ROXANE
Madame, c'est assez :
Je conçois vos raisons mieux que vous ne pensez. Laissez-moi : j'ai besoin d'un peu de solitude.
La voici seule; ce qu'elle pense, ce qu'elle sent, nous allons le savoir par un monologue célèbre. Eh bien, c'est Bajazet qui occupe seul son àme. Son orgueil est révolté; mais c'est dans son amour surtout qu'elle souffre, et cet amour vivace mêle encore des retours attendris aux plus améres désillusions. Jamais âme ne fut plus orageuse, mais jamais âme aussi ne fut moins compliquée.
Bajazet interdit! Atalide étonnée!
O Ciel ! à cet affront rn'auriez-vous condamnée?
De mon areiif/le amour seraient-ce là les fruits"? Tant de jours douloureux, tant d'inquiètes nuits ; Mes brigues, mes complots, ma trahison fatale, K'aurais-je tout tenté que ))our une rivale?
Mais peut-être qu'aussi, trop prompte à m'affliger, J'oijserve de trop prés un chagrin passager...
Non, non, rassurons-nous : //v)/; rfV«««Hr m'intimide. Et pourquoi dans son canir redouter Atalide? Quel serait son dessein? qu'a-t-elle fait pour lui? Qui de nous deux enfui le couronne aujourd'hui? Mais, hélas! tle l'nmoiir if/iiorons-iious renijiire? Si ])ar quelque autre charme Atalide l'attire, Qu'importe qu'il nous doive et le sceptre et le jour? Les bienfaits dans un cœur balancent-ils l'amour? Et sans chercher plus loin, quand l'ingrat me sut plaire, Ai-je mieux reconnu les bontés de son frère?
La fin de ce troisième acte, commencé pour elle dans la joie, achevé dans l'angoisse, la laisse en proie à la plus cruelle des inceitifudes. Orcan, le messager du sultan, est arrivé, avec l'ordre pressant de faire périr Hajazet. Que va faire Roxane? On ne sait, car elle ne le sait pas elle-même :
Quel est mon empereur? Bajazet? Amural?
J'ai trahi l'un; mais l'autre est peut-être un ingrat.
Le quatrième acte l'affermit dans la douloureuse certitude qu'elle semble à la fois chercher et fuir. 11 met sous nos yeux, pour ainsi dire, le duel Iragiijue des deux rivales. Mais, remarquons-le, c'est contre Atalide surtout que sa jalouse fureur se déchaîne. Au fond de son cœur, l'amour plaide encore en faveur de Bajazet ; mais elle ne peut pardonner à celle qu'il aime de s'être fait aimer, alors qu'elle, Roxane, est dédaignée. C'est avec un véritable luxe de cruauté qu'elle fait lire à Atalide l'arrêt de mort de Bajazet et se déclare prête à l'exécuter, qu'elle étudie sur son visage les émotions qui l'agitent et qu'elle en jouit. Le nouveau monologue qui suit cette épreuve et l'évanouissement d'Atalide montrent bien que Bajazet n'est pas encore perdu dans son esprit. Sa rivale s'est déclarée, sans doute; mais, si Atalide aime Bajazet, est-il sûr que Bajazet l'aime? Déjà Roxane songe à le revoir, à lui arracher la vérité :
Pour le faire expliquer tendons-lui quelque piège. Mais quel indigne emploi moi-même m'impose -je ?
Si elle dédaigne de s'abaisser à ces petites ruses, pourquoi vient-elle d'en user vis-à-vis d'Atalide? >'ous savons qu'elle
n'est pas plus incapable de ruse que de violence, bien que la violence lui soit plus habituelle. Que signifient donc tous ces atermoiements, tous ces prétextes imaginés par une passion ingénieuse à se tromper soi-même? Une seule chose, c'est que, même trompée, Roxane ne saurait se résoudre à sacritier Bajazet. A quel parti s'arrète-t-elle donc?
Il faut prendre parti : l'on m'attend. Faisons mieux : Sur tout ce que j'ai vu fermons plutôt les yeux.
Elle ira jusqu'au bout; elle couronnera Bajazet, et alors, alors seulement, si Bajazet trahit l'amour qui Ta sauvé, elle saura bien le surprendre avec son Atalide, les percer l'un et l'autre, et se percer elle-même après eux. Admirable combinaison, dont le grand mérite est de lui permettre de gagner du temps sans la contraindre à sacrifier son amour. Mais le billet de Bajazet à Atalide lui est apporté; elle le lit, et, cette fois, n'hésite plus.
Ah! je respire enfin; et ma joie est extrême
Que le traître, une fois, se soit trahi lui-même.
Libre des soins cruels où j'allais m'engager,
Ma tranquille fureur n'a plus qu'à se venger.
Qu'il meure : vengeons-nous. Courez : qu'on le saisisse,
Que la main des muets s'arme pour son supplice...
Avec quelle insolence et quelle cruauté Ils se jouaient tous deux de ma crédulité! Quel penchant, quel plaisir je sentais à les croire! Tu ne remportais pas une grande victoire, Perfide, en abusant ce cœur préoccupé, Qui lui-même craignait de se voir détrompé! Moi qui, de ce haut rang qui me rendait si fîère, Dans le sein du malheur t'ai cherché la première Pour attacher des jours tranquilles, fortunés, Aux périls dont tes jours étaient environnés. Après tant de bontés, de soins, d'ardeurs extrêmes, Tu ne saurais jamais prononcer que tu m'aimes! Mais dans quel souvenir me laissé-je égarer ? Tu pleures, malheureuse! Ah! tu devais pleurer Lorsque, d'un vain désir à ta perte poussée. Tu conçus de le voir la première pensée. Tu pleures ! et l'ingrat, tout prêt à te trahir, Préjiare les discours dont il veut t'éblouir; Pour plaire à ta rivale, il prend soin de sa vie. Ah, traître! tu mourras!...
Une colère qui fait pleurer n'est point une colère implacable. Ici encore, d'ailleurs, observons que cette colère s'exaspère sur-
22 COURS DE LITTEUATUUE
toiil lorsqu'elle son^'e au bonheur de sa rivale. Klle veut qu'Alalide vive pour la torturer plus à loisir : « Ma haine a besoin (le sa vie ! » Bajazet sera frappé; mais ce sera — « surcroît de vengeance et de douceur nouvelle » — pour que les regards d'Atalide s'arrôlent sur son cadavre. Qui l'empêche donc de se venger aussitôt? Ah! c'est qu'elle veut une dernière fois voii^ Bajazet « jouir de sa honte »; c'est que cette haine si bruyamment proclamée n'est qu'une forme nouvelle de l'amour. On comprend bien, dans la grande scène de l'acte V, qu'elle hait au fond la seule Atalide, car elle se déclare prête à pardonner à Bajazet, si Bajazet lui sacrifie Atalide.
Si, enlin, elle laisse échapper le terrible « Sortez! » qui est l'arrêt de mort de Bajazet, c'est que celui-ci, dans sa généreuse imprudence, n'a plaidé la cause que d'Atalide. Comme pour mieux maïquer son intention, Racine a voulu que la dernière scène où paraît Hoxane la mît en face de sa livale, et qu'aux supplications désespérées d'Atalide Roxane opposât la plus glaciale, la plus tragique des ironies.
Il semble, dès lors, que sa cruauté doive faire horreur, et pourtant on ne la hait pas. De tous les personnages de la tragédie elle est le plus sincère; disons mieux, le seul pleinement sincère. Elle ne comprend rien aux petites intrigues qui se forment autour d'elle, au manège de Bajazet et d'Atalide. Longtemps aveugle, elle a, quand elle ouvre les veux, le droit de se croire trahie et de punir les traîtres. Victime d'un long malentendu, elle a contribué, sans doute, à le perpétuer; elle-même, d'ailleurs, trahit son bienfaiteur Amurat ; mais la belle fougue de sa passion fait absoudre une trahison presque involontaire. Tout l'art de Racine n'a pas été de trop pour rendre supportable à ses contemporains cette passion qui s'étale et s'abandonne, avec une naïve impudeur, ou plutôt avec une si complète ignorance des sentiments réservés et nuancés, chers aux héroïnes raciniennes, même à celles qui se passionnent. Racine donnera bientôt une sœur à Roxane : ce sera Ériphile; mais Ériphile saura dissimuler.
Bajazet et Atalide. — Fausseté de la situation, mais non pas du earactère de Bajazet. — Importance du rôle d'Atalide, de qui Bajazet dépend.
Quand on considère Bajazet en face de Roxane, on est frappé de ce qu'il y a d'hésitant dans son caractère, de douteux dans
sa franchise. Quand on le considère à côté d'Atalide, on rend plus justice, sinon à sa résolution, du moins à sa délicatesse. La fougueuse sincérité de Roxane, si brutale qu'en soit l'expression, ne nous laisse pas froids : elle aime, elle veut être aimée, elle croit Fétre : pourquoi Bajazet ne la délrompe-t-il pas? Précisément, parce qu'il ne peut la détromper, parce qu'il aime Atalide, parce que Atalide lui commande de se taire, et parce que, s'il parlait, Atalide serait perdue avec lui, car c'est Atalide qui sert d'intermédiaire entre Bajazet et Roxane; qui, en dictant à l'un sa conduite, entretient les illusions de l'autre; et la défiance de Roxane est éveillée déjà.
« Ce n'est pas par des idylles, dit la Harpe, qu'il faut amener des meurtres, et l'on ne peut nier qu'en général les discours de Bajazet et d'Atalide ne soient plus faits pour l'idylle que pour la tragédie. » Les discours, oui, et l'on a plus d'une fois remarqué que Racine donne, par l'expression, quelque chose de factice à l'amour le plus vrai. Mais cet amour pris en lui-même est-il déplacé dans une action telle que celle de Bajazet? La réponse est trop facile : sans cet amour, l'action n'existerait même pas. Bajazet serait délivré, sauvé, couronné ; Roxane serait heureuse. Nous assisterions à une vulgaire révolution de palais, et non pas à un drame humain. Pourquoi Bajazet n'aimerait-il pas Roxane, à qui il devrait tout, si son âme n'était plus préoccupée des soins d'un autre amour? Si Bajazet dépend d'Atalide, non seulement le personnage d'Atalide est indispensable à la tragédie, mais il en est un des personnages essentiels. Qu'il en soit le personnage essentiel, — comme on l'a prétendu, de nos jours, par une réaction, d'ailleurs justifiée, contre des critiques outrées, — je n'irai pas jusqu'à l'affirmer. Racine, dit-on, a voulu que ce rôle fût joué par la Champmeslé. Ce choix ne prouve pas qu'il ait jugé ce rôle le plus important de tous; il prouve simplement peut-être que Racine a essayé de rétablir l'équilibre entre le rôle de Roxane, qui se soutient seul, et celui d'Atalide, qu'un si terrible voisinage écrase un peu. Mais il est certain qu'on a longtemps méconnu la valeur dramatique de ce caractère. Qu'elle soit plus Française, et Française duxvii« siècle, que Turque, on l'accordera sans peine. Mais peut-être chez elle, comme chez Junie, Bérénice, Iphigénie, Aricie, voit-on trop exclusivement les qualités d'élégante délicatesse, de douceur timide, de tristesse voilée, pas assez le vrai fond du caractère, plus résistant (ju'il ne semble au premier aspect. Elle aussi, elle a sa diplomatie; elle aussi, elle a ses jalousies, et ce sont
précisément ses jalousies qui peidenl l^ajazet. Si elle n'est pas Turque, elle est femme. Déplacée peut-être dans le sérail, elle ne l'est pas dans une tragédie dont elle est loin d'être le témoin passif.
Bajazet, de son cùlé, n'est pas toujours Turc, assurément, bien qu'il ait, plus qu'Atalide, la résignation passive de la race ; mais il n'en résulte pas que son caractère soit faux. C'est sa situation qui est fausse, entre deux femmes qui l'aiment, Alalide, princesse du sang, élevée avec lui, qu'il ne peut abandonner sans lâcbeté, et la sultane Hoxane, dans les mains de (|ui est sa vie. Mais combien d'hommes, ailleurs qu'au théâtre, sont aux prises avec des situations fausses, qui les paralysent et font dévier parfois leur caractère ! Rajazet dément-il le sien? II ne parait pas au [iremier acte. Très habilement, le poète n'a voulu nous le présenter qu'après nous avoir fait comprendre à quel point sa position est critique. 11 est l'élève d'Acomat dans l'art de la guerre, et Acomatle peint comme un guerrier redoutable-
Toi-môme, lu Tas vu courir dans les combats. Emportant aitrès lui tous les cœurs des soldais, Et îjoùler, tout sanglant, le plaisir cl la gloire Que donne aux jeunes cœurs la première victoire.
Il est suspect aujourd'hui au sultan son frère; il va mourir, s'il ne devient sultan lui-même en répondant à l'amour que la sultane favorite lui témoigne. Y répond-il? Atalide l'affirme à Roxane, mais Roxane observe que l'attitude de Bajazet n'est jamais d'accord avec les discours trop llatteurs dont Atalide la berce. Elleexige donc qu'il vienne vers elle, cette fois, sans être préparé. Restée seule avec sa confidente Zaïre, Atalide montre une douleur dont l'expression manque d'abord de simplicité.
Mon unique espérance est dans mon désespoir.
Elle explique le rôle, assez étrange, qu'elle a joué jusque-là entre Bajazet, qui l'aime dès l'enfance, et Roxane, qui s'est éprise de Bajazet.
Bajazet étonné rendit grâce à ses soins,
Lui rendit des respects; pouvait-il faire moins?
Mais qu'aisément l'amour croit tout ce qu'il souhaite !
De ses moindres respects Roxane satisfaite
Nous engagea tous deux, par sa facilité,
A la laisser jouir de sa crédulité.
BAJAZET 2o
Ainsi, c'est Roxane qui se trompe d'abord elle-même ; mais c'est Atalide qui la trompe ensuite, car tous deux ne sont pas également coupables- de cet artifice. C'est Atalide qui, un moment jalouse, bientôt rassurée, a pressé Bajazet de continuer à feindre; c'est elle qui a toujours « parlé pour lui ». Sans son assistance, Bajazet se serait trahi depuis longtemps..
Car enfin Bajazet ne sait point se cacher;
Je connais sa verlu prompte à s'effaroucher.
Il faut qu'à tous moments, tremblante et secourable.
Je donne à ses discours un sens plus favorable.
Bajazet va se perdre. .4h! si, comme autrefois,
Ma rivale eût voulu lui parler par ma voix !
Au moins, si j'avais pu préparer son visage!
L'événement ne justifie que trop ses craintes. Il faut avouer que, dans l'entrevue du second acte, la « vertu » de Bajazet manque de fierté, comme manquent de netteté ses i^éponses à la question si nette de Roxane. Il cherche des faux-fuyants, il discute les précédents en avocat ingénieux, il ergote et se dérobe.
Peut-être avec le temps j'oserai davantage. Ne précipitons rien, et daignez commencer A me mettre en état de vous récompenser.
ïl mérite la réponse ironique de Roxane :
Je vous entends, seigneur. Je vois mon imprudence.
Je vois que rien n'échappe à votre prévoyance:
Vous avez pressenti jusqu'au moindre danger
Où mon amour trop prompt vous allait engager.
Pour vous, pour voire honneur, vous en craignez les suites.
Et je le crois, seigneur, puisque vous me le dites!
Combien piteuse est sa défense ! Oui, il lui doit tout ; mais il avait cru que la gloire de l'entendre avouer publiquement sa reconnaissance suffirait à sa bienfaitrice. « Raisons forcées, )> dit avec raison Roxane, qui vraiment ici a le beau rôle. Mais un cri de Bajazet nous fait sentir à quel point il souffre luimême d'être obligé de se défendre ainsi : « 0 Ciel! que ne puisje parler! » Et qui lui ferme la bouche? Atalide. Voilà faite la part de la situation fausse; voici maintenant la part du vrai caractère, car il se ressaisit presque aussitôt, et parle comme il voudrait pouvoir parler toujours.