‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 3)Chapitre 52 sur 106 · C. de Litt. — RACINE [Bérénice · texte numérisé non relu

C. de Litt. — RACINE [Bérénice

fine pas Titus, épargne celle qui est, chez Racine, " l'épouse en espérance » de l'empereur.

Tous sentirent 'que l'intértH principal était i)our Bérénice, et quR c'était le sort de son amoui' qui détiTminait l'espèce de la catastrophe. Non que ses plaintes continuelles donnassent une grande émotion durant le cours de la pièce; mais, au cinquième acte, où, cessant de se plaindre, l'air morne, l'œil sec, et la voix éteinte, elle faisait parler une douleur froide approchant du désespoir, l'art de l'actrice ajoutait au pathétique du rôle, et les spectateurs, vivement touchés, commençaient à pleurer quand Bérénice ne pleurait plus.

Ce qui la rend si louchante, c'est qu'elle n'est pas seulement l'amante de Titus, mais sa hienfaitrice, pour ainsi dire : Titus avoue qu'il lui doit tout. Sans elle, il languirait encore dans les plaisirs : c'est elle qui a allumé en son cœur l'amour de la gloire et la vaillance, elle qui lui a enseigné la bonté, la pitié -secourable, tous les devoirs, toutes les vertus de l'homme et de l'empereur. Comment ne le croirait-elle pas lié à elle par des liens indissolubles? Cet amour généreux et déjà ancien a pour principal caractère l'absolu désintéressement. Bérénice dit vrai lorsqu'elle assure à Anliochus qu'en Titus elle n'aime que lui-même, et qu'elle aurait choisi son cœur « loin des grandeurs dont il est revêtu »; et Titus lui rend cet hommage trop mérité :

.Je connais Bérénice, et ne sais que trop bien Que son cœur n"a jamais demandé que le mien.

Dès lors s'expliquent les illusions persistantes de Bérénice , et aussi cette sorte d'égoïsme inconscient de l'amour qui fail qu'elle a toujours à la bouche le nom de Titus, qu'elle se fait « une douceur e-xlrême » d'entretenir de Titus même son infoituné rival, Antiochus; qu'elle n'admet pas un moment Tidé'' d'une séparation entre elle et lui : «Titus m'aime, il peut tout. » Que Titus un jour tarde à la visiter, il la trouve « de pleurs toute trempée », et il n'en doit pas être trop surpris, car il a, lui aussi, le don des larmes faciles. Phénice, une suivante à l'esprit politique, essaye en vain d'ouvrir les yeux à sa maîtresse : elle ne réussit qu'à faire mieux ressortir, par ses conseils avisés, cette inaltérable confiance d'un cœur qui s'abandonne. C'est précisément cette candeur tendre qui fait la force de Bérénice vis-à-vis de Titus : elle est bien forte, et il est bien embarrassé pour lui répondre, lorqu'elle s'écrie, écartant ses présents pour s'adresser à son âme, le seul bien dont elle soit jalouse :

Depuis quand croyez-vous que ma grandeur me touche ?

Un soupir, un regard, un mot de votre bouche, Voilà l'ambition d'un cœur comme le mien : Voyez-moi plus souvent, et ne me donnez rien.

La froideur, le trouble, le silence de Titus, devraient l'éclairer ; mais Bérénice soupçonner Titus de trahison! Elle aime mieux voir la jalousie où d'autres verraient l'infidélité. Antiochus pourtant lui annonce la nouvelle fatale; elle reste incrédule avec intrépidité, et ce n'est pas Titus, c'est le messager de Titus qu'elle accuse. Titus l'aime, Titus doit l'aimer toujours : « il y va de sa gloire ». A peine en croirait-elle les aveux de Titus lui-même. Elle est aveugle et ne veut pas qu'on lui ouvre les yeux; elle se laisse emporter par celte « sublime déraison » de celles qui aiment sans raisonner leur amour; en un mot, elle est femme. De bons juges ont pu souhaiter qu'elle eût parfois on ne sait quelle réserve plus lière. Mais quelle admirable gradation des sentiments les plus naturels et les plus finement nuancés! Par quelles transitions insensibles elle est conduite de la sécurité naïve à la crainte vague, de la crainte vague à la trop précise et trop cruelle certitude! Détrompée, elle ne s'indigne pas : il y a dans son chagrin je ne sais quoi de simple et de tendre, qui ressemble à un douloureux étoniiement plus qu'à de l'irritation.

Remettez-vous, Madame, et rentrez en vous-même. Laissez-moi relever ces voiles détachés.

Et ces cheveux épars dont vos yeux sont cachés. Souffrez que de vos pleurs je répare l'outrage.

Laisse, laisse, Phénice : il verra son ouvrage.'

Ses adieux à Titus, au quatrième acte, ont une douceur pénétrante. Hé quoi! ils seront donc séparés! ils pourront souffrir de ne plus se voir :

Que le jour recommence, et que le jour finisse, Sans que jamais Titus puisse voir Bérénice, Sans que, de tout le jour, je puisse voir Titus !

Dans cet écroulement de son bonheur, celle qui s'appelle elle-même « la triste Bérénice » oublie trop sa dignité de reine, sacrifie les droits anciens d'un amour partagé et les espérances fondées sur les promesses de Titus au désir de vivre près de lui,

on quelque condition que ce soit, de respirer lair qu'il respire. Il est vi'ai qu'à l'acte suivant, elle s'essaye à l'ironie :

Retournez, retournez vers ce sénat auguste, Qui vient vous a|)i)laudir de votre cruauté, lié bien ! avec plaisir l'avez-vous écouté ? Êtes-vous pleinement content de votre gloire ? Avez-vous l)ien promis d'oublier ma mémoire?

Mais ramorlume de l'ironie ne va pas à sa bouche. Elle n'est pas une Hermiono.

Ilermione et Bérénice aiment toutes deux; toutes deux sont abandonnées. Mais l'amour de Bérénice ressemble-t-il à l'amour d'Hermlone? Racine avait déployé dans celle-ci tout ce que la passion a de plus funeste, de plus violent, de plus terrible; il dévelopi)c dans l'autre tout ce que cette passion a de plus tendre, de plus délicat, de plus pénétrant. Dans Hermioneil fait frémir, dans Bérénice il fait pleurer. Est-ce là se ressembler'?... Dans l'excellente préface qu'il a mise ii sa pièce, Racine rappruche son héroïne de Didon, et voit de la ressemblance entre elles, sauf le poignard et le bûcher. Mais Bérénice ne me fait pas tout à fait l'impression de Didon ; la nuance est plus douce ; on sent dès l'abord, et malgré toutes les menaces, qu'elle ne se tuera pas; elle languira, elle pfilira dans l'absence, elle s'en ira lentement mourir de son ennui... Bérénice, qui est si peu juive, est déjà chrétienne, c'est-à-dire résignée : elle retournera en sa Palestine, et y lencontrera peut-être quelque disciple des a|)ûtres qui lui indiquera le chemin de la Croix -.

La conversion de Bérénice au christianisme ne semble pas si prochaine, et l'héroïsme de son sacrifice est tout humain. M. Taine a très bien défini cette amitié sublime et tendre, qui est contente pourvu qu'elle obtienne en retour une amitié pareille. « Cette certitude, dit-il, lui suffit, et suffit à un dénouement, au plus touchant de tous, celui de Bérénice. Bérénice sait qu'elle est aimée; c'en est assez pour lui donner la force d^ consommer son sacrifice, et quand elle le fait, c'est du ton ]<' plus uni, en l'atténuant, trouvant des raisons contre elle-même, sûre que ceux qui l'écoutent ont le cœur assez noble pour comprendre la noblesse du sien. » Cet héroïsme est très différent, sans doute, de l'héroïsme cornélien; mais, s'il est chrétien, tout ce qui est mesuré, délicat, chastement contenu, le sera. Point d'abnégation surhumaine en ce sacrifice final; point d'immolation de la passion terrestre. C'est dans son amour, au contraire, que Bérénice puise la force de renoncer, non pas à son

1. La Harpe, Cours de lit tmi titre, 2° partie, livre I", eh. m.

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