C. de Litt. — RACINE {Mithridate
poitrail si'duisant et touchant de Monime, réponse préférée de MithridaLe ; mais, dans la Vie de Pompée, ce même Plutarque enlève à cette môme Monime ce charme de réserve pudique que Racine lui a vendu. Appien nous montre le vieux Mi- Ihridate trahi par son fils Pharnace qui soulève contre lui sespropres soldats, et réduit à implorer de son capitaine desgardes le coup de la mort; mais Dion Cassius assure qu'il fut égorgé par les révoltés mômes. Tous s'accordent à croire, avec Velleius, qu'il fut un autre Annibal, aussi acharné, aussi redoutable que le premier, odio in Ilomunos llannlbal. Lorsqu'il succomba, nous dit-on, Home se réjouit de sa mort autant que si elle était délivrée, en sa personne, de dix mille ennemis;. Pompée crut devoir des funérailles dignes de lui au prince qu'il estimait le plus vaillant de son temps.
A cet indomptable courage qui, selon le mot de Florus, grandissait dans le malheur même {uni mus 7n< dis cmgebatur), Mithridate joignait l'orgueil, la ruse, la cruauté d'un despote asiatique. Contraint de se défendre, dans son enfance, contre les embûches de sa mère, il avait appris de bonne heure, et à bonne école, la dissimulation. Sultan aux sanglants caprices, habitué à voir tout plier devant lui, aussi dédaigneux de la vie de ses sujets que de leurs volontés, il faisait égorger, avec une égale impassilîilité, ses esclaves, ses enfants, ses femmes. Et cependant, par un étrange contraste, ce tyran était un artiste : Appien dit qu'il était versé dans les lettres, les arts, les sciences de la Grèce. Il avait un goût particulier pour la musique ; il' passait, sinon pour un orateur, au moins pour un beau parleur ; il collectionait les curiosités d'art. Sa cour était le rendezvous des lettrés qui fuyaient la Grèce devenue province romaine, le théâtre de fêtes éclatantes. Dans une thèse récente, M. Th. Reinach a montré, dans l'éducation de Mithridate, ce curieux mélange de traditions persiques et d'influences helléniques ; il a défini le rôle de cet Oriental fougueux et affiné qui, reprenant la pensée d'Alexandre, s'efforça de réunir le persisme et l'hellénisme, et qui se déclara l'ennemi de Rome, non point, comme Annibal, par une haine héréditaire et profonde, mais parce que Rome faisait obstacle à ses grands desseins. C'est peu à peu, etsurtout vers la fin de son règne agité, que ce champion des dernières revendications grecques se métamorphosa en vrai sultan.
Partout se retrouve ce mélange bizarre d'hellénisme et d'orientalisme, cette
combinaison du sultan et du roi Rrec qui caractérise l'homme et le pays placés au confluent de deux civilisations. L'ensemble est étrange, curieux, fascinant. Pourtant, malgré ses talents multiples, malgré son activité infatigable,, malgré sa fin héroïque, il a manqué quelque chose h Mithridato pour être rangé parmi les vrais grands hommes de l'histoire ; je veux dire un idéal supérieur, conçu avec sincérité, poursuivi avec constance. Que représente celui qu'on a appelé le Pierre le Grand de l'antiquité? La cause de la liberté, de la civilisation hellénique ou, au contraire, la réaction de l'Orient despotique et fanatique contre l'Occident libéral et éclairé? On ne le sait, lui-même l'ignore. Nous l'avons vu, dans la première partie de son règne, se poser en champion de l'hellénisme, copier Alexandre, conserver la tunique, coucher dans le gîte du conquérant macédonien. Un moment même, il a semblé qu'il eût réalisé son rêve ou, du moins, ramené les beaux jours du royaume de Pergame : l'Asie affranchie, la vieille Grèce elle-même, soulevaient sur leurs épaules, dans un élan de fièvre joyeuse, le sauveur providentiel descendu des bords lointains de l'Euxin. Mais la fin du règne va nous offrir un tableau bien différent. Sous le masque hellénique, qui bientôt crève de toutes parts, nous trouverons un héros encore, mais un héros barbare, répudiant une civilisation d'emprunt, détruisant de ses propres mains les villes qu'il a fondées, adressant un appel désespéré au fanatisme religieux et national des vieux peuples de l'Asie et des hordes nomades du Nord, dont il semble incarner désormais la haine irréconciliable non seulement contre le conquérant romain, mais encore contre la civilisation méditerranéenne. Quel est le véritable Mithridate? Celui de Chersonèso et de Pergame, ou celui d'Artaxata et de Panticapée? Je crains que ce ne soit ni l'un ni l'autre et que, dans ces deux rôles, où il paraît successivement passé maître, Mithridate n'ait été, en effet, qu'un prodige d'ambition et d'égoïsme, un royal tragédien, jouant de l'Olympe et de l'Avesta, des souvenirs d'Alexandre et des reliques de Darius, du despotisme et de la démagogie, de la barbarie et de la civilisation, comme d'autant d'instruments de règne, autant de moyens de séduire et d'entraîner les hommes, sans jamais partager, au fond, les passions qu'il exploite, et restant calme au milieu des tempêtes qu'il déchaîne.
Mithridate cher. Racine. — Analyse «le la pièce.
Ce sujet tout naturellement dramatique — et dramatique moins encore par la grandeur des intérêts engagés dans la lutte que par ces apparentes contradictions de caractère qui n'ont pas échappé à Racine — avait tenté un poète romancier, dont les romans faisaient sourire Boileau et entraînaient M™" de Sévigné « comme une petite fille «, la Calprenède; en 1G37, il avait fait jouer la Mort de Mithridate. Plus étroitement fidèle que Racine aux données de l'histoire, il avait créé pourtant le rôle touchant de Bérénice, femme du traître Pharnace, que la trahison de son mari révolte, et qui préfère au trône partagé avec lui la mort partagée avec Mithridate. Telle scène, comme celle
où Mithridate reproche sa conduite à son indigne fils, n'est pas sans vigueur'. Mais, curieuse en elle-même, cette tragédie pâlit singulièrement quand on la compare ù celle de llacine. Celuici n'a point attendri Pharnace par le voisinage d'une femme qui Taime, mais il a ressuscité et rapproché par un mutuel amour deux des vicjimes de Mithridate, Monime et Xipliarès. Dans l'histoire, Monime n'est guère qu'une sultane favorite; encore n'est-elle pas seule <à jouir de ce douteux honneur, qui lui coûte la vie. Xipharès, fils d'une autre femme de Mithridate , Stratonice, une joueuse de flûte élevée par un caprice royal à la dignité de reine, puis dédaignée, paye de sa vie aussi la trahison de sa mère, qui avait livré aux Romains la forteresse de Symphorion. Quant à Pharnace, en qui .Mithridate croit voir revivre son énergie, il est, surtout après la mort de Xipharès, le lils aimé d'un père qu'il n'a pas encore abandonné. Chez Racine, au contraire, il est coupable déjà, et c'est Xipharès qui est le fils favori de Mithridate, car son dévouement a depuis longtemps effacé la faute de sa mère. D'autre part, Monime, non plus épouse, mais fiancée de Mithridate, peut être aimée des deux jeunes princes, qui vont être ainsi les rivaux de leur père.
Dés lors, le drame est mù par des ressorts fout nouveaux, et l'analyse de la pièce suffit à montrer à quel point il diffère de l'histoire, sinon pour le caractère de Mithridate, au moins pour les difficultés plus compliquées avec lesquelles ce caractère est aux prises.
Acte I'-''. — Mithridate vient d'être vaincu par les Romains, et on le croit mort. L'exposition met en lumière les sentiments divers avec lesquels ses deux fils ont accueilli cette nouvelle ; l'un, Xipharès, ennemi de Rome comme son père, le pleure sincèrement; l'autre, Pharnace, créature des Romains, se réjouit d'une catastrophe qui va, il le pense, lui livrer la fiancée de Mithridate, la charmante Monime, qu'il aime. Monime, qui le déteste, implore contre lui l'appui de Xipharès, qu'elle aime en secret. Mais, au moment où va éclater la rivalité des deux frères, on annonce tout à coup que Mithridate est vivant et de retour.
Acte ]I. — Pendant que Monime, émue de ce coup de théâtre, attend Mithridate dans son palais, celui-ci est mis par le fidèle Arbate au courant de ce qui se passe. Irrité de trouver un rival en son tils, Mithridate presse son mariage avec Monime; les