‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 3)Chapitre 49 sur 106 · Voir notre étude consacrée à la Critique, p · texte numérisé non relu

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but du poète dramatique doit être de plaire à la cour et au peuple. « Il faut, s'il se peut, ajoute-t-il, y ajouter les règles, afm de ne déplaire pas aux savants et recevoir un applaudissement universel; mais surtout gagnons la voix publique. » On saisit la nuance : « s'il se peut )>, on obéira aux règles; sinon, l'on s'en passera. Loin d'essayer d'apprivoiser ainsi les règles, c'est dans l'application intelligente des règles que Racine cherche et trouve le succès. ISe se fait-il pas illusion ici, et Bérénice, cette élégie charmante, réunit-elle toutes les conditions d'une tragédie vraiment tragique? A quoi bon se poser cette question? Qui osera fixer aux genres des limites infranchissables? Qui osera, en ce temps moins étroitement scrupuleux que celui de Voltaire, déclarer à priori que telle situation n'est pas du domaine de la tragédie véritable? Tragédie, comédie, élégie, ont pour fond les mêmes situations et les mêmes sentiments; selon le parti qu'il en tire, le poète peut nous faire frissonner, ou rire, ou pleurer. La question est donc bien posée par Racine : si le public, au théâtre, applaudit Bérénice, c'est le public qui a raison contre les critiques. Mais précisément Bérénice n'est reprise au théâtre qu'à de longs intervalles, et le talent même d'une Rachel ne lui vaut qu'un triomphe éphémère. En revanche, à la lecture, Bérénice est aussi touchante aujourd'hui qu'elle l'était au xvn'= siècle; mais un drame n'estil fait que pour être lu?

Les caractères d'iiomutes ont plus de délicatesse que de force. — Le caractère d'Autioclius; part des conventions de la galanterie contemporaine et de la vérité humaine»

Une des faiblesses de Bérénice, c'est que les caractères des hommes y manquent de virilité. Antiochus, assurément, a tous les sentiments généreux. Il s'est conduit héroïquement sous les murs de Jérusalem, où il a failli périr. Il est l'ami le plus délicat et le plus dévoué, un ami qui parle « du cœur )>, le seul qu'écoute Bérénice, et Titus lui rend ce témoignage bien justifié par une telle abnégation :

Vous ne faites qu'un cœur et qu'une àme avec nous. Mais combien fausse est sa situation entre ces deux amants

qui, tour .ï lour, le prennent pour confident de leur amour! 11 a aimé autrefois Bérénice, et Bérénice ne l'a pas ignoré; elle ne sait s'il Faimc encore, mais elle doit au moins le soupçonner, et il est cruel ou imprudent, semble-t-il, de le choisii- entre tous pour lui faire entendre chaque jour les louanpes de Titus. Ce soupirant » toujours tremblant », mais toujours discret, a su se taire cinq ans bien comptés (il donne par deux fois le chiffre exact), si bien que le fidèle Arsace lui-même ignore la passion silencieuse de son maître. « Antioclius est parfait, dit Sainte-Beuve ; il l'est trop, avec sa faculté de soumission et de silence. Pourtant, il échappe aux inconvénients de sa position par sa noblesse et sa délicatesse constante. Après tout, en cette pièce qu'on a appelée une élégie à trois personnages, il tient son rang. Un seul vers, infini de rêverie et de tristesse, suffirait à sa gloire :

Dans l'Orienl désort quel devint mon ennui 1 »

Oui, mais à ce vers ajoutons ceux qui le suivent dans la scène où Antiochus, comme malgré lui, laisse échapper devant Bérénice le secret d'un amour longtemps contenu, et l'amoureux moderne nous apparaîtra :

Je demeurai longtemps errant dans Césarée, Lieux charmants où mon cœur vous avait adorée. Je vous redemandais à vos tiisles Etats; Je cherchais en pleurant la trace de vos pas. Mais enfin, succombant à ma mélancolie, Mon désespoir tourna mes pas vers l'Italie.

Ces vers ont leur prix; mais ils pourraient être de Quinault. Quelle est cette « mélancolie » nouvelle qui nous fait entendre ses plaintes et nous élale ses pleurs? Et que devait penser le sévère Boileau des vers de cette même scène où Antiochus, amant parfait, meurt si galamment « par métaphore »?

Adieu. Je vais, le cœur trop plein de votre image, Attendre, en vous aimant, la mort pour mon partage. Surtout ne craignez point qu'une aveugle douleur Remplisse l'univers du bruit de mon malheur : Madame, le seul bruit d'une mort que j'implore Vous fera souvenir que je vivais encore.

Heureusement, Antiochus est autre chose qu'un « mourant »; «c'est un homme qui souifre, qui espère, qui désespère tour à

tour, et il y a bien de la finesse dans l'analyse des prompts <lécouragement3, des prompts retours à la confiance de cette àme inquiète qu'une passion unique tantôt énerve, tantôt relève. Antiochus est faible, mais point assez pour ne pas sentir amèrement sa lâcheté; il est aveugle et il est clairvoyant, tout cela quelquefois dans le même moment. A l'acte III, par exemple, il renaît à l'espoir : Titus le charge de ramener Bérénice dans ses États. Quel bonheur inattendu 1 II pourra donc la voir, l'entretenir longtemps, seul, non plus écrasé par le voisinage de l'empereur, mais en roi qui a sa gloire aussi. Bérénice fera peut-être la comparaison entre Titus ingrat et Antiochus fidèle. Son confident Arsace l'encourage dans ses illusions; mais déjà ses illusions se sont évanouies , et il laisse échapper ce cri désabusé :

Ah ! que nous nous plaisons à nous tromper tous deux!

Et, en homme ingénieux à se tourmenter, il déduit les raisons qu'il a de voir en ce bonheur un malheur encore plus cruel. Arsace le gronde doucement, le console, lui suggère de nouvelles raisons d'espérer; aussitôt l'àme mobile d' Antiochus se rassérène :

Ah ! je respire, Arsace, et lu me rends la vie.

C'est lui qui doit annoncer à Bérénice la détermination de Titus : par un sentiment dont la délicatesse lui fait honneur, il hésite à accomplir cette pénible mission.

Assez d'autres viendront lui conter son malheur. Et ne la crois-tu pas assez infortunée D'apprendre à quel mépris Titus l'a condamnée, Sans lui donner encor le déplaisir fatal D'apprendre ce mépris par son propre rival ?

11 faut avouer qu'il s'en acquitte assez gauchement. Mais lorsque Bérénice, soupçonnant à tort sa loyauté, lui interdit de la revoir, quelle explosion de sentiments humains dans celle àme outrée de dépit, qui proclame trop haut son inditférence pour en être tout à fait sûr! Oui, Antiochus fuira « l'ingrate ». C'est donc ainsi qu'on le paye de tous ses sacrifices! Oui, il parlira,... mais un peu plus tard. 11 ne veut plus qu'on lui parle de Bérénice,... mais il envoie Arsace près d'elle.

Ma gloire, mon ropos, tout m'excite à partir.

Allons ; cl de si loin évitons la cruelle,

Que de longtcmi)s, Arsace, on ne nous parle d'elle.

Toutefois il nous reste encore assez de jour :

Je vais dans mon palais attendre ton retour.

Va voir si sa douleur ne l'a point trop saisie.

Cours; et partons du moins assurés de sa vie.

C'est dans la peinture de ces contradictions si surprenantes et pourtant si naturelles que Racine triomphe. On devine qu'Antiochus se créera bientôt de nouveau ce qu'il appelle des « sujets d'espoir >•, ce que nous appelons des prétextes à se tromper soi-même, et aussi de nouveaux sujets de désespoir. Comme il s'observe et se connaît fort bien, il donne de son « moi »> comme on dirait aujourd'hui, la délinilion la plus exacte :

Tous mes moments ne sont qu'un éternel passage De la crainte à l'espoir, de l'espoir à la rage.

Toutefois, ce dernier mot est trop fort : âme passionnée, mais sans énergie soutenue, Antiochus ne s'abandonne point à des transports violents. Si c'est un Oresle, c'est, comme on l'a dit, un Oreste élégiaque. Il est plus capable d'une résignation noble : à la dernière scène, il sait rappeler, sans un trop grand effort, sa raison tout entière, et se sacrifier avec dignité. Dans ce suprême adieu, il atteint à la grandeur ; mais, là même, il ne nous épargne pas les allusions à la mort prochaine, et le dénouement nous le montre, pour ainsi dire, immobilisé dans cette attitude mélancolique, puisque le mot sur lequel se clôt le drame est prononcé par lui, et que ce mot est un « Hélas! » — « Il fallait être bien sûr de s'être rendu maître du cœur des spectateurs, dit Voltaire, pour oser finir ainsi. » Est-ce même une fin, et ce dénouement ne produit-il pas plutôt l'effet du finale, large et plaintif, d'un trio musical?

VU

Le caractère de Titus; ses faiblesses. — Discussion dn jugement de Sainte-Beuve.

A la rigueur, l'intrigue de Bérénke peut se passer du personnage d'Antiochus; Titus, au contraire, y joue un rôle essentiel.

Les allusions perpétuelles, au temps de la représentation première, ot tous les genres d'intérêt venaient aboutir à ce personnage impérial de Titus

et converger à son front comme les rayons du diadème. C'est par lui et par «a lutte sérieuse que le poète remettait son œuvre sur le pied tragique et prétendait corriger ce que le reste de la pièce pouvait avoir en lui de trop amollissant... Titus donc exprime en lui le caractère tragique, î^n ce sens qu'il soutien* une lutte généreuse, qu'il sort du penchant tout naturel et vulgaire, qu'il a le haut sentiment de la dignité souveraine, et de ce qu'on dnit à ce rang de mailre des humains. Au fond, il n'a jamais hésité, pas plus •qu'un héros n'hésite en toute question de délicatesse suprême et d'honneur. On est déchiré, on se détourne, on pleure, mais on marche toujours. Il est vrai qu'on peut, au premier abord, opposer que ce Titus, non plus qu'Énée, de qui il tient, n'est assez passionnément amoureux; que s'il l'était davantage, il céderait peut-être. Mais non : Racine, revenant ici, dans le dernier acte, à l'inspiration supérieure et majestueuse de la tragédie, a rendu énergiquement celte stabilité héroïque de l'Ame à travers tous les orages, et n'a voulu laisser aucun doute sur ce qui demeure impossible.

En quelque extrémité que vous m'ayez réduit, Ma gloire inexorable à tout heure me suit; Sans cesse elle présente à mon âme étonnée L'empire incompatible avec votre hyménée, Me dit qu'après l'éclat et les pas que j'ai faits, Je dois vous épouser encor moins que jamais. Oui, Madame; et je dois moins encore vous dire Que je suis prêt pour vous d'abandonner l'empire, De vous suivre, et d'aller, trop content de mes fers. Soupirer avec vous au bout de l'univers. Vous môme rougiriez de ma lâche conduite : Vous verriez à regret marcher à votre suite Un indigne empereur sans empire, sans cour, Vil spectacle aux humains des fail)lesses d'amour.

Voilà le langage d'une grande àme à celle qui peut l'entendre. Ainsi c'est l'amour même, dans sa religieuse délicatesse, qui s'oppose au bonheur de l'amour. Jean-Jacques n'a pas craint de soutenir que Titus serait plus intéressant s'il sacrifiait l'empire à l'amour, et s'il allait vivre avec Bérénice dans quelque coin du monde, après avoir pris congé des Romains : une chaumière et sou cœur! Geoffroy remarque avec raison que Titus serait sifflé s'il agissait ainsi au théâtre'.

Sans partager absolument l'avis de Rousseau, il est permis de croire que le dernier acte n'est pas tout dans une tragédie. S'il est vrai que Titus, au fond, n'ait « jamais hésité », que celte détermination soit prise dès le premier acte, comme cette détermination est l'unique sujet de la pièce, tout l'art du poète ne pourra donner un intérêt bien vif aux péripéties d'une action dont le dénouement nécessaire est connu d'avance. Encore ce dénouement n'est-il nécessaire, semble-t-il, que parce que Titus le veut bien. 11 n'y a point là une de ces nécessités inexorables devant lesquelles plient les volontés les plus fermes. Les

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