Acte I". — Domitie, fille de Corbulon, aime Domitian, frère
de Tite, mais consent à épouser Tite, parce qu'il est empereur. Tite feint, par politique, d'aimer Domitie, mais n'aime au fond que Bérénice absente.
Acte IL — Bérénice arrive soudainement à Rome, et reconquiert tout son pouvoir sur l'empereur. Furieuse d'être délaissée, Domitie jure de se venger.
Acte m. — Le triomphe de Bérénice est complet : elle liumilie sa rivale, repousse Domitian, qui s'offre ;i elle à défaut de Tiie, s'adresse à Tite lui-même, l'émeut, le persuade, mais n'accepte point le sacrifice qu'il veut faire de l'empire à son amour.
Acte IV. — Menacée par les rumeurs hostiles du peuple, par les dispositions malveillantes du sénat qui s'assemble, Bérénice fait alliance avec Domitian pour surmonter tous les obstacles; mais Tite est de plus en plus partagé entre son amour et son devoir, entre Bérénice et Domitie.
Acte V. — Enfin le vole favorable du sénat permet à Tite ■de concilier l'amour et le devoir; mais c'est alors Bérénice qui se sacrifie spontanément au repos de l'empereur et de Rome.
Ce dénouement suffirait à marquer la différence très profonde qui sépare les deux Bérénices, car l'esprit de la Bérénice de Racine est tout autre, et une brève analyse, parallèle à la précédente, en témoignera.
Acte I". — La reine juive Bérénice est à la veille d'époaiser l'empereur Titus; le poète nous peint sa joie et son orgueil, mais aussi le désespoir d'Antiochus, roi de Comagène, qui aime Bérénice en secret, et ne lui révèle son amour qu'au moment de la quitter.
Acte II. — Arrivé depuis peu au trône par la mort de son père Yespasien, Titus sent qu'un devoir nouveau lui impose le sacrifice de son amour; livré à la plus douloureuse incea-titude, il n'ose ouvrir son àme à Bérénice, qui s'attriste de sa froideur, mais n'en soupçonne pas la cause véritable.
Acte III. — Décidé enfin à faire son devoir, Titus confie Bérénice à Antiochus, qui la reconduira dans son royaume; mais Bérénice arrache à Antiochus le secret de Titus, s'étonne, s'irrite et se désespère.
Acte IV. — Ce violent désespoir de Bérénice ébranle la résolution de Titus, qui la revoit et ne peut se résoudre à la quitter.
Acte V. — ■ Enfin le sacrifice est accompli : Bérénice partira, mais elle restera fidèle au souvenir de Titus, et Antiochus n'a rien à espérer.
IncoiilestaI)loment la pièce de Racine est plus simple que celle de (lonieiile. Le sujet, Sainte-Beuve l'a remarqué, « était [lins dans le f^'oùt secret et selon la pente naturelle de Hacine ». Cet amour de Dnmitic et de Domitian est d'une froideur exlième. Mais Antiochus fait-il, chez Racine, beaucoup meilleure ligure que Uomitian chez Corneille? Sa passion n'est-elle pas l'ien languissante? Son caractère n'est-il pas à peu près inutile à une action faite de « rien », et dont on peut admirer l'exquise délicatesse plus que la force dramatique?
La suj)ériorité de Titus sur Tile est plus certaine, du moins au point de vue de la tragédie : car, au point de vue de Thisloire, le rôle de Tite a ses beautés, que l'auteur du Grand Corneille historien, M. Desjardins, met en lumière avec une admiration peut-être indiscrète. Chose curieuse! c'est le poète du devoir qui a prêté à son héros la passion la plus désordonnée. Tite est amant d'élégie : il meurt ti'op par métaphore, mais parfois avec quelle grandeur mélancolique !
La vie est peu de chose, et, tôt ou tard, qu'importe Qu'un traître me l'arrache, ou que l'ùge l'emporte? Nous mourons à toute heure, et, dans le plus doux sort, Chaque instant de la vie est un pas vers la mort.
Le véritable héros de la pièce cornélienne, ce n'est pas Tite,. c'est Bérénice. Sans elle, Tite serait avili; grâce à elle seule, il reste debout. Cette conception n'a presque rien de semblable à celle de Racine. On ne trouve guère entre les deux Bérénices qu'un trait commun : c'est l'absolu désintéressement. Chez Corneille, Bérénice a une rivale, moins aimée sans doute, mais appuyée par les vœux de tout le peuple romain. Elle a donc un combat à livrer, et pour vaincre elle ne dédaigne aucun moyen. La Bérénice de Racine n'a que ses larmes : avant tout, elle est femme. C'est par la fierté, mais par une fierté un peu tendre,, qu'est grande cette reine qui, au dénouement de Tite et Bérénice, va au-devant du sacritice, au moment précis où sont désarmés ceux qui prétendaient le lui imposer. Quoi qu'on pense de ce dénouement assez mal préparé, on n'en peut nier l'élévation morale. Tout Corneille est dans ce coup de théâtre final, dans ce renoncement héroïque, trop héroïque peut-être pour que nous en soyons touchés au fond du cœur.
Le public, qui n'est pas composé en majorité de héros, se Lassa bientôt de cette « comédie héroïque ». Après vingt et une représentations peu fructueuses, Tite et Bérénice ne reparut
plus sur la scène française, tandis que la Bérénice rivale a fait couler alors et depuis bien des larmes.
L'action dans «Bérénice »:clan»» quelle mesure sont justes^ les critiques tliri^çées contre cette tragédie. — Exposition et discussion des théories de la préface*
Bérénice n'a pas plus manqué de critiques que d'admirateurs. Entre BrUannlcus et Bajazet, celte pièce, la seule des tragédies de Racine qui n'ait pas de dénouement sanglant, semble avoir plus de cbarme que de force véritable. Voltaire, dont on connaît le culte pour Racine, a été bien sévère pour Bérénice.
Je n'ai jamais cru que la tragédie dût être à l'eau de rose. L'églogue en dialogues intitulée Bérénice, était indigne du théâtre tragique; aussi Corneille n'en fit-il qu'un ouvrage ridicule ; et ce grand maître, Racine, eut lieaucoup lie peine, avec tous les charmes de sa diction élégante, à sauver la stérile petitesse du sujet... Un amant et une maîtresse qui se quittent ne sont pas, sans doute, sujet de tragr'die... Racine trouva le secret d'intéresser pendant cinq actes sans autre fonds que ces paroles :« Je vous aime et je vous quitte. » C'était, à la vérité, une pastorale entre un empereur, une reine et un roi; et une pastorale cent fois moins tragique que les scènes intéressantes du Pastor fido ' .
Auteur dramatique, créateur d'un tbéàtre plus compliqué, plus « en dehors » que celui de Racine, moins dédaigneux du luxe de la mise en scène, Voltaire devait médiocrement estimer une pièce dont le décor était élémentaire : « Le théâtre est un petit cabinet roj al où il y a des chiffres, un fauteuil et deux lustres. >) Le drame romantique a de beaucoup dépassé, sur ce point,, la tragédie de Voltaire. On ne s'étonnera donc pas de l'arrêt porté contre Bérénice par Th. Gautier : ce Bérénice, à vrai dire, n'est pas une tragédie : il n'y coule que des pleurs et point de sang. C'est une élégie dramatique qui renferme des morceaux pleins d'une grâce un peu molle et d'une sensibilité un peu larmoyante. » Mais Alfred de Musset, que n'aveuglaient point les préjugés romantiques, ne parle guère autrement; il étend même sa critique au théâtre de Racine presque entier.
1. Préface des Pèlopides. — Commentaire de Bérénice. — Épître ù la duchesso du Maine, en tète (ÏUrestc.
14 COURS DE LIÏTERATUIŒ
La passifiii (|ni icnconlre iin obstacle ol qui afiit jiour le renverser, soil <|u'elle tiioiii))he ou succoinLc, est un spcclacle animé, vivant... Mais si la passion n'est plus aux piises ([u'avec elle-même, qu'arrive-t-il? Une fable languissante, un inléiêl faible, de longs discours, des détails fins, de curieuses recherches sui' le cœur humain, des héros comme Pyrrhus, comme Titus, comme Xiphaiès, de beaux parleurs, en un mol, et dr; belles discouicuses qui content leurs peines au parterre; voilà ce qu'avec un génie admirable, un style divin et un art infini. Racine introduisit sur la scène i.
Voilà Andromacjue et Mithridate condamnés avec Jh'rc'nice. D'autres restreignent la condamnation à J{cr('nice, et en adoucissent la sévérité : « JU'rrnic, dit M. Desclianei, est une des pièces les plus faibles de Racine, et cependant la plus racinienne. ('/est la veine naturelle de son talent coulant de source sans effort. » Avant M. Desclianei, Sainte-Deuve avait dit: « Birénicc me semble tout à fait dans le goût secret et selon la pente naturelle de Racine : c'est du Racine pur, un peu faible si l'on veut, du Racine qui s'abandonne, qui oublie Boileau. » Est-il bien sûr que Racine fût naturellement enclin à la tenrlresse, et porté à en faire abus? Il ne semble pas avoir été lendre à l'excès, au moins en sa jeunesse. S'il excelle à peindre la douce mélancolie des Andromaque et des Aricie, il ne fait ipas revivre avec moins de complaisance les transports passionnés des Hermione et des Pbèdre. Il est plus certain qu'il incline, et par goût pour la simplicité grecque, et par réaction contre Corneille, à simplifier les ressorts de l'action dramatique. A ce point de vue, la préface de Bérénice est la plus importante peut-être des préfaces de Racine, et il en faut citer le •passage capital.
Ce n'est point une nécessité qu'il y ait du sang et des morts dans une Ira- ^^édie : il suffit que l'action en soit grande, que les acteurs en soient héroïques, que le s passions y soient excitées, et que tout s'y ressente de celte tristesse majestueuse qui fait tout le plaisir de la tragédie. Je crus que je pourrais ren- . contrer toutes ces parties dans mon sujet. Mais ce qui m'en plut davantage, x'est qu c je le trouvai extrêmement simple. Il y avait longtemps que je voulais essayer si je pourrais faire une traf/édie avec celte simpticilé d'action qui a été si fort du goût des anciens. Car c'est un des premiers préceptes qu'ils nous ont laissés. « Que ce que vous ferez, dit Horace, soit toujours simple et ne soil qu'un. »... Et il ne faut point croire que cette règle ne soit fondée que sur la fantaisie de ceux qui l'ont faite. Il n'y a que le vraisemblable qui touche dans la tragédie. Et quelle vraisemblance y a-t-il qu'il arrive en un jour une mullilude de choses qui pourraient à peine arriver en plusieurs semaines ? Il y en a qui pensent que cette simplicité est une marque de peu d'invention. Ils ne songent pas qu'au contraire toute l'invention consiste ii faire quelque chose de rien, et que tout ce grand nombre d'incidents a toujours été
l. Xlrlangcs de littérature et de critique : De la tragédie; Charpentier, 1867.
ùe refuge des poètes qui ne sentaient dans leur génie ni assez d'abondance ni assez de force pour attacher durant cinq actes leurs spectateurs par une action simple, soutenue de la violence des passions, de la beauté des sentiments et de l'élégance de l'expression.
Ainsi, depuis longtemps Racine songeait à remettre en honneur sur la scène française la simplicité des anciens. Mais quels anciens a-t-il en vue? Les Grecs évidemment. Il s'était souvenu de Sénèque dans quelques-unes de ses premières pièces; mais ce qui manque le plus à Sénèque, c'est justement la simplicité. Dans la préface de Bérénice, il ne cite qu'un tragique ancien, c'est Sophocle, et, l'opposant aux poètes tragi-comi- ■ques de la première moitié de xvu^ siècle, peut-être au plus grand de tous, à Corneille, il observe que, non seulement VAjax et le Philoctète, mais même VŒdipe roi, sont moins chargés de matière que la plus simple tragédie de son temps. Et il a raison, relativement aux imbroglios contemporains, et son grand mérite sera bien, aux yeux de la Bruyère comme de la plupart des critiques, d'avoir su « s'assujettir au goût des Grecs et à leur grande simplicité ». Mais les Grecs eux-mêmes n'auraient pas accepté sans réserve l'axiome de Racine : « Toute l'invention consiste à faire quelque chose de rien. » De rien, c'est trop dire : un sujet peut être simple sans être ingrat; une action peut être simple sans être nulle. Qu'eL\t dit Sophocle du sujet de Bérénice, qui est tout entier dans la séparation de deux amants? Ce drame lui eùt-il paru assez dramatique pour émouvoir fortement un grand public ? On est en droit d'en douter, et de croire que Racine a exagéré dans la forme une idée juste au fond. Il aura été séduit par la précision de l'antithèse et la rigueur philosophique de la formule; mais il n'a pas eu grand effort à faire pour s'élever à -cet idéalisme, qui réduit tout à la simplicité et à l'unité, et qu'on a pu comparer à l'idéalisme cartésien.
La ressemblance est ici frappante entre Descartes et Racine; car Descartes, lui aussi, a bien l'ambition de réduire les ressources du philosophe à un minimum. Comme l'artiste qui veut faire quelque chose de rien, il se prive volontairement et de l'expérience et du monde extérieur, et de sa sensibiliti' individuelle et de son propre corps ; il se concentre dans la seule chose qui lui reste, après cette totale abstraction de tout, son existence, son moi spirituel; et c'est de ce rien, ou, pour être plus exact, de ce presque rien, qu'en véritable artiste de la déduction il va tirer tout son ])oôme métaphysique, l'univers, la raison éternelle, les lois mathématiques, l'infiniment parfait i.