

suivi de son fils Épiphane. Or, l'histoire ne nous montre pas Antioolius enli'e Titus et Bérénice. 11 est vrai (ju'il assiste au siègedo .lérusalcm, contre laquelle il tente un effort inutile; mais loin d'exaller sa valeur, comme chez Racine, Titus le raille de sa présoin])tion. C'est le père de Titus, Vespasien, qui a dépouillé de son loyaume le père d'Antiochus. Celui-ci se réfugie chez les Parthes, et ne vient à Home qu'à une époque postérieure au voyage de Bérénice. 11 est donc possible que llacine ait emprunté à Segrais l'idée du rôle d'Antiochus, (pi'il a d'ailleurs enlièremeul transformé.

« Titc et Bérénice >< «le Corneille.

Au contraire, Corneille emprunte à Segrais le fond même desa tragédie, l'idée de la rivalité de Titus et de son frère Domilian. Le seul auteur qu'il cite pourtant, c'est l'abréviateur de- Dion Cassius, Xiphilin; et il lui emprunte aussi deux traits essentiels : l'amour de Domitian pour Domitie, fille de Corbulon, qu'il épousa, et la passion, plus ou moins sincère et durable, que Titus éprouva pour cette même Domitie. 11 mêle à ces données romanesques et historiques des ressouvenirs du temps. On n'est pas peu surpris de voir Albin, confident de Domitian, exposer à son maître la doctrine de la Uochefoucauld sur l'égoïsme universel :

L'amour-propre est la source en nous de tous les autres ; C'en est le sentiment qui forme tous les nôtres ; Lui seul allume, éteint ou change nos désirs.

Corneille a imaginé deux couples d'amants, Domitian et Domitie, Tite et Bérénice, c'est-à-dire deux intrigues parallèles. Fille du grand Corbulon, Domitie se regarde comme fille d'empereur, sous ce prétexte que l'empire a jadis été offert à son père, qui l'a repoussé. Elle ne doit donc épouser qu'un empereur, selon la logique propre aux héroïnes cornéliennes. D'abord elle a aimé Domitian, frère de Tite; mais quand Tite est monté sur le trône, ses sentiments ont changé : sans cesser d'aimer Domitian, elle réprime une faiblesse qui lui volerait le rang auquel elle se croit destinée ; sans aimer Tite, elle serait humiliée de n'être pas aimée par lui.

La passion du trône est seule toujours belle.

Elle s'indigne que Bérénice ose lui disputer le titre d'impératrice : à peine sa rivale s'est-elle montrée qu'elle court à la vengeance, avec une « aveugle fureur ». Dans la situation fausse où elle est placée, elle ne peut guère nous intéresser plus que (( son déplorable amant », Domitian, — le Domitien de l'histoire ! — toujours soupirant pour son « aimable ennemie », toujours mourant. Mais la situation de Tite n'est pas moins fausse entre Domitie et Bérénice. S'il feint d'aimer Domilie, c'est que son mariage avec la fille de Corbulon serait bien vu des Romains ; mais c'est à Bérénice que son amour reste fidèle. Il sait sa faiblesse, et l'avoue. Toutes ses belles résolutions s'évanouissent dès que Bérénice parait. Ici, comme en plus d'une de ses pièces, c'est à la femme que le poète a donné le caractère vraiment viril. Bérénice est la digne émule de Domitie. Avec quelle fierté indignée elle se refuse à « mendier lâchement » le prix des services rendus autrefois à Tite ! Avec quelle ironie altière elle accable sa rivale ! Mais aussi comme le courroux fait vite place à la tendresse, les reproches aux plaintes, lorsque l'infidèle se présente, triste lui-même de son infidélité forcée !

A peine je vous vois que je vous justifie :

Vous me manquez de foi, vous me donnez, chassez.

Que de crimes ! Un mot les a tous effacés.

Ainsi parie la femme qui aime ; mais la reine bientôt reparait.

Quoi ! Rome ne veut pas quand vous avez voulu ? Que faites-vous, seigneur, du pouvoir absolu ? N'êtes-vousdans ce trône, où tant de monde aspire, Que pour assujettir l'empereur à l'empire? Sur ses plus hauts degrés Rome vous fait la loi ! Elle affermit ou rompt le don de votre foi! Ah ! si j'en puis juger sur ce qu'on voit paraître, Vous en êtes l'esclave encor plus que le maître.

Tite faiblit, et se montre disposé à tout quitter pour elle ;

Allons où je n'aurai que vous pour souveraine, Où vos bras amoureux seront ma seule chaîne, Où l'hymen en triomphe à jamais l'étreindra. Et soit de Rome esclave et maître qui voudra !

Il se ressaisit, il voit clairement son devoir :

Un monarque a souvent des lois à s'imposer, Et qui veut pouvoir tout ne doit paslout oser.

Par mallieiir, il retombe presque aussitôt de celle liauteur : il ve ul toujours revoir Bérénice sans vouloir jamais prendre une i'é solution. Son excuse, c'est qu'il sait à quel point l'amour de nérénice est désintéressé :

Bér(''nice aime ïite, ot non pas l'empereur.

11 avoue pourtant lui-même qu'il met trop au jour une passion (jui combat son devoir. Trail curieux et bien cornélien, c'est nérénice ({ui lui rappelle ce devoir trop oublié. Reine plus encore qu'amante, elle lui déclare que son amour est inséparable de son eslimo, el que si elle cesse de l'admirer, elle cessera de l'aimer. Or, c'est l'empereur qu'elle admire : qu'il se conduise donc en empereur; qu'il défende au sénat de s'occuper d'elle et de leur amour. Tite obéit, et envoie au sénat l'ordre de lever la séance. Mais déjà le sénat a délibéré, et ce sénat avili, travaillé d'ailleurs par les amis de Doraitian, applaudit à l'union de ïile avec Bérénice. Alors seulement Bérénice triomphe ; alors seulement elle peut se sacrifier avec dignité,

•car elle se sacrifie librement.

O races au juste Ciel, ma gloire en sùrelé N'a plus à redouter aucune indignité.

.)'éprouve du sénat l'amour et la justice, Et n'ai qu'à le vouloir pour être impératrice. Rome a sauvé ma gloire en me donnant sa voix. Sauvons-lui, vous et moi, la gloire de ses lois...

Votre cœur est à moi; j'y règne, c'est assez.

Puisque sa « gloire « ne peut croître désormais, puisqu'elle triomphe « et dans Rome et de Rome », elle partira contente. Piqué d'émulation, Tite à son tour cède Domitie à Domitian, ■qui sera son héritier. Domitian est heureux puisqu'il a Domitie ; mais Domitie, qui n'est point là, se contentera-t-elle à si peu de frais?

Analyse et comparaison des deux tragédies de Corneille et de Racine.

Malgré la complication de celle double intrigue, la pièce de Corneille peut se résumer en quelques mots.

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