C. de Litt. — RACINE {Bajazet). i
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fit périr, en efTel, son frère Bajazet ou Bajezid. Mais il le fit périr avant le siège de Bagdad, dont Racine fait Babyloiie. Comme, d'autre part, la sultane et le grand vizir Méiiémet assistaient à ce siège, ce fait seul du meurtre de Bajazet en lG;{i) — non en HV.iS — est lùstoriquement exact.
Mais l'intrigue qu'a imaginée Racine est-elle une pure créa lion de son esprit ? Non, puisque lui-même indique ses sources et cite ses témoins.
On remarquera que par deux fois revient la même affirmation : le sujet de Ihijazct, h la date de 1672, n'est encore dans aucune histoire imprimée. C'est pourtant en 105(1 que Segrais avait publié ses ]\"oiivelles françaises, dont la sixième, Floridon, a déjà pour sujet les aventures et la mort de Bajazet. Seulement, chez Segrais, Bajazet est aimé par une femme d'un autre caractère (jue Roxane, par la sullane Validé, la propre mère d'Amurat. Celte première didérence est considérable : un tel amour, moins naturel, plus diflicile à faire accepter au public français, est aussi moins dramatique : tandis que Roxane expose sa vie, la sullane Validé ne court pas un dangei' sérieux : Amuraf ne tuera pas sa mère. La sultane de Segrais a des coquetteries toutes modernes, que Roxane ignore, et garde la pleine possession d'elle-même : u Celte grande princesse avait toujours gagné sur ses plus violentes passions de ne se point laisser aller à ses premiers mouvements. >> La vengeance qu'elle tirera de l'infidélité de Bajazet sera donc moins excusable, étant plu> froidement conçue. Lorsqu'elle apprend ([ue Bajazet aime l'es^ clave Floridon, ne s'abaisse-t-elle pas jusqu'à consentir à un partage ? Ce mamjue de sens moral est peut-être le seul trait oriental de la nouvelle entière : partout ailleurs, la sultane semble plutôt une princesse européenne, une fine politique qui ménage sa rivale, qui la ménagera même après avoir fait mettre à mort Bajazet. Il y a quelque chose de mesquin dans cette jalousie qui espionne et poursuit l'amant soupçonné, avant de le frapper. Chez Roxane tout est hautain et passionné.
Si, du côté de la passion, la sultane Validé le cède de beaucoup à Roxane, le Bajazet de Racine, du côté de la délicatesse, est très supérieur à celui de Segrais. Tandis que le Bajazet de Racine a toujours aimé Atalide, celui de Segrais n'aime Floridon qu'après avoir aimé la sullane. Cette situation d'un jeune homme aimé d'une femme mûre et répondant à son amour est déjà pénible ; mais comme elle le devient plus encore lorsque Bajazet trahit sa bienfaitrice et lorsque celle-ci, pour ne-
pas le perdre entièrement, accepte le honteux partage dont la seule idée soulèverait les fureurs de Roxane ! Pourquoi donc Bajazet meurt-il? Parce qu'il voit Horidon plus d'une fois par semaine!
Avec un art consommé, Racine a tout atténué, sans réussir atout sauver. Ce qui était équivoque, il l'a épuré; ce qui était languissant, il l'a vivifié. lia renouvelé le personnage d'Atalide, substitué au personnage effacé de Floridon ; il a créé de toutes pièces celui d'Acomat. Mais avons-nous le droit de parler ainsi, et connaissait-il la nouvelle de Segrais? On a peine à croire qu'il pût l'ignorer. Il ne rangeait pas, sans doute, les yoiiveîles françaises parmi les « histoires imprimées » dont il est question dans sa préface. Les différences notables qui séparent son drame du récit de Segrais lui donnaient le droit de ne pas citer ce devancier, qui, d'ailleurs, avait puisé aux mêmes sources que lui, mais plus directement. Segrais tient, ditil, son histoire d'une personne de qualité, qui la racontai! avec agrément en France, à son retour de Constantinople où il avait été longtemps ambassadeur. Ce personnage ne peut être que Philippe de Harla}', comte de Cézy, le même dont Racine invoque le témoignage. Mais Racine ne dit point qu'il ait entendu lui-même M. de Cézy ; entre l'ambassadeur et lui il y a un intermédiaire, le chevalier de Nantouillet, qui se distingua au passage du Rhin, l'année même de Bajazet, et dont l'imagination paraît avoir été féconde. Déjà embellie parla verve conteuse du comte de Cézy, altérée encore par le chevalier de Nantouillet, l'histoire des malheurs de Bajazet aura été remaniée par Racine. En tout cas, la tragédie est moins près de la vérité historique que le roman. Mais Racine eût pu se dispenser de sa petite dissertation historique, assez obscure et suspecte. ÎNous nous demandons aujourd'hui, non pas si son Bajazet est conforme à l'histoire, mais s'il est vrai de la vérité générale et humaine.
Analyse de la pièce. — Les Turcs sur la scène française» La couleur locale dans << Bajazet ».
« Dans Bajazet, dit Louis Racine, tout est vraisemblable, quoique peut-être il n'y ait rien de vrai. >> L'admirable exposition, longue de plus de deux cents vers, qui ouvre le premier
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acte, a, en effet, au plus liant degré ce caractère de vraisemblance. I,a Harpe et Stendhal se sont accordés à le reconnaître. Le spectateur, observe la Harpe, n'est instruit que parce qu'il faut que le grand vizir le soit. « Les pcisonnages, dit Stendlial, ne savent pas qu'il y a un public »; questions et réponses paraissent naturelles à force d'être nécessaires.
ï)e cette ex])Osilion toute la pièce découle sans effort et sans longueurs. Les événements se précipitent à ce point que l'unité de temps en est un peu violentée. Au premier acte, Osniin, qui revient du camp devant Babylone, nous apprend qu'Amurat n'a pu emporter celte place, mais va livrer une bataille décisive, et Acomat dit à Iloxane : « Le sultan triom[)he ou fuit en cemomcnl. » Au troisième acte, Orcan vient annoncer que le sultan est vainqueur. C'est aller vite en besogne. (Ju'importe! La victoire d'Amurat et le voyage d'Orcan ne sont inléiessants [»our nous que relativement au drame qui se joue dans le sérail, et ce drame est logique dans sa simplicité.
Acte I"'. — Pendant que le sultan Anuuat assiège Babylone, Acomat, grand vizir disgracié, complote sa perte à Constantinople. 11 a fait disjiaraitre un esclave qu'Amurat a envoyé porter au sérail l'arrêt de mort de Hajazet, son frère. Prisonnier dans le palais, Bajazet est aimé de lioxane, la sultane favorite, et Acomat se sert de cet amour pour essayer de délivrer et de couronner Bajazet. Malheureusement pour ses projets, ce n'est pas Uoxane, c'est la princesse Atalide qu'aime Bajazet. Atalide le décide pourtant à laisser ignorera Roxane cet amour qui le perdrait. Roxane a donc pu se croire aimée de Bajazet; mais elle s'étonne et s'inquiète de ses froideurs; elle se résout aie mettre en demeure de l'épouser ou de mourir. Atalide est désespérée.
Acte IL — Roxane et Bajazet s'expliquent : l'embarras de l'amant d'Atalide accroît les défiances de la sultane ; elle s'éloigne de Bajazet et se ressouvient qu'Amurat est son époux et son maître. En vain Acomat adjure Bajazet de ne pas courir, par excès de grandeur d'ànie, au-devant d'une mort certaine ; inaccessible à ses conseils politiques, le malheureux prince est plus sensible aux prières d'Atalide, qui le supplie de se sauver en dissimulant encore à Roxane ses vrais sentiments.
Acte IIL — Bajazet n'a pas besoin de mentir pour que les illusions de l'aveugle Roxane renaissent ; elle pardonne et oublie tout. Mais alors, c'est Atalide elle-même qui s'alarme du
succès trop complet de son stratagème. Son dépit jaloux s'exhale et torture Bajazet, qui proteste de son innocence, et, pour la mieux prouver, témoigne àRoxane une indifTérence glaciale. Les soupçons de Roxane se ravivent.
Acte IV. — Pour éclaircir ses soupçons, elle lit devant Atalide la lettre d'Amurat que vient de lui apporter Orcan et qui ordonne de faire périr Bajazet. Atalide s'évanouit; on trouve sur elle un billet de Bajazet, qui lui jure une fidélité éternelle. La sultane est au comble de la fureur; Acomat inquiet se décide à agir.
Acte V. — Une dernière fois, Roxane place Bajazet en face de la redoutable alternative : ou l'aimer et régner avec elle, ou périr. La fierté de Bajazet reste inébranlable ; il ne demande grâce que pour Atalide. A son tour, Atalide, sans craindre la mort pour elle-même, supplie Roxane d'épargner le seul Bajazet. Bajazet vend cher sa vie à ses assassins, et Acomat arrive trop tard, à la tète de ses partisans, pour le sauver, Acomat doit partir seul, sur ses vaisseaux, sans Atalide, qui refuse de le suivre et se poignarde. Quant àRoxane, elle a été poignardée elle-même par Orcan, l'envoyé d'Amurat.
Une femme aime et se croit aimée; détrompée, elle se venge. C'est une histoire de tous les temps et de tous les pays. Peu importe donc de savoir dans quelle mesure elle est française ou turque. On lit dans le Mercure galant du 9 janvier 1672 : « Je ne puis être pour ceux qui disent que cette pièce n'a rien d'assez turc : il y a des Turcs qui sont galants ; et puis, die plaît, il n'importe comment; et il ne coûte pas plus, quand on a à feindre, d'inventer des caractères d'honnêtes gens et de femmes tendres et galantes que ceux de barbares r/(n" ne conviennent pas au (joût des dames de ce siècle, à qui sur toutes choses il est important de plaire. » Corneille était d'humeur moins accommodante, et c'est à lui peut-être que fait allusion le rédacteur du Mercure galant lorsqu'il écarte l'objection de ceux qui ne trouvent pas la pièce assez turque. Le Segraisiana, du moins, met cette opinion dans la bouche du vieux poète qiie le jeune Racine avait si fort maltraité dans plus d'une de ses préfaces.
Étant une fois sur le théâtre à une représentation de Bajazel, il me dit ; (( Je me garderais bien de le dire à d'autres que vous, parce qu'on dirait que j'en parlerais par jalousie; mais prenez-y garde, il n'y a pas un seul personnage dans le Bajazet qui ait les sentiments qu'il doit avoir et que l'on a à Constantinople : ils ont tous, sous un habit turc, le sentiment qu'on a au milieu de la France. » Il avait raison, et l'on ne voit pas cela dans Corneille :
If! Romain y parle coinmo un Romain, io Orec comme un rrror. l'fndicn comme un Indien, et l'Espagnol comme un Espagnol.
Il y aiirail beaucoup à dire sur laréflexioa que le jugement de Corneille inspire à Serrais : il ne serait pas malaisé de montrer (jue la couleur locale, même dans les chefs-d'a;uvre de Corneille, esl moins exactement observée, plus conventionnelle et supeificielle qu'on ne la fait ici. Un des traits originaux de Corneille est précisément qu'en peignant le passé, il ne perd jamais de vue le présent ', Valére et l'Infante, Emilie et Cinna, Sévère et Nicomède, Antiochus et Séleucus, sont des amoureux, des conspirateurs, des frondeurs, des ciievaliers ou des jeunes premiers assez peu antiques au fond. Thésée, dans (Edipe, est h. la fois un amant languissant et un théologien expert, qui définit à merveille la grâce efficace et la grâce suffisante ; on trouve dans T'Ue et Bérénice un curieux résumé de la doctrine de la Rochefoucauld dans les Maxime?^. Mérovée et son iils, dont on nous tiace les portraits dans Attila, sont Louis XIV et le Dauphin. Serlorius est galant sous ses cheveux gris, comme César, dans Pompée, était le « mouianl» de Cléopâtre. Qu'on lise A(jésilas : il y a là un grand seigneur persan, Spitridate, et sa sœur, la belle Mandane, dont Cotys, roi de Paphlagonie, est amoureux. Quels étranges Lacédémoniens sont ces beaux parleurs qui leur donnent la réplique! I/année même de Bajazel Corneille donnait au théàlre Piilché rie !
Mais les admirateurs de Corneille étaient décidés à prêter à leur poète les qualités qu'ils refusaient à son rival. On sait l'enthousiasme de M"^" de Sévigné pour l'auteur du Cid. Le 13 et le 1.) janvier, elle écrit à sa fille deux lettres où elle constate le succès de Bajazet et glisse à peine quelques critiques : la pièce lui a paru belle avec « quelque embarras sur la fin »; la passion y esl « moins folle que celle de Bérénice ». Bien différent est le ton dans la lettre du 16 mars suivant :
Je voudrais vous envoyer la Champmeslé pour vous réchauffer la pièce. Le peraniiiint/e de liajazel est gluci'; les mœurs des Turcs y sont mal ohservées. Us lie font piiiiit tant de façniis pour se marier. On n'entre point dans la raison de cette yrunde tuerie. Il y a pourtant des choses agréables, et rien de parfaitement beau, rien qui enlève, point de ces tirades de Corneille qui font frissonner. Ma fille, gardons-nous bien de lui comparer Racine; sentohs-en la différence. Il y a des endroits froids et faibles, et jamais il n'ira plus loin
1. Voj'ez les études consacrées à Corneille dans notre Cours do litti'rature et notre Thràtre de P. Corneille en 4 vol.; Delagrave.
qnAlr.Vdiidn' et (ivCAndromaque. Bajiizcl est au-dessous, du sentiment de bien <lcs gens, et au mien, si j'ose me citer. Racine fait des pièces pour la Champmeslé, et ce n'est pas pour les siècles à venir. Si jamais il n'est plus jeune, et qu'il cesse d'être amoureux, ce ne sera plus la même chose. Vive donc notre vieil ami Corneille ! Pardonnons-lui de méchants vers en faveur ■des divines et sublimes beautés qui nous transportent ; ce sont des traits de maître qui sont inimitables. Despréaux en dit encore plus que moi; en un mot, c'est le bon goût, tenez-vous-y.
On devine les motifs de cette volte-face. Non seulement ]\Imo ([q Grignan s'est prononcée contre Bajazet, mais Corneille et ses partisans ont parlé haut; d'autre part, il est vraisemblable que les amis de Racine n'auront pas été assez discrets dans leur admiration. Dès lors M^^^ de Sévigné s'est ressaisie, et a couru se ranger du côté de Corneille comme un soldat court au drapeau. Mais, dans son ardeur belliqueuse, elle enrégimente un peu vite, ce semble, Despréaux dans l'armée cornélienne. Est-il sûr que Despréaux ait blâmé la versilication négligée de Bajazet ? Nous n'en avons aucune preuve positive. Il est possible que le sujet lui ait déplu, comme lui avait déplu celui de Bérmtce; mais a-t-il pu rester insensible à certaines beautés ?
Sur le fond même de la question, il faut constater d'abord que le xvn" siècle, en général, avait un médiocre souci de la couleur locale, au moins de cette couleur locale tout extérieure dont les Français se sont épris sur le tard. Plusieurs tragédies plus ou moins orientales ont été représentées sur la scène française avant Bajazet * : elles sont turques par le titre seul et le sujet, si l'on excepte peut-être VOsmaii de Tristan l'Hermite, remarquable par une curieuse recherche des détails précis et qui peignent.
Ne demandez donc pas à Racine l'Orient pittoresque de Delacroix, de Gautier,de Fromentin. Apeineçà et làquelques vers àdemi pittoresques, et auxquels une diction savante, aidée par le geste, pourrait donner quelque couîeur, en dégageant et achevant la vision qui s'y trouve comme enveloppée ;
1. Les éditions Mesnard, Bernardin, Claretie, citent et analysent plusieurs de i'es pièces; la Sultane, de Bounyn (1534) ; le Grand et dernier Soh/man, ou la mort de Mustnphn, de Malret (1630); Soliman, de Dalibray (1037) (ces trois pièces ont pour sujet commun le meurtre de Mustapha, étranglé sur l'ordre de Soliman); lioxelane, de Desmares (1643); leTjrand Tamerlan et Bajazet, de Ma- ?non (1647); Osman, de Tristan l'Hermite (1047). — Les Anecdotes dramatiques do l'abbé de la Porte citent également : le Grand Sélim ou le couronnement tragique, de le Vayer de Boutigny (1043); Sélim, attribué à Tristan (lOio); Soliman, de Gillet (1648) ; Soliman ou l'esclare généreuse, de Jacquelin (1052). Dans la comédie aussi, les Turcs sont à la mode ; voyez la Sœur de Rotrou, dans notre Théâtre choisi de Rotrou (Laplacc).
Et moi, vous le savez, je tiens sous ma puissance
Cutle foule de chefs, d'cseltires, de muets,
Peuple que dans ses murs renferme ce palais.
Et dont à ma faveur les âmes asservies
M'ont vendu dès lonf^tcmiis leur silence et leurs vies...
Nourri dans le sérail, j'en connais les délonrs...
Orcan, le plus fidèle à servir ses desseins.
Né sous le ciel brûlant des plus noirs Africains.
Cola est peu de chose, convenons-en. Cela manque évidemment d' " icoglans stupides »,dc «Allah! Allah ! )),du « ])uits sombre d'Iran », detrèflesde lumière reflélés sur les murs, de yalap;ans, de minarets, de muezzins, dehenné et de confitures à la rose. Comme Racine étudie exclusivement le mécanisme? des sentiments et des passions, et qu'il élimine, soit de parti pris, soit par manque de le sentir, presque tout le pittorestjue de la vie humaine, sa « couleur locale » reste tout intérieure, toute psycholoj;ique, et est, par suite, moins saisissante. Car pour des esprits inattentifs, c'est peut-être surtout par l'aspect, par le costume, ])ar le détail des habitudes e.xtérieures, que se différencient les hommes des diverses époques et des divers milieux. Mais si vous ne demandez à Racine que ce qu'il vous annonce dans sa préface ' et qui est déjà beaucoup, savoir les « noms et maximes >< des Turcs, vous trouverez sans doute qu'il a tenu sa promesse, et par delà. D'abord l'action est toute turque. C'est l'histoire d'une révolution de sérail qui échoue et qui se termine par une muetle tuerii-. Un vizir disgracié veut donner le trône au fri'n'e du sultan absent, en s'aidant de l'amour que ce frère a inspiré à la sultane favorite. La maladroite vertu du jeune prince vient déranger les l)lans du vizir, et le sultan, qui veille de loin, fait tout étrangler -.
C'est cette dernière figure, invisible et présente, qui domine tout le drame. Le portrait du sultan absent est à peine esquissé : on ne fait qu'entrevoir ce caractère politique et soupçonneux ; c'est lui qu'on veut perdre, et c'est lui qui, des murs de Babylone, accable ses ennemis. Pour triompher d'eux, il lui suffit d'envoyer à Conslantinople un messager mystérieux, d'autant plus terrible à nos yeux que nous ne le voyons pas plus que son maître. Otez à ce drame l'attirait du mystère, de cet inconnu redoutable que tous les personnages sentent vagueinent errer autour d'eus, vous en diminuez de moitié l'horreur tragique. C'est par là quese justifie la grande tuerie dont M""^ de Sévigné ne voit pas les raisons : elle est attendue, cette tuerie, elle est nécessaire, car, on l'a remarqué, dans la grande partie qu'ils jouent, tous les personnages risquent leur tête, et le savent. Que Roxane, repoussée par Bajazet, revienne au sultan qu'elle trahissait, et Bajazet est voué à la mort ; mais si Bajazet meurt, Atalide ne lui survivra pas. D'autre part, Roxane elle-
1. Il Je me suis attarbé à bien exprimer dans ma tragédie ce que nous savons des mœurs et des maximes des Turcs. ■>
2. J. Lemaitre, Impivssions de théâtre, Lecène et Oudin, l' sérif.
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même ne pourra échapper par sa soumission tardive à la colère d'un maître qui ne sait pas pardonner. Celle triple catastrophe sort naturellement et logiquement du sujet ainsi conçu.
Les caraelèi'cs vrainienl orîeiitanx. — Le grand vizir Acomat. — Le fatalisme et la politique.
Parmi les caractères dont l'opposition fait le drame, il en est deux, ceux d'Acomat et de Roxane, qui ont vraiment la couleur orientale; un autre, celui de Bajazet, oriental peut-être par quelques traits, est trop visiblement français par bien d'autres; un dernier, celui d'Atalide, n'a plus rien d'oriental.
C'est Acomat qui ouvre la tragédie par une scène d'exposition demeurée célèbre. Cette exposition a plus de deux cents vers, et pourtant ne semble pas longue un seul moment, tant elle est naturelle et nécessaire jusqu'en ses moindres détails. Acomat s'entretient avec son confident Osmin, qui revient de l'armée, et l'interroge sur le succès des armes d'Amurat. C'est à la porte du sérail que cet entretien a lieu; l'eifroi d'Osmin, qui n'ose y suivre le grand vizir, suffit, comme l'observe la Harpe, à caractériser le secret impénétrable du sérail et à exciter la curiosité. La réponse d'Acomat, qui le rassure, accroît cette curiosité, car elle nous avertit que des événements graves se passent dans le sérail, mais ne la satisfait pas. Avant de nous apprendre le complot dirigé contre le sultan, il faut nous présenter le sultan lui-même, politique et soupçonneux, frémissant sous la tutelle de ses janissaires, et contraint pourtant de les traiter avec une bonté familière, qui ne les désarme pas.
Comme il les craint sans cesse, ils le craignent toujours.
Pour régler leur conduite, en fatalistes Orientaux, ils attendent l'issue du combat qu'Amurat va livrer sous Babylone :
Ils ne trahiront point l'honneur de tant d'années; Mais enfin le succès dépend des desliiiées. Si l'heureux Amurat. secondant leur grand cœur. Aux champs de Babylone est déclaré vainqueur, Vous les verrez, soumis, rapporter dans Byzance L'exemple d'une aveugle et basse obéissance;
Mais si dans le combat !<■ dcslin plus puissant Marque de quoique affront son empire naissant, 8'il fuit, lie doutez point que, fiers de sa disf,'pàce, A la haine bientôt ils ne joignent l'audace, Et n'expliquent, seigneur, la perte du combat Comme lin urn'l ilii Ciel i\\i\ réprouve Amurat.
Pourquoi tous ces détails sur Anuirat et les janissaires? Pour nous l'aire comprendre la situation de Bajazet : toujours menacés dans leur pouvoir précaire, réduits à se défier de tous, surtout de ceux que l'armée peut leur préférer, les sultans laissent rarement vivre leurs frères, et Hajazet est frère d'Amural. Déjà un esclave est venu du camp, portant l'ordre de mettre fJajazet à mort; mais le grand vizir a fait précipiter l'esclavage dans l'Euxin. Ainsi, le grand vizir s'est déclaré contre le sultan, il l'a fait avec l'énergie de décision qui est le premier trait de son caractère, et aussi avec la silencieuse habileté qui •en est le second. D'où vient qu'il a juré la perte de son maître absent? 11 nous en instruit lui-même. Amurat l'a frappé dans son orgueil, autre trait de caractère, non moins accusé que les premiers. Le crime du grand vizir disgracié est d'être trop populaire parmi les soldats; le sultan a voulu l'arracher de leur ■cœur; il le laisse végéter sans gloire dans le commandement d'une ville.
Quel emploi, quel séjour, Osmin, pour un vizir! Mais j'ai plus dignement employé ce loisir. J'ai su lui préparer des craintes et des veilles, Kt le bruit en ira bientôt à ses oreilles.
En se créant un ennemi si redoutable, Amurat n'a même pas atteint son but, qui était de le faire oublier de l'armée, et Acomat apprend avec joie d'Osmin que les janissaires se souviennent de leur ancien chef.
Crois-tu qu'ils me suivraient encore avec plaisir, Et qu'ils reconnaîtraient la voix de leur vizir?
Ainsi que le remarque Vauvenargues, ces deux vers trahissent un rebelle qui médite quelque dessein. Mais les janissaires sont loin, et Acomat sait trop que le succès heureux ou malheureux des armes d'Amurat fera d'eux des esclaves soumis ou révoltés. Fataliste lui-même, au fond, il ne peut compter sur ces fatalistes. Seulement, son fatalisme est moins inerte que
le leur ; en attendant que le Ciel l'aide, il s'aide lui-même. C'est lui qui a éveillé l'amour de Roxane pour Bajazet. 11 lui a fait valoir d'abord l'absence du sultan, l'incertitude de son retour, le murmure du camp, la fortune changeante des armes; puis il a plaint Bajazet, a vanté ses charmes, a inspiré à Roxane le désir passionné de le voir. Cette savante stratégie a bientôt eu raison des derniers scrupules de la sultane favorite, et le complot dont Acomat est l'àme a pris corps de plus en plus. Comme récompense de son zèle, Roxane lui a promis la main de la princesse Atalide, dont elle est loin de soupçonner l'amour pour Bajazet. Le vieil Acomat aimerait- il donc Atalitle? Il repousse avec mépris cette idée. Politique et sceptique, i! prétend faire un mariage utile, qui affermisse sa situation dans le présent, et, dans l'avenir, lui donne des garanties, même contre ce Bajazet dont il sert la cause, si Bajazet un jour est ingrat :
J'aime en elle le sang dont elle est descendue.
Par elle, Bajazet, en m'approchant de lui.
Me va contre lui-même assurer un appui.
Un vizir aux sultans fait toujours quelque ombrage;
A peine ils l'ont choisi, qu'ils craignent leur ouvrage.
Sa dépouille est un bien qu'ils veulent recueillir,
Et jamais leurs chagrins ne nous laissent vieillir.
Bajazet aujourd'hui m'honore et me caresse ;
Ses périls tous les jours réveillent sa tendresse;
Ce même Bajazet, sur le trône affermi.
Méconnaîtra peut-être un inutile ami.
Et moi, si mon devoir, si ma foi ne l'arrête,
S'il ose quelque jour me demander ma tête...
Je ne m'explique point, Osmin, mais je jirétends
Que du moins il faudra la demander longtemps.
Cette longue prévoyance et ce scepticisme donnent au grand vizir une facile supériorité sur tous les personnages qui l'entourent et qui tous sont dominés et perdus par une passion exclusive. Chez lui, le désir de la vengeance n'est qu'une passion momentanée, contenue, et qui n'altère en rien sa liberté d'esprit. Son ambition clairvoyante et froidement obstinée se concilie avec une complète possession de soi-même ; elle embrasse d'un coup d'œil et le but et les moyens qui serviront à l'atteindre. Aussi sa raison est-elle toujours lucide, et son argumentation toujours probante. Roxane hésite et craint la colère d'Amurat: il l'enferme dans ce dilemme :
s'il fuit, que craignez-vous? S'il triomphe, au contraire, Le conseil le plus prompt est le plus salutaire.
i2 COURS DE LITTERATURE
Aucun scrupule ne le gène dans sa marche : il a gagné les prêtres, sachant leur influence, et la méprisant :
Je sais combion, crndnle en sa dovotion, Le peuple suit le frein de la religion.
Tout est prêt : il ne reste plus qu'à appeler les croyants aux armes en leur montrani Hajazet. Mais — c'est une observation de M. Jules Lemaiti'e — « la finesse d'Acomal est bien ce que nous entendons par « finesse orientale » : elle est coui'te par un côté : elle ne fait pas la part du désintéressement possible dans les choses humaines. » Il a bien pu faire aimer Rajazet de lloxanc; mais il ne peut faire que Hoxane soit aimée de Bajazet. Pourtant, Bajazet a intérêt, sinon à aimer, du moins h feindre d"aimer Roxane, qui lui sauve la vie et lui offre la couronne. Mais l'intérêt n'est pas toul-puissant sur Bajazet : il lui répugne de jouer ce rôle équivoque vis-à-vis de Roxane, qui exige de lui la promesse de l'épouser. Acomat s'étonne, ne pouvant soupçonner la cause véritable des répugnances de Bajazet, son amour pour Alalide. Que ne promet-il toujours, sauf à oublier ensuite sa promesse? Tous ses aïeux ont fait ainsi.