OSMIN
Seigneur, vous m'offensez : si vous mourez, je meurs.
D'amis et de soldats une troupe hardie Aux portes du palais attend notre sortie; La sultane d'ailleurs se fie à mes discours : Nourri dans le sérail, j'en connais les détours ; Je sais de Bajazet l'ordinaire demeure; Ne tardons plus, marchons; et, s'il faut que je meure, Mourons; moi, cher Osmin, comme un vizir; et toi, Comme le favori d'un homme tel que moi.
Que de nuances de sentiment dans ce morceau et dans le caractère d'Acomat ! et comme son confident, si avisé, si vaillant qu'il soit, lui paraît inférieur ! C'est d'abord l'expérience, inaccessible aux illusions, du grand vizir, «vieilli sous trois sultans » ; c'est ensuite une sorte de dilettantisme du conspirateur, qui trouve « trop dur » d'abandonner une belle entreprise, et, pouvant fuir sans danger, mais sans gloire, préfère se signaler « par une belle chute « ; c'est aussi la pénétration de l'observateur, qui soupçonne que Roxane aime encore Bajazet, puis- -qu'elle veut le confondi^e ; c'est enfin la résolution prête à tout et le mâle orgueil du vieux capitaine. Le coup de clairon
BAJAZET l.j
de la fin n'est pas pour déplaire : si Aconiat restait trop uniformément flegmatique, il nous semblerait un peu froid. Ce qui domine pourtant, même à l'heure où l'intrépidité du soldat se fait admirer, ce sont bien les qualités du politique, la sûreté de coupd'œil, la promptitude de décision, Fintelligence nette du parti le meilleur à tirer des événements. A l'acte V, il force, avec ses amis, la porte du sérail, trop tard pour sauver Bajazet; il ne s'attarde pas à le pleurer; il prépaie tout pour sa fuite, et veut sauver au moins Atalide ; mais il n'a garde de faire l'allusion la plus indirecte aux projets qu'il avait sur elle : à ses qualités fines ou fortes il joint un certain tact délicat, qui peut-être est plus européen qu'asiatique, mais qui peut-être aussi est de tous les pays.
Tous se tuent ; lui seul reste vivant et libre. C'est qu'il est engagé moins avant que les autres dans ce drame de l'amour et de la mort. On a même pu dire qu'il ne concourt pas aux événements, qu'ils se produisent sans lui et malgré lui. La critique n'est qu'à moitié vraie, car, si Acomat n'intervient pas efficacement dans l'action, c'est lui qui a mis, pour ainsi dire, cette action en branle ; c'est lui qui a rapproché ces « jeunes amants « dont il parle avec une nuance de dédain; c'est lui qui fait ressortir, par sa seule présence, et la passion aveugle de Roxane, et la vertu ingénue de Bajazet. Quelque chose d'essentiel manquerait à la tragédie s'il n'en était pas le témoin clairvoyant et actif.
Cet Acomat me parait l'effort de l'esprit humain. .Je ne vois rien ni dans l'antiquité ni chez les modernes qui soit dans ce caractère, et la beauté de la diction le relève encore. Ce rôle me paraît d'autant plus admirable qu'il se trouve dans la seule tragédie où on pouvait l'introduire, et qu'il aurait été déplacé partout ailleurs... Ce vieil homme rusé, qui a déjà eu l'esprit de survivre à plusieurs sultans, et qu'une barque secrète attend toujours dans le port en cas de malheur, envisage tranquillement la mort, et, comme il en a la duplicité légendaire, il a bien aussi la résignation, le majestueux fatalisme des hommes de sa race'.
Le caractère de Roxane. — Il n'est pas moins oriental que celui d'Aconiat, mais à un point de vue opposé*
Autant Acomat se possède et se contient, autant Roxane
1. Voltaire, dédicace de Zulime; 17i0. — J. Lemaitrc, feuilleton des Débats, il avril 18S7.
16 COURS DE LITÏliRATURE
s'abandonne. F/iin représente l'astuce de la politique orientale, voisine de la duplicité ; laulre, la fouj^'ue de la passion orientale, voisine de l'effarement. Une des actrices qui ont le mieux soutenu ce l'ùle, M"'' Clairon, affirme pourtant, dans ses Mémoires, que la vanité blessée, l'ambilioii traliie de ISoxane, sont les seules sources de ses larmes, et que le soin de sa grandeur remplit toutes les facultés de son àme.
Ces esclaves, toujours Ircmblaiitcs sous l'auloi'ité la plus arbitraire, peuvent-elles avoir l'irlée d'un véritable amour? Je ne le crois pas. La vanité de remi)orter sur leurs rivales, l'ambition de parvenir au ran" suprême, la nécessité d'intrif;uer pour s'y maintenir, celle d'amasser des trésors pour s'assurer des appuis, doivent être les seuls sentiments, les seules passions dont elles peuvent avoir l'idée et se promettre la jouissance. La femme condamnée à vivre sous un despotisme éternel doit contracter forcément l'habitude de la crainte, de la dissimulation et même du mensonge; et tout ce qui flétrit l'àme conduit plus facilement à la férocité qu'à la tendresse. I-c caractère de Roxane est au moins présenté sur ce modèle : elle est continuellement ingrate, allière, cruelle, ambitieuse... Dans les ordres que vous donnez, dans les menaces que vous faites, que vos tons secs, despotiques, m'assurent que vous n'êtes entourée que d'esclaves avilis et tremblants. En me montrant dans les trois quarts de ce réile une souveraine cruelle et née sur le trône, laissez-moi les moyens de retrouver dans le reste l'esclave insolente, abusant d'un moment de pouvoir qu'elle ne doit qu'à sa beauté.
Il est certain que ces « beautés malheureuses » dont parle M"° Clairon, dans le mauvais style du temps, ne pouvaient se faire de l'amour tout à fait la même idée que M"° de Scudéry, et que Roxane n'a pas la délicatesse de sentiment d'une Junie ou même d'une Hermione, jeune fille libre et princesse. Il se peut aussi que l'ambition entre pour une part dans son dessein de couronner Bajazet, car elle veut être couronnée avec lui; elle n'exige pas seulement qu'il l'aime, mais encore qu'il l'épouse. Mais faire de cette ambition, plus ou moins consciente, le principal mobile de tous ses actes, c'est bien mal comprendre le caractère passif d'une femme à qui Acomat fait penser ce qu'il veut qu'elle pense, qui a de l'impétuosité dans la passion, mais peu d'esprit d'initiative et de sang-froid dans la conduite. La vérité, croyons-nous, c'est qu'elle est partagée entre un amour fougueux et une ambition plus indolente. Quand l'amour et l'ambition s'accordent, quand elle croit pouvoir à la fois être aimée de Bajazet et s'asseoir à ses côtés sur le trône, elle est pleinement satisfaite ; mais dés que la jalousie s'éveille en son âme, l'ambition déçue s'efface devant l'amour outragé.
Sans doute, comme elle est l'élève d'Acomat, elle n'est point un instrument inerte entre ses mains. Veut-elle ébranler dans
leur devoir ses esclaves et les gardes de Bajazet, se ménager une entrevue avec celui qu'elle aime sans l'avoir vu, d'après le portrait qu'Acomat a tracé du jeune prisonnier, elle joue la comédie à merveille, et par ses cris, par ses pleurs, persuade à tous que la nouvelle de la mort d'Amurat est fondée. Son amour, exaspéré par la difficulté même, par « l'embarras irritant de ne s'oser parler », devient bientôt pour elle une obsession tyrannique : loin d'essayer d'y échapper, elle s'y livre avec une sorte d'àpre volupté, une sorte d'ivresse du péril. Mais, alors même, elle sait où elle va; elle n'a plus la candeur de la jeunesse virginale, et, si éprise qu'elle soit de Bajazet, elle veut une promesse formelle de mariage.
Bajazet touche presque au trône des sultans ;
II ne faut plus qu'un pas, mais c'est où je l'attends...
Sa perte ou son salut dépend de sa réponse.
11 faut l'avouer, on est avec elle plutôt qu'avec Atalide et Bajazet, car ce qu'elle veut est net, et le rôle qu'ils jouent ne l'est pas. Elle seule en tout est sincère. Peut-elle soupçonner ce qui se passe dans l'âme de ce prisonnier, délivré, sauvé, bientôt couronné par elle"? Pour lui elle a oublié les bienfaits d'Amurat, qui, contre la coutume, l'a proclamée sultane avant la naissance d'un fils, et qui la laissejouir à Constantinople d'un pouvoir vraiment absolu; pour lui, elle triomphe d'hésitations trop naturelles, de craintes trop légitimes, et s'expose à une mort certaine si le complot échoue. Comment supposer que Bajazet ne soit pas tout prêt à lui en témoigner sa reconnaissance? Elle prend les devants, il est vrai, se déclare la première, impose son amour, ne laisse pas à Bajazet lé temps de se reconnaître. Mais elle a sur Bajazet le droit de vie et de mort; elle est belle, elle doit croire que ce prisonnier n'aime pas, ne connaît même pas une autre femme. Tant de circonstances réunies sont faites pour l'aveugler. Toutefois en cet aveuglement même elle a quelque lueur, quelque vague soupçon de la vérité : sans accuser encore Atalide, elle la prie de ne pas prêter sa voix à Bajazet, qui doit paraître devant elle seul et « sans être préparé ». Ce n'est pas sans préparation, elle, qu'elle aborde cet entretien décisif; on le sent au luxe d'arguments historiques et de précédents qu'elle étale. Pourquoi Bajazet ne l'épouserait-il pas? Soliman jadis a bien épousé son esclave Roxelane. La réponse évasive de Bajazet la rend à sa
vraie nature; elle l'accal>]e de son ironie rnéprisanle, bientôt menaçante :
Songez-vous que, sans moi, toul vous devient contraire. Que c'est à moi surtout qu'il importe de plaire? Songez-vous que je tiens les portes du p;ilais; Que je puis vous l'ouvrir ou fermer pour jamais; Que j'ai sur votre vie un empire suprême; Que vous ne respirez qu'autant que je vous aime? Et, sans ce même amour (ju'offensent vos refus, Sonf;ez-vous, en un mot, que vous ne seriez ])lus?
f,e tutoiement soudain fait ressortir encore la liauteur de son insolent mépris :
Rentre dans le néant d'où je t'ai fait sortir.
Une femme qui aime parle-t-elle ainsi? Oui, quand elle est lloxane, une parvenue inférieure, dont les caprices sont des lois, que toute résistance met hors d'elle-même, et dont les sentiments — ou plutôt les sensations — ont plus de chaleur que de délicatesse. Mais voici la passion vraie qui reparaît dans un soudain retour de tendresse :
Écoulez, Bajazet, je sens que je vous aime; Vous vous perdez. Gardez de me laisser sortir. Le chemin est encore ouvert au repentir. Ne désespérez point une amante en furie; S'il m'échappait un mot, c'est fait de votre vie.
Après un nouvel emportement, une nouvelle explosion d'amour passionné nous fait mieux voir encore jusqu'au fond de l'àrae, •non pliîs la sultane, mais la femme. Bajazet a fait allusion à la possibilité d'une rentrée en grâce de Roxane près d'Amurat. Mais Roxane ne peut vivre que si elle vit pour Bajazet. Elle le déclare en rougissant de sa faiblesse; elle avoue qu'elle affectait « une fausse fierté », que, si Bajazet meurt, elle mourra. Tout à l'heure elle menaçait; maintenant elle implore. C'est alors seulement, devant l'inexplicable insensibilité <le Bajazet, qu'elle se redresse et se ressaisit.
Holàl gardes, qu'on vienne... Acomat, c'en est fait. Vous pouvez retourner, je n'ai rien à vous dire. Du sultan Amurat je reconnais l'empire; Sortez. Que le sérail soit désormais fermé, Et que tout rentre ici dans l'ordre accoutume.
Si Roxane n'était vraiment qu'une ambitieuse, est-ce qu'après une telle explication elle ne se tiendrait pas sur ses gardes, armée contre Bajazel d'une salutaire et nécessaire défiance? Il lui suffit pourtant de le revoir pour renaître à l'espérance; bien plus, pour se reposer dans la certitude de son bonheur. Bajazet nous apprend qu'elle ne lui a rien demandé, que, (c suivant son penchant ordinaire », elle a tout pardonné, lout cru, sans le laisser même parler.
Ses pleurs précipités ont coupé mes discours.
Ces transports ne sont pas, sans doute, d'une àme qui se possède. Elle-même, tout entière à son ravissement, avoue qu'elle s'est contentée de marques d'amour bien vagues. Mais enfin le retour de Bajazet près d'elle était, par lui-même, suffisamment éloquent : une telle démarche, qu'elle ne peut savoir suggérée par Alalide, doit avoir pour elle le sens le plus précis : Bajazet l'aime. On conçoit, et, si l'on n'était mieux instruit qu'elle, on partagerait sa stupeur lorsque ce même Bajazet oppose à ses effusions une réponse embarrassée et sèche. C'en est trop, celte fois : l'attitude contrainte d'Atalide, son empressement à excuser Bajazet, tout lui ouvre les yeux.
Je vois qu'à l'excuser votre adresse est extrême : Vous parlez mieux pour lui qu'il ne parle lui-même.
Et quel autre intérêt... ?