‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 3)Chapitre 53 sur 106 · Sainte-Beuve, Portraits littéraires, 1. 1"', p. Irii · texte numérisé non relu

Sainte-Beuve, Portraits littéraires, 1. 1"', p. Irii

amour même, — elle n'oubliera pas, — mais au bonheur que lai promettait cet amour.

Mon cœur vous est connu, seigneur, et je puis dire Qu'on ne l'a jamais vu soupirer pour l'empire : La grandeur des Romains, la pourpre des Césars, N'ont point, vous le savez, attiré mes regards. J'aimais, seigneur, j'aimais, je voulais être aimée. Ce jour, je l'avouerai, je me suis alarmée : J'ai cru que votre amour allait finir son cours. Je connais mon erreur, et vous m'aimez toujours.

-Ainsi, voilà où elle met sa dernière satisfaction, son dernier orgueil : Titus s'est ému, ses larmes ont coulé; Bérénice peut maintenant partir sans amertume, puisqu'elle est aimée, sans humiliation, puisqu'elle est victorieuse. Est-ce là l'humilité absolue et l'absolu détachement de la chrétienne? C'est plutôt la résignation discrète de la Française, chrétienne peut-être par certaines manières de sentir et surtout de s'exprimer, femme assurément el femme avant tout.

JUBLIOGRAPlllE

TEXTES

ÉUitious Bernardin (Dclagrave , Mesnard l'Hachette^.

LIVRES

Cousin (V.). — Du Vrai, du Bcaïc cl du Bien; Didier, in-12; p. 213, 21 i. Deltol'k. — Les Ennemis de Racine' Hachette, in-12, 4'' t'd., 188 i;

Deschanel. — iîacme; Calmaun-Lévy,2in-12, 1884;t. 1'^, p. 2i:3à2:i8. Geoffroy. — Cours de liltrrature dramatique ; B\axiQhù.V(\, 1825, in-S";

t. 1er, p. 54 à 57.

Kkantz. — Essai sur l'esthétique de Descaries; Germer-Baillièrc,

iu-80, 1882 ; p. 268, 2C9, 275 à 281. La Harpe. — Lycée, 2e partie, 1. l'"", ch. m. Mehlet. — Etudes sur les classiques français; Hachette, 1882, iD-12;

.Mesnahd. — Notice de Bérénice dans la collection des Grands Écrivains, in-8o, t. II, p. 343 à 363.

Monceaux. — Racine; Lecèue. 1892, in-S"; p. 139 à 144, 188, 189. NiSARi). — Histoire de la littérature française, 10* éd.; Didot, in-12,

1883; t. 111, p. 41 à 46. Rambert. — Corneille, Racine et Molière; Lausanne, Delafontaiue,

1861, in-8o;p. 206à211.

Robert. — La Poétique de Racine, thèse; 1890, Hachette, iu-S" ; p. 87 à

J.-J. Rousseau. — Lettre à d'Aleinlerlsur les spectacles. Sainte-Beuve. — Causeries du lundi; Garnier, in-12; XI, 19. — Portraits littéraires; Garnier, in-12; t. l^", p 113 à 127. Stapfer. — Racine et V. Hugo; Colin, in-16, 3" éd., 1887; p. 95. Taine. — Nouveaux Essais de critique et d'itis'oiî'c; Hachette, iu-12,

JUGEMENTS

Bérénice n'est condamnable que parce que c'est une élégie plutôt qu'une tragédie simple... Un amant et une maîtresse qui se quittent ne sont pas sans doute un sujet de tragédie. L'amour qui n'est qu'amour, et qui n'est point une passion terrible et funeste, ne semble fait que pour la comédie, pour la pastorale et pour l'églogue... Cet ouvrage dramatique, qui n'est peut-être pas une tragédie, a toujours excité les applaudissements les plus vrais : ce sont les larmes... Racine passait de l'imitation de Tacite à celle deTibulle. 11 se tira d'un très mauvais pas par un effort de l'art, et par la magie enchanteresse de ce style qui n'a été donné qu'à lui. Jamais l'on n'a mieux senti quel est le mérite de la difficulté surmontée. Cette difficulté 'était extrême : le fond ne semblait fournir que deux ou trois scènes, et il fallait faire cinq actes.

Voltaire, Préface d'Œclipe, et Commentaire sur Corneille.

ie prendrai l'exemple même que vous apportez de la tragédie de Bérénice, où Racine a trouvé l'art de nous intéresser pendant cinq actes avec ces seuls mots : « Je vous aime, vous êtes empereur, et je pars; » et où ce grand poète a su réparer par les charmes de son style le défaut d'action et la monotonie -de son sujet. Tout spectateur sensible, je l'avoue, sort de cette tragédie le cœur affligé, partageant en quelque manière le sacrifice qui coûte si cher à Titus et le désespoir de Bérénice abandonnée. Mais quand ce spectateur regarde au fond de sou âme et approfondit le sentiment triste qui l'occupe, qu'y aperçoit-il, Monsieur? Un retour affligeant sur le malheur de la condition humaine, qui nous oblige presque toujours de faire céder nos passions à nos devoirs. Cela est si vrai qu'au milieu des pleurs que nous donnons à Bérénice, le bonheur du monde attaché au sacrifice de Titus nous rend inexorables sur la nécessité

de ce sacnlice même dont nous le plaignons; riritérètque nous prenons à sa douleur, en admirant sa vertu, se changerait en indignation s'il succombait à sa faiblesse, lin vain Racine même, tout habile qu'il était dans l'éloquence du cœur, eût essayé de nous représenter ce prince, entre Bérénice d'un côté et Rome de l'autre, sensible aux prières d'un peuple qui em- ]>rasse ses genoux pour le retenir', mais cédant aux larmes de i^a maîtresse; les adieux les plus loucliants de ce prince à ses sujets ne le rendraient que plus méprisable à nos yeux. Si quelque chose, au contraire, adoucit à nos yeux la peine de Titus, c'est le spectacle de tout un peuple devenu heureux par le courage du prince. Cette tragédie a d'ailleurs un autre avantage : c'est de nous rendre plus grands à nos propres yeux , en nous montrant de quels elforts la vertu nous rend capables. l*]lle ne réveille en nous la plus puissante de toutes les passions, que pour nous apprendre à la vaincre, en la faisant céder, quand le devoir l'exige, à des intérêts plus pressants et plus chers.

D'ALiiMBEET, réponse à la Lettre sur les spectacles de Rousseau.

Voltaire et la Harpe disent que Bérénice n'est pas une tragédie, et l'un et l'autre conviennent qu'elle eut trente représentations très suivies, honorées parles larmes de la cour et de la ville.

Bérénice attache, intéresse, non pas avec des situations romanesques et un style barbare, mais par les sentiments les plus touchants, exprimés en vers enchanteurs; Bérénice fait pleurer : si c'était une tragédie, que ferait-elle de plus?

Geoffroy, Cours de littérature dramatique.

Avec les femmes, Racine est à son aise, et il les fait penser et parler avec une vérité parfaite, relevée par un art exquis. Ne lui demandez ni Emilie, ni Cornélie, ni Pauline; mais écoutez Andromaque, Monime, Bérénice, Phèdre. Là, même en imitant, il est original, et il laisse les anciens bien loin derrière lui. Qui lui a enseigné cette délicatesse charmante, ces

troubles gracieux, cette pureté dans la faiblesse même, cette mélancolie, quelquefois même cette profondeur, avec cette langue merveilleuse, qui semble l'accent naturel du cœur de la femme?

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