‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 3)Chapitre 51 sur 106 · Lettre à iM°" Bossuet, 13 août · texte numérisé non relu

Lettre à iM°" Bossuet, 13 août

et, au dehors, sur le sénat, Paulin joue un rôle beaucoup moins elFacé qu'Arsace, le confident plus discret d'Anliochus. L'opposition qu'il fait au mariage de Titus avec Bérénice n'aurait-elle pas précisément pour cause une rivalité d'intluence ? Mais faut-il dire, avec Bussy, que Titus aime médiocrement Bérénice? Saint-Évremond, au contraire, dans l'opuscule Sur les caractères des tragédies, critique le désespoir exagéré que Titus manifeste, en une circonstance « où il ne faudrait qu'à peine de la douleur », et y oppose la circonspection politique de Titus dans l'histoire. L'abbé du Bos — qui range d'ailleurs Bérénice parmi les sujets mal choisis — cherche en vain aussi dans l'histoire ce caractère mou et efféminé, prêté à un héros peu digne d'occuper la scène tragique'. Peu importerait l'histoire ; mais il est tel moment où Titus semble être un personnage, non plus historique ni tragique, mais élégiaque. Si cela est, la comparaison que Sainte-Beuve esquisse entre Énée et Titus n'est pas fort exacte. 11 l'emprunte, il est vrai, à la préface même de Racine, qui écrivait : « Nous n'avons rien de plus touchant dans les poètes que la séparation d'Enée et de Didon, dans Virgile. » Cette séparation, sans doute, est touchante, si on la considère du côté de Didon, que Racine pourtant rapproche assez artificiellement de Bérénice ; elle l'est beaucoup moins si l'on se tourne du côté d'Énée, dont l'attitude semblerait bien piteuse et la froideur bien impassible, si l'on ne savait qu'il ne s'appartient pas à lui-même : chargé par les dieux d'une mission d'où dépendent les destinées de Rome future, rappelé tout récemment au souvenir trop oublié de cette mission, Énée doit étoufier ses sentiments intimes pour obéir à un devoir du caractère le plus impérieux et le plus. sacré. Titus, dont le devoir est moins étroit, n'obéit qu'après bien des soupirs et des madrigaux :

Ah! prince! jurez-lui que, toujours trop fidèle, Gémissant dans ma cour et, plus exilé qu'elle, Portant jusqu'au tombeau le nom de son amant, Mon règne ne sera qu'un long bannissement, Si le Ciel, non content de me l'avoir ravie. Veut encor m'affliger par une longue vie.

En ce qui concerne le jugement de Rousseau, dans la Lettre à d'Alembert, il semble cjue Sainte-Beuve s'en soit trop rapporté

1. Réflexions critiques sur la poésie et sur la peinture; Mariette, 1719, 2 in-i2; t. 1", i"-' partie, section 10.

à Geoffroy, et n'ait pas eu du texte un souvenir assez précis, Jean-Jacques ne soutient nullement « que Titus serait plus intéressant s'il sacrifiait l'empire à l'amour », car il commence par attester le mépris du spectateur " pour la faiblesse d'un empereur et d'un Romain qui balance, comme le dernier des hommes, entre sa maîtresse et son devoir; qui, flottant incessamment dans une déshonorante incertitude, avilit par des plaintes efféminées ce caractère presque divin que lui donne l'histoire; qui fait chercher dans un vil soupirant de ruelle le bienfaiteur du monde et les délices du genre humain. » Mais il constate que ce même spectateur « finit par plaindre cet homme sensible qu'il méprisait, par s'intéresser à celte même passion dont il lui faisait un crime, par murmurer en secret du sacrifice qu'il est forcé d'en faire aux lois de la patrie »• Qu'est-ce à dire, si ce n'est que l'effet de la pièce, aux yeux de Rousseau, est amollissant? « Xe voilà-t-ii pas, dit-il, une tragédie qui a bien rempli son objet, et qui a bien appris au spectateur à surmonter les faiblesses de l'amour?... Le dénouement n'efface point l'effet de la pièce. Titus a beau rester Romain, il est seul de son parti; tous les spectateurs ont épousé Bérénice. » 11 est vrai que Rousseau imagine ensuite un dénouement tout opposé, Titus heureux et faible, abdiquant l'empire aux pieds de Bérénice; mais c'est pour mieux démontrer sa thèse que de pareils spectacles ont un charme dangereux pour les spectateurs, qu'ils séduisent et pervertissent. Sans pousser si loin le scrupule moral, on doit reconnaître que B<''rénice n'est pas dans son ensemble une tragédie fortifiante.

Titus se ressaisit, dit-on. Sans doute, et il parle même à W'rénice un langage trop raisonnable pour n'être pas un peu sc' .

Il en est temps. Force: voire amour à se taire; Et d'un œil que la gloire et la raison éclaire Contemplez nton devoir dans toute sa rigueur. Vous-même, contre vous, fortifiez mon cœur ; Aidez-moi, s'il se peut, à vaincre ma faiblesse, A retenir des pleurs qui m'échappent sans cesse Ou, si nous ne pouvons commander à nos pleurs , Que la ijloire du moins soutienne nos douleurs; Et que tout l'univers reconnaisse sans peine Les pleurs d'un empereur et les pleurs d'une reine.

Avouons-le de même : il répond bien faiblement aux reproches trop fondés de Bérénice : ignorait-il les lois de Rome quand il a déclaré son amour à la reine et reçu son aveu? Et c'est

maintenant qu'il peut tout, maintenant que son père est mort, que Rome se tait, que l'univers tléchit à ses genoux, c'est maintenant qu'il lui porte lui-même ce coup! Il essaye de se juslifier, et n'y réussit guère :

Je n'examinais rien, j'espérais l'impossible. Que sais-je? j'espérais de mourir à vos yeux, Avant que d'en venir k ces cruels adieux.

Sa « gloire » nouvelle lui a dessillé les yeux. Soit! mais alors qu'il ne mette pas sa gloire à « expirer » pour montrer à Bérénice qu'elle est aimée. Qu'aux premières adjurations de celle qu'il sacrifie il ne se rende point! qu'il nous épargne l'exemple de Brutus, bourreau de ses deux fils ! qu'il ne se déclare pas un héros plus héroïque que tous les héros de l'ancienne Rome! qu'il ne tombe pas ensuite dans les bras de Paulin, étonné de tant de lâcheté!

Je ne souffrirai pas que Bérénice expire : Allons ! Rome en dira ce qu'elle en voudra dire... Ah! Rome ! Ah! Bérénice ! Ah ! prince malheureux! Pourquoi suis-je empereur? pourquoi suis-je amoureux?

Il a honte, à la fin, de lui-même, et il s'élève, au cinquième acte, à une sorte d'héroïsme, mitigé par des pleurs abondants et par la perspective d'un prompt suicide. C'est là que Sainte- Beuve l'admire, et qu'il faut l'admirer, mais sans aucun emportement dans l'admiration, car toujours et partout Titus gâte sa tendresse par l'évocation d'un froid devoir, et son héroïsme par les effusions d'une tendresse intempestive. Est-il plus vraiment homme ainsi? On peut en douter : ses raisonnements glacent ses élans. « On ne fait pas sagement une folie, » dit très bien de lui M. Deltour. Or, Titus fait trop sagement les folies, et trop passionnément les choses sérieuses.

Que Bérénice est le personnage essentiel de la tragédie.

Entre Titus et Antiochus, qui tous deux sont dans une position fausse, Bérénice est le seul personnage dont les sentiments, toujours vrais, nous émeuvent toujours. Rousseau, qui n'épar-

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