‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 3)Chapitre 63 sur 106 · Vovez la notice de l'édition Bernardin · texte numérisé non relu

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MITHRIDATE o

hésitations et la tristesse de sa fiancée lui font croire que Pharnace est aimé d'elle. Xipharès partage l'erreur de son père; Moninie le détrompe, lui laisse entendre que c'est lui qu'elle aime, mais en même temps l'adjure de renoncer à elle et de la fuir.

Acte III. — Mithridate expose à ses fils ses projets contre Rome, dans im grand discours qui doit mettre leurs sentiments à l'épreuve. 11 veut éloigner Pharnace et lui ordonne d'aller demander la main d'une princesse des Parthes, dont l'alliance lui est nécessaire. Pharnace refuse, et se prononce pour la paix avec les Romains. Xipharès proteste; Mithridate s'indigne et fait arrêter Pharnace; mais avant de sortir, celui-ci révèle au vieux roi l'amour mutuel de Xipharès et de Monime. Un monologue nous exprime les douloureuses incertitudes du roi et du père torturé parla jalousie. Par une ruse, il arrache la vérité à Monime elle-même, qu'il feint de vouloir unir à Xipharès, et qui, confiante en sabonne foi, ne dissimule plus ses sentiments.

Acte IV. — Monime s'aperçoit qu'elle a perdu Xipharès, et s'en désole; mais le procédé dont Mithridate a usé envers elle l'a blessée au cœur, et lorsque Mithridate, jetant le masque, veut lui imposer une union qu'elle déteste désormais, elle se révolte. On annonce la trahison de Pharnace, complice des Romains. Mithridate court au plus pressé, mais non sans se promettre de se venger.

Acte V. — Persuadée que Xipharès est mort, et désespérée, Monime va boire avec joie le poison que lui a fait porter Mithridate, lorsque Arbate accourt, lui arrache la coupe des mains, et lui apprend ce qui s'est passé : Mithridate, menacé à la fois par Pharnace et par les Romains, s'est frappé de son épée; mais son fils Xipharès l'a secouru et a mis en fuite l'ennemi. Mithridate est apporté mourant sur la scène; oubliant toute jalousie, il unit à Monime Xipharès, qui sera son successeur et son vengeur.

Dès le lendemain de la première représentation de Mithridate, les contemporains avaient observé les différences qui séparent le Mithridate historique du Mithridate dramatique. Le rédacteur du Mercure galant, après avoir mentionné la réception de Racine à l'Académie, juge sa tragédie nouvelle avec un curieux mélange d'éloges vagues et de critiques précises.

J'aurais longtemps à vous entretenir, s'il fallait que je vous rendisse un

cornplc exact des jugements qu'on a faits du Milhridalc de M. Racine. II a plu comme font tous les ouvrapres de cet illustre auteur; et quoiqu'il ne se soit quasi servi que des noms de Mithridate, de ceux des princes ses fils et <le celui de Monime, il ne lui est pas moins permis de changer la vérité des histoires anciennes pour faire un ouvrage agréable, qu'il lui a été d'habiller H la turque nos amants et nos amantes. Il a adouci la grande férocité de Mithridate, qui avait fait égorger Monime, sa femme, dont les anciens nous vantent et la grande beauté et la grande vertu ; et quoique ce prince fût barbare, il l'a rendu en mourant un des meilleurs princes du monde... Ce grand roi meuit avec tant de respect pour les dieux, qu'on pourrait le donner pour exemple à nos princes les ])lus chrétiens. Ainsi M. Racine a atteint le but que doivent se proposer tous ceux qui font de ces sortes d'ouvrages ; et les principales règles étant de plaire, d'instruire et de toucher, on ne saurait donner trop de louanges à cet illustre auteur , puisque sa tragédie a plu, qu'elle est de bon exemple et qu'elle a touché les cœurs.

Il y a des éloges qui blâment. Sans doute , au xyii"^ siècle, on n'attacliait pas la même importance que nous à la couleur locale. Toutefois, louer Racine d'en avoir pris à son aise avec « la vérité des histoires anciennes », d'avoir habillé à la turque des amants français, d'avoir civilisé et christianisé Mithridate, c'est le compromettre en semblant le glorifier. Dans quelle mesure mérite-t-il ces louanges équivoques?

Le caractère tic llitiiritlatc. — Dans quelle mesure il est antique ou moderne*

Il n'y a guère d'actions éclatantes dans la vie de Mithridate qui n'aient trouvé place dans ma tragédie. J'y ai inséré tout ce qui pouvait mettre en jour les mœurs et les sentiments de ce prince, je veux dire sa haine violente contre les Romains, son grand courage, sa finesse, sa dissimulation, et enfin cette jalousie qui lui était si naturelle, et qui a tant de fois coûté la vie à ses maîtresses.

En ces quelques lignes de sa préface. Racine semble répondre d'avance aux objections qu'on a dirigées contre le caractère de Mithridate. Il a essayé de peindre le Mithridate historique, et de ne peindre que lui. Est-ce à dire qu'il y ait pleinement i^éussi?

Mithridate n'a guère besoin de paraître au premier acte; on y parle trop de lui pour que nous ne l'attendions pas et ne pressentions pas ce qu'il doit être, ce qu'il est. Il nous apparaît d'abord comme un maître soupçonneux, instinctivement déliant, et cette défiance instinctive, il la porte jusque dans

l'amour paternel, qui en est sin^çnlièrement refroidi. Il s'étonne et s'inquiète de trouver ses fils réunis près de Monime, au lendemain de sa défaite, alors que s'est répandue la nouvelle de sa mort. Mais il affecte l'indulgence :

Je vous crois innocents, puisque roufi le voulez.

On sent un peu l'eifort, et l'on regrette, à la scène suivante, d'apprendre que cette froideur paternelle vient d'un amour et d'une jalousie séniles. Oui, ce cœur de Mithridate, « nourri de ■sang et de guerre affamé», traîne partout l'amour de Monime! Cet intrépide soldat, brisé de fatigue, humilié par la défaite, ne songe qu'à interroger Ai'bate — un fidèle serviteur, aussi discret que dévoué — sur ce qui s'est passé pendant son absence dans ce palais où la beauté de Monime rayonne. Quand Monime parait, il ne lui épargne pas les madrigaux. Il est vrai que bientôt, blessé de cette indifférence résignée, il se redresse : il veut croire qu'elle méprise le vaincu; il ne semble pas se douter qu'elle est glacée par cet amour de vieillard.

Ah, Madame! est-ce là de quoi me satisfaire? Faut-il que désormais, renonçant à vous plaire, Je ne prétende plus qu'à vous tyranniser? Mes malheurs, en un mot, me font-ils mépriser? Ah ! pour tenter encor de nouvelles conquêtes, Quand je ne verrais pas des routes toutes prêtes. Quand le sort ennemi m'aurait jeté plus bas, Vaincu, persécuté, sans secours, sans États, Errant de mers en mers, et moins roi que pirate. Conservant pour tous biens le nom de Mithridate, Apprenez que, suivi d'un nom si glorieux. Partout de l'univers j'attacherais les yeux; Et qu'il n'est point de rois, s'ils sont dignes de l'être, Qui, sur le trône assis, n'enviassent peut-être Au-dessus de leur gloire un naufrage élevé, Que Rome et quarante ans ont à peine achevé.

Ce qui le révolte surtout, c'est l'idée que Monime puisse lui préférer Pharnace , un esclave des Romains. Encore si elle eût aimé Xipharès! Pourtant, lorsqu'il saura que c'est Xipharès, en effet, qu'elle aime, il n'en ressentira pas une moindre jalousie. En attendant, il a pleine confiance en lui; il lui confie Ja reine; il le charge de la persuader, tant il est loin de soupçonner la vérité. Cette vérité, Pharnace la lui laisse entrevoir. Il affecte d'abord de n'y pas croii^e; mais le doute est entré dans son âme et n'en sortira plus.

Je np lo cioirai point? Vain espoir qui ine flatte! Tu ne le crois que trop, malheureux MithriJate! Xipliarès imm rival? et, d'accorrl avec lui, La reine aurait osé me tromper aujourd'hui? Quoi! do qtielque côté que je tourne la vue, La foi de tous les cœurs est pour moi disjjarue ! Tout m'abandonne ailleurs! tout me trahit ici! Pharnacc, amis, maîtresse; et toi, mon fils, aussi !

Dès ce doiilom'oiix monologue, où éclate cette jalousie de Mithridate, liahile à s'analyser et à se torturer lui-même, on sent à quel point le Mithridate de Racine diffère du Mitliridale de l'histoire, et par où Racine a voulu qu'il en différât. L'amour est au premier plan, et quel amour? Un amour profond, qu'on devine impétueux sous les formes convenues de la galanterie; vm amour despotique, et pourtant relativement délicat, puisqu'il ne s'impose pas sur l'heure, puisqu'il hésite, se trouble et se plaint; un amour malheureux, enfin, qui s'exaspérera jusqu'à la fureur. C'est bien ainsi que doit aimer un tyran dont la volonté impérieuse est contrariée, un vieillard qui s'attriste de ne pouvoir plaire. Le tyran s'emporte, le vieillard souffre. C'est le tyran qui menace après avoir prié; c'est lui qui s'indigne que Monime ose un moment « balancer », refuser même (( l'honneur » qu'il daigne lui faire. Le cœur de Monime est un bien qui lui est « dû » ; il le réclame avec une assurance hautaine qui ferait sourire, si la situation n'était vraiment tragique.

Ne vous souvient-il plus, cœur ingrat et sans foi, Plus que tous les Romains conjurés contre moi, Ile r/iiel rany i/lnrieiixj'ai bien voulu descendre Pour vous porter au trùne où vous n'osiez prétendre? Ne me regardez point vaincu, persécuté : Revoyez-moi vainqueur, et partout redouté. Songez de quelle ardeur dans Éphèse adorée Aux filles de cent rois je vous ai préférée; Et, négligeant pour vous tant d'heureux alliés, Quelle foule d'États je mettais à vos pieds. Ah ! si d'un autre amour le penchant invincible Dès lors il mes bontés vous rendait insensible. Pourquoi chercher si loin un odieux époux? Avant que de partir, pourquoi vous taisiez-vous? Attendiez-vous, pour faire un aveu si funeste, Que le sort ennemi m'eût ravi tout le reste, Et que, de toutes parts me voyant accabler, .l'eusse en vous le seul bien qui me pût consoler ?

Il y a pourtant bien des nuances diverses de sentiment dans ce couplet cjui commence sur le ton de l'indignation et finit

sur celui de la plainte. Bien extraordinaires sont les reproches du début adressés à l'ingrate Monime. C'est à peu près ainsi qu'Arnolphe, dans l'École des femmes, essaye de convaincre Agnès qu'elle doit être pénétrée de reconnaissance à l'égard de l'homme qui l'élève « au rang d'honorable bourgeoise ». Mais Mithridate a pour lui sa gloire, et il la fait sonner bien haut. Qu'importe à Monime? Elle n'est pas une héroïne purement cornélienne : il ne lui suffit pas d'admirer pour aimer. Plus Mithridate lui vante ses anciens triomphes, plus il lui rappelle son âge. Une seule chose pourrait le toucher, parce qu'elle éveille cet instinct de pitié secourable, ce besoin de dévouement et de sacrifice qui est tout féminin : c'est que Mithridate est vaincu, malheureux, qu'il la conjure de le relever, de le fortifier, de le consoler. C'est par ce mélange de hauteur et de tristesse que le Mithridate de Racine est original; le sultan dont Appien et Plutarque nous entretiennent ne soupçonne même pas cette mélancolie. Et cette mélancolie toute nouvelle naît chez Mithridate du contraste qu'il sent, déplus en plus accusé, de plus en plus douloureux, entre un corps vieilli et une âme restée jeune. Même lorsqu'il joue un rôle, il est sincère sur ce point.

Jusqu'ici la fortune et la victoire môuies Cachaient mes cheveux blancs sous trente diadèmes. Mais ce temps-là n'est plus. Je régnais, et je fuis. Mes ans se sont accrus; mes honneurs sont détruits, Et mon front, dépouillé d'un si noble avantage, Du temps qui l'a flétri laisse voir tout l'outrage.

Il est vaincu, il est vieux : double grief contre la fortune , et, comme on dirait aujourd'hui, contre la vie. Pourquoi donc aime-t-il, alors qu'il sait, avec une clairvoyance si cruelle à luimême, préciser et approfondir les trop bonnes raisons qu'il aurait de ne pas aimer?

Ah! qu'il eût mieux valu, plus sage et plus heureux, Et repoussant les traits d'un amour dangereux. Ne pas laisser remplir d'ardeurs empoisonnées Un cœur déjà glacé par le froid des années!

C'est qu'il ne se résigne pas à vieillir. N'être plus victorieux, n'être plus obéi, ce regret ne vient qu'en seconde ligne; n'être plus aimé, voilà le regret le plus poignant. En peignant Néron, Racine avait déjà peint l'amour d'un tyran; mais il n'avait pas encore peint cet amour d'un tyran qui est un vieillard.

Racine a prétendu peindre une forme particulière de l'amour, et laquelle? L'amour d'un vieillard pour une jeune femme. C'est là le fond sérieux de la pièce. Sans doute ce vieillard est un roi puissant, c'est l'ennemi des Romains, c'est Milhridate. Mais toutes ces circonstances sont accessoires et pourraient être changées en d'autres. Klles relèveront sans doute l'éclat de l'action tragique; elles ajouteront quelques traits aux sentiments exprimés et les teindriinl de leurs couleurs. Mais elles ne sont pas essentielles au sujet; elles n'en sont que des ornements qui font corps avec lui. Le sujet, le vrai sujet, le seul sujet, c'est celui-ci : un homme de soixante ans qui s'est amouraché d'une jolie fille de vingt ans; amour sérieux et pris par le poète au sérieux'.

L*anioiii> do .llîtliridnto et la dissimiilntioii qu'il met au service de cet amour rabaissent-ils la grandeur et dctruîscnt-ils l'unité de ce caractère?

S'il en est ainsi, si là réside l'unité de ce caractère complexe, mais non contradictoire, bien des objections disparaissent ou s'atténuent. Cette faiblesse, mêlée à la grandeur de Mithridate, loin d'humilier cette grandeur, la rend plus dramatique. Pyrrhus, Titus, Agamemnon, tous les personnages de Racine enfln, ont leurs faililesses, et sans ces faiblesses ne nous intéresseraient guère. Dans ses préfaces comme dans ses pièces, Racine s'est toujours montré le disciple du poète législateur qui a écrit :

Toutefois aux grands cœurs donnez quelques faiblesses.

On ne comprend qu'à moitié pourquoi M. IN'isard, admirateur convaincu et même un peu absolu de VArt poétique, et de ce Racine qu'il oppose à Corneille, trop surhumain à son gré, a pu condamner le caractère de Mithridate.

Racine a donné de bien bons exemples; cette fois, c'est une de ses fautes qui nous apprend que l'unité du caractère est la première des vérités théâtrales. A'aincment oppose-t-on à cette vérité celle de l'homme « ondoyant et divers » ; c'est au moraliste à nous faire voir cet homme-là. Mais au théâtre, si nous aimons les contrastes entre les différents rôles, nous ne les supportons pas dans le même. Une petitesse prêtée à un grand caractère ne nous fai t pas réfléchir assez utilement sur la perfection de la nature humaine ; elle nous fait douter que le même homme puisse être à la fois si grand et si petit. Et le doute, au théâtre, c'est le froid : aussi Mithridate, malgré des scènes su- Llimes, est-il une œuvre froide.

1. Fr. Sarcey, feuilleton dramatique du Temps, 17 février 1879.

L'unité du caractère n'est nullement compromise ici. Ce serait s'en faire une idée bien étroite que réduire le caractère à un seul trait, mis en relief à l'exclusion des autres. On arriverait ainsi à créer, non des êtres vivants, mais des abstractions, comme l'a fait parfois Corneille, que M. Nisard et son école blâment précisément d'avoir parfois substitué la grandeur un peu froide des intérêts politiques et bisLoriques à l'intérêt plus dramatique des passions qui se combattent entre elles. S'il n'aimait pas Monime, Mitbridate ne serait plus que la personnification de l'Orient révolté contre la domination romaine. Où serait l'action? Nous aurions une belle page d'histoire, mais non pas un drame. Même en se plaçant au point de vue où se place M. Nisard, c'est-à-dire en admettant que l'intérêt principal est celui de la lutte contre Rome, il faudrait convenir que ]e mélange d'un intérêt secondaire, celui de l'amour, est utile, sinon nécessaire, pour le fortifier. Mais l'intérêt de l'amour €st l'intérêt principal. On s'en assure quand on lit avec attention la préface de Racine, et surtout quand on lit sans parti pris la tragédie. Sans l'amour, il n'y aurait plus de pièce. Comment soutenir, dès lors, que l'unité du caractère est divisée et affaiblie par ce cjui constitue le fond même du caractère?

Mais cet amour rapetisse Mitbridate, parce qu'il le fait descendre à une ruse indigne de lui? C'est la scène v de l'acte III qui choquait surtout le goût étrangement délicat de M. Nisard. Mitbridate s'y sert d'une ruse pour faire avouer à Monime qu'elle aime Xipharès. 11 se déclare prêt à la céder à ce fils, t[ui est un autre lui-même.

Enfin j'ouvre les yeux, et je me fais justice; C'est faire à vos beautés un triste sacrifice, Que de vous présenter. Madame, avec ma foi, Tout l'âge et le malheur que je traîne avec moi.

Là-dessus, on rappelle Harpagon, et l'épreuve analogue qu'il impose à son fils Cléante. Mais de ce que Mitbridate est placé dans la même situation qu'Harpagon, il ne résulte pas qu'il soit un personnage de comédie. Comédie et tragédie ont un fonds commun, qui est la vie, et les situations que la vie offre au poète dramatique ne sont point variées à l'infini; mais ces situations ont mille aspects divers, mille nuances, plaisantes ou terribles. La ruse d'Harpagon fait rire : c'est qu'on ne prend au sérieux ni l'amour, ni la jalousie, ni les menaces d'Harpa-

gon. Ce vieil usurier, s'il perd Marianne, se consolera vile en retrouvant sa chère cassette. Et que peut-il faire pour punir son fils d'èlre son rival? Lui couper les vivres? C'est déjà fait, et depuis lonf^tenips. Le maudire? Cléante n'en mourra pas; nous le savons de taille à se défendre, et même son indépendance parfois irrespectueuse ne nous permet pas de lui vouer une sympathie! sans réserve. Au contraire, nous sympathisonssans réserve avec Monimc; elle est dans la main de Mithridate, qui joue avec son cœur en attendant qu'il joue avec sa vie. Quel plus redoutable partenaire qu'un Mithridate'! Quel art infernal dans cette diplomatie, qui met en avant le nom de Pharnace pour forcer Monime affolée à prononcer celui de Xipharès! Quel accent de jalousie et de souffrance dans ce cri d'une âme qui essaye en vain de se contenir : « Vous l'aimez? » Et comme, malgré l'apparente indignité de cette ruse. Racine a su montrer son héros plus à plaindre qu'à mépriser! Trahi par la fortune, Mithridate peut se croire également trahi par tous ceux qui l'entourent : en Pharnace déjà n'a-t-il pas rencontré un traître? n'a-t-il pas des raisons sérieuses de soupçonner Xipharès? et soupçonner Xipharès, n'est-ce pas soupçonner Monime? En des circonstances aussi critiques, il lui faut la vérité, la vérité tout entière, dût la révélation de cette vérité faire évanouir ses dernières espérances.

Qu'y a-t-il de comique, de bas, de contradictoire dans une scène ainsi conçue et menée? et, si on la condamne, à quelle raideur immuable, déguisée sous le nom de noblesse tragique, faudra-t-il vouer le drame français? «Qu'il s'agisse de ses intérêts de cœur ou de ses intérêts de gloire, toujours et partout, dit M. Sarcey, Mithridate est dans un mouvement violent, dans une agitation terrible de pensées, de désirs et de colères. Il y a du sauvage en lui. » Ce « sauvage >> ne saurait être ridicule. La dissimulation, chez lui, est innée. Racine a raison de rappeler, dans sa préface, que l'histoire lui donnait ce trait de caractère. Et ce n'est pas seulement dans la scène de l'épreuve que Mithridate est dissimulé; c'est dans tout le cours de la

1. « La comparaison même d'Harpagon et de Mithridate n'est-elle pas le triomphede Racine? La position semble la même; mais quelle difTérence dans le caractère des hommes et dans les conséquences de l'artifice! Aucun danger ne menace Cléante et Marianne : Monime et Xipharès, comme Brilannicus et Junie, sont sous le coup de la mort. La jalousie d'Harpagon est désarmée et impuissante: celle de Mithridate et do Xéron déchire et tue. On peut le dire avec Voltaire : « L'une « amuse, rejouit, fait rire les honnêtes gens ; l'aulre attendrit, effraye, fait verser « des larmes. » (Deltocr, les Ennemis de Racine.)

pièce. Sa nature violente reprend souvent le dessus; mais bientôt il se maîtrise.

Dissimulons encor, comme j'ai commencé.

Phœdime, la suivante de Monime, est, il est vrai, d'avance de l'avis de M. >' isard :

Ah! traitez-le, Madame, avec plus de justice : Vu grand roi ileaccnil-il jiisi)u'ii cet artifice ?

Mais Pliœdinie, Grecque d'origine sans doute comme Monime, ne connaît rien à la diplomatie et à la perfidie orientales. Chargeons la Harpe, un critique souvent étroitement classique,, de lui répondre :

On a fait à Mithridate le même reproche qu'à Néron, de se servir, contre Monime, d'un moyen aussi peu fait pour la tragédie que celui dont se sert Néron contre Junie. Je réponJs à la même objection par la même apologie : la scène est tragique, puisqu'elle produit de la terreur. Il y a même ici une raison de plus, prise dans la dissimulation habituelle qui était une des qualités particulières à Mithridate. Il soutient cette même dissimulation lorsqu'il redouble de caresses pourXipharès à l'instant où il médite de s'en venger; et le poète a soin de faire dire à Xipharès qu'il reconnaît Mithridate à ses artifices ordinaires, et qu'il est perdu, puisque son père dissimule avec lui.

La Harpe s'appuie sur l'autorité de Voltaire, qui s'attache à faire sentir quelles différences séparent l'amour ridicule d'un vieil avare des faiblesses d'un grand roi. Joignons-y l'autorité de Geoffro}^ critique moins révolutionnaire encore que Voltaire et que la Harpe; il voit dans la scène de la ruse une des plus belles de la tragédie. Les critiques modernes vont plus loin; un caractère leur plaît par sa complexité même, parce qu'il leur semble se rapprocher plus par là de la vérité et de la vie. Mais complexité n'est pas conlradiclion : si la dissimulation de Mithridate est dramatique, c'est qu'elle est la forme naturelle que revêtent les passions de Mithridate; si son amour nous intéresse, c'est que le héros farouche, par là se fait un peu plus homme, en restant héros, d'ailleurs, car sa haine pour les Romains, si elle est rejetée au second plan, n'est pas etfacée, et c'est le conflit de cette haine avec cet amour qui fait Icprincipal intérêt de la tragédie.

La linine dos Roinnius ou ooiiflit avec ranioiir pour llo- ■liiiio fait riiitôrôl du drauio ot attt^'uuo riuvi-aiscuiblancc du déuououiout. — Haeiuc et Moulesciuiou.

L'amour pour Monirne u"esl pas en conUil d'abord avec la haine contre les Romains. Ce n'est pas par sa seule beauté que la fdle de Philopœmen a fixé le choix de Mithridate : elle symbolise, pour ainsi dire, l'alliance qui unit les derniers défenseurs de la liberté grecque à leur protecteur asiatique. Ce conflit n'a pas encore éclaté lorsque Mithridate prononce cette sorte de grand discours du trône qui ouvre le troisième acte'. Au contraire, il y a parfait accord entre les deux sentiments, car, par un certain coté, ce discours est encore une feinte et une épreuve destinée à arracher son masque à Pharnace, doublement coupable envers son père, et par son amour audacieux pour Monime, et par ses sympathies pour Rome.

Mais ce discours n'est pas seulement une feinte. Une haine 1res sincère des Romains y respire, et le projet grandiose d'invasion que Mithridate expose à ses fils est tout autre chose qu'un artifice pour dévoiler la perfidie de Pharnace. 11 importe assez peu de savoir si, comme l'affirmait le prince Eugène, le I^lan de Mithridate est impraticable, et l'on accorde volontiers qu'il s'exagère étrangement la rapidité possible de la marche par mer et par terre. Comme l'observe Louis Racine, Mithridate, aveuglé par sa passion, n'admet pas le doute, parce qu'il ne doute pas lui-même. Vaincu, il voit encore « tout conspirer >) au succès de ses desseins, et il le voit parce qu'il veut le voir. A ces chimères, du reste, il mêle des vues assez nettes sur les faiblesses de la puissance romaine :

c'est là qu'en arrivant, plus qu'en tout le chemin. Vous trouverez partout l'horreur du nom romain,

1. « llithridate s'ouvre à ses deux Ois du vaste dessein qu'il a conçu de reporter la guerre en Italie et de se jeter sur Rome. Dans quel état d'es|)rit se trouve-t-il alors '?J1 vient d'être vaincu; il regimbe contre la destinée; c'est une fureur mêlée de dépit qui l'agite. C'est, de plus, un homme d'imagination : il a embrassé d'un coup d'œil les grandes lignes de ce projet colossal; mais il ne l'a pas étudié en détail; tout lui a paru facile; il s'abandonne aux illusions qu'il est bien aise de se faire; et, s'il prévoit une objection, il l'écarté, il la piétine, elle n'existe pas pour lui. C'est un barbare grandiose, irrité et fumant. » (Fr. S.\rcev, feuilleton du Temps, 18 août 1890.)

Et la triste Italie encor toute fumante

Des feux qu'a rallumés sa liberté mourante.

Kon, princes, ce n'est point au bout de l'univers

Que Rome fait sentir tout le poids de ses fers :

Et de près inspirant les haines les plus fortes,

Tes plus grands ennemis, Rome, sont à tes portes...

Attaquons dans leur murs ces conquérants si fiers; Qu'ils tremblent à leur tour pour leurs propres foyers ; Annibal l'a prédit, croyons-en ce grand homme : Jamais on ne vaincra les Romains que dans Rome. Noyons-la dans son sang justement répandu; Brûlons ce Capitole où j'étais attendu; Détruisons ses honneurs, et faisons disparaître La honte de cent rois, et la mienne peut-être.

Les Huns et les Goths rempliront plus tard le programme que Mithridate ne peut que tracer. Tout n'y est pas déraisonnable, mais tout y est exagéré, surtout si l'on considère la situation de celui qui parle. Le Mithridate de l'histoire semble n'avoir guère été moins ambitieux au fond. Montesquieu nous peint des mêmes traits ce vieux lutteur toujours vaincu, jamais découragé, ce roi magnanime « qui, dans les adversités, tel qu'un lion qui regarde ses blessures, n'en était que plus indigné ». Le temps n'est plus où il chassait les Romains « de l'Asie étonnée ».

D'autres temps, d'autres soins. L'Orient accablé Ne peut plus soutenir leur effort redoublé.

« Mithridate en fut accablé », dit Montesquieu, et pourtant, « de tous les rois que les Romains attaquèrent, Mithridate seul se défendit avec courage et les mit en péril. » — « Moi seul je leur résiste! » s'écrie le Mithridate de Racine. On trouverait chez Montesquieu cette même idée, prêtée à Mithridate, d'unir les nations barbares pour les précipiter comme un torrent sur l'Italie. On y trouverait aussi la trahison de Pharnace, cause directe de la mort de Mithridate, mais non pas cette mort apaisée et, si l'on en croit quelques critiques, presque chrétienne, que l'histoire n'offrait pas à Racine.

Cette mort est-elle pourtant aussi radicalement invraisemblable qu'on le dit souvent? Elle le serait si l'on ne considérait que l'amour et la jalousie de Mithridate. Mais si profond que soit cet amour, si implacable que puisse sembler cette jalousie, ils n'occupent pas l'âme tout entière du grand roi. Il le dit à Xipharès, lorsqu'il ne soupçonne encore que Pharnace :

Pharnace, en ce moment, et ma flamme offensée Ne peuvent pas tout seuls occuper ma pensée.

Il l'avait (lit à Moninie, à l'instant même où, tout entier au bonheur de la revoir, il pressait les apprêts de leur union :

Ma gloire loin d'ici vous et moi nous appelle; Kt, s;ins iienlre un moineut pour ce noble dessein, Aujourd'hui votre éjioux, il faut partir demain.

Sa « gloire» et son amour se fortifient alors l'un l'autre; mais, s'ils se combattent, lequel sera le plus fort? Aucun des deux sentiments ne l'emporte du premier coup ; mais tous deux font pencher la balance tour à tour, et c'est de ces alternatives qu'est fait le drame, au moins dans sa seconde partie. A ce point de vue, le monoloptue de l'acte IV est particulièrement instructif. Onhliant sa gloire, Mithridate a trop écouté son amour jaloux : il a tendu un piège à ]\lonime ; il a pu la tromper un moment, mais il l'a perdue pour toujours, et elle le lui fait savoir. Lui cependant garde « un lâche silence », donne presque raison à Monime indignée, s'accuse presque de trop de cruauté. Pourquoi ces hésitations? N'est-il plus Mithridate? 11 l'est, au contraire, plus que jamais, car il se souvient de son passé victorieux, de son présent humilié, delà trahison récente de Pharnace, du besoin, plus urgent que jamais, qu'il a de Xipharès, son vrai fils, son successeur nécessaire, son vengeur.

Sans distinguer entre eux qui je hais ou qui j'aime, Allons, et commençons par Xipharés lui-même. Mais quelle est ma fureur? et qu'est-ce que je dis"? Tu vas sacrifier... qui, malheureux? Ton fils! L'n fds que Rome craint! qui peut venger son père ! Pourquoi répandre un sang qui m'est si nécessaire? Ah! dans l'état funeste où ma chute m"a mis. Est-ce que mon malheur m'a laissé trop d'amis? Songeons plutôt, songeons à gagner sa tendresse : J'ai besoin d'un vengeur, et non d'une maîtresse. Quoi! ne vaut-il pas mieux, puisqu'il faut m'en priver, La céder à ce fds que je veux conserver ?

Et il fait un retour amer sur lui-même, sur les honteuses faiblesses de son amour sénile :

Ah! qu'il eût mieux valu, plus sage et plus heureux. Et repoussant les traits d'un amour dangereux. Ne pas laisser remplir d'ardeurs empoisonnées Un cœur déjà glacé par le froid des années !

Cette clairvoyance est tardive; elle est trop froidement raisonnable pour ne pas laisser place bientôt aux fureurs d'une j a-

lousie qui lue. Mais voici que la réalilé menaçante le rappelle à son vrai devoir. Les Romains approchent, mais s'arrêtent au seul aspect du vieux lion réveillé. Beaucoup tombent sous ses coups, (( accompagnés de regards effroyables ». A son tour, il tombe; mais cette crise dernière, purifiant cette grande àme de toutes ses faiblesses, ne nous laisse plus voir en lui que l'héroïque adversaire des Romains.

J'ai vengé l'univers autant que je l'ai pu : Ma mort dans ce projet m'a seule interrompu. Ennemi des Romains et de la tyrannie, Je n"ai point de leur joug subi l'ignominie; Et j'ose me flatter qu'entre les noms fameux Qu'une pareille haine a signalés contre eux. Nul ne leur a plus fait acheter la victoire, Ni de jours malheureux plus rempli leur histoire. Le Ciel n'a pas voulu qu'achevant mon dessein, Rome en cendres me vit expirer dans son sein; Mais au moins quelque joie en mourant me console : J'expire environné d'ennemis que j'immole : Dans leur sang odieux j'ai pu tremper mes mains ; Et mes derniers regards ont vu fuir les Romains.

Montesquieu ne dit pas autre chose : « Mithridate fit d'abord sentir à toute la terre qu'il était ennemi des Romains, et qu'il le serait toujours. » Le vrai iMithridate, le Mithridate historique s'est donc ressaisi au dénouement. Mais est-ce le Mithridate historique qui pratique si « chrétiennement » le pardon des injures? On en peut douter, et juger, en tout cas, que la transformation de ce caractère est trop brusque. Racine a peut-être manqué ici de cette souplesse, de cet art des préparations, des liaisons, des nuances, où il excelle d'ordinaire. C'est, je crois, tout ce qu'on pourrait accorder aux critiques, car il n'y a ni contradiction réelle, ni même réelle intervention d'un faux christianisme, dans ce revirement que le monologue de l'acte IV laissait prévoir, qu'expliquent assez et le coup de théâtre produit par l'attaque des Romains, et le réveil nécessaire des sentiments belliqueux dans l'âme d'un soldat, et l'apaisement qu'apporte la mort prochaine, et le désir, plus naturel encore, de laisser après lui en Xipharès un autre Mithridate.

Les frères euueniis : Xipliarès et Pliarnace.

C'est un Milhridate bien affaibli que Xipharès. Comme son père, il bail les Romains; comme son père, il aime Monime; mais il n'apporte la même fougue ni dans sa haine ni dans son amour.

Le fidèle Arbate, si absolument dévoué à Mithridate, si indépendant, si actif, si avisé, ne s'y trompe pas : quand il croit son maître mort, le seul maître qu'il veuille reconnaître c'est Xipharès. Sa confiance n'est pas trompée : le premier souci de Xipharès est de venger son père.

Ah! ne languissons plus dans un coin du Bosphore : Si datis lout l'univers qiielque roi libre encore, Parlhe, Scythe ou Sarmate, aime sa liberté, Voilà nos alliés : maichons de ce côté. Vivons, ou périssons dignes de Mithridate.

Pharnace, son frère, l'allié des Romains, entend mal ce fier langage, et dès le premier acte les deux frères se mesurent du regard. A ne les prendre que sur ce terrain, Xipharès est à coup sûr moralement — non pas dramatiquement — supérieur. II connaît bien — et il le dira et le prouvera plus tard, à l'acte IV — ce père aux cruelles amours, habile cî feindre même l'affection paternelle, et qui n'est jamais plus près de frapper que lorsqu'il caresse. Mais quand son père est là, il ne sait plus qu'obéir. Ce n"est pas lui qui tracerait de Mithridate le portrait vrai, mais implacable, que Pharnace trace de lui à la fin de l'acte I".

Rarement l'amitié désarme sa colère;

Ses propres lils n'ont point de juge plus sévère;

Et nous l'avons vu même à ses cruels soupçons

Sacrifier deux fils pour de moindres raisons.

Craignons pour vous, pour moi, pour la reine elle-même;

Je la plains d'autant plus que Mithridate l'aime.

Amant avec transport, mais jaloux sans retour,

Sa haine va toujours plus loin que son amour...

Vous savez sa coutume, et sous quelles tendresses Sa haine sait cacher ses trompeuses adresses.

Ce n'est pas lui qui, pour prendre ses précautions contre ce

père, « fertile en dangereux détours », proposerait de le trahir et de le recevoir en ennemi dans ses propres places. Ce n'est pas lui, enfin, qui combattrait avec un parti pris si évident les projets de Mithridale, soldat infatigable que Pharnace pourtant :sait comprendre,

Implacable ennemi de Rome et du repos.

11 est vrai que Pharnace a ses raisons pour se tenir sur ses gardes : la princesse parthe près de qui son père l'envoie, ou plutôt l'exile, n'a rien qui le puisse tenter. 11 se contient d'abord, il raisonne et discute, feignant d'admirer

ce cœur infatigable Qui semble s'affermir sous le faix qui l'accable.

l] ergote même; et puis, soudainement, il s'abaisse, et offre à Mithridate pour dernier refuge les bras des Romains. Combien plus fier est le langage de Xipharès !

Rome, mon frère! O Ciel! qu'osez-vous proposer?

Vous voulez que le roi s'abaisse et s'humilie ?

Qu'il démente en un jour tout le cours de sa vie?

Qu'il se fie aux Romains, et subisse des lois

Dont il a quarante ans défendu tous les rois?

Continuez, seigneur : tout vaincu que vous êtes,

La guerre, les périls sont vos seules retraites.

Rome poursuit en vous un ennemi fatal,

Plus conjuré contre elle et plus craint qu'Annibal.

Tout couvert de son sang, quoi que vous puissiez faire,

N'en attendez jamais qu'une paix sanguinaire.

Telle qu'en un seul jour un ordre de vos mains

La donna dans l'Asie à cent mille Romains.

Le doux Xipharès ne craint pas d'évoquer le souvenir d'un abominable massacre. 11 s'offre pour guider en Italie l'armée d'invasion. Ce qui nous gâte un peu son héroïsme, c'est que le héros est un amoureux désespéré, qui perd celle qu'il aime, et ne voit de consolations que dans la guerre et dans la mort. Pharnace aime aussi, mais avec un emportement plus farouche; il ne se résigne pas, lui; il se refuse à aller mendier la main d'une « fille inconnue ». Lorsque Mithridate ordonne et menace, il répond, avec une fermeté qui ne déplaît pas ici : « Ma vie est en vos mains. » Racine a voulu qu'il fût haïssable, mais non pas qu'il fût abject. 11 lui a prêté même une certaine grandeur insolente qui, il faut en convenir, écrase un peu la vaillance modeste de Xipharès.

Mais Xipharès reprend l'avanla^'C parla délicatesse et la profondeur de son amour? Sans doute. Cet amour, comme il nous l'apprend dès la première scène, « s'est longtemps accru dans le silence ». Le premier, il a vu, il a aimé Monime, mais sans se déclarer à elle. Il a souffert d'être contraint de la cédera son père; mais il s'est tu encore. Moins patiente, sa mère, furieuse de l'abandon de Mithridate, s'est faite la complice desllomains. Cette épreuve n'a servi qu'à faire mieux ressortir l'inébranlable fidélité du iils : il a tout oublié, il n'a voulu voir que son père offensé, et envers ce père, son rival, il a fait plus que son devoir. Ce père est mort aujourd'hui; du moins il le croit quand s'ouvre l'action. Il peut parler, et Monime lui en oÛ're une occasion en venant réclamer son appui contre Pharnace. Mais il ne vend pas ses services : Monimo peut compter sur son dévouement désintéressé : elle restera libre de disposer d'elle-même.

Ne croyez point pourtant que, semblable ;ï Pharnace, Je vous serve aujourd'hui pour me mettre en sa place : Vous voulez être à vous, j'en ai donné ma foi, Et vous ne dépendrez ni de lui ni de moi.

Sa délicatesse, en effet, contraste avec la brutalité de Pharnace, qui, au lieu de prier, s'impose, sans même songer qu'on puisse ne pas lui obéir, et, voulant être galant, ne sait être que grossier :

Maîlre de cet État que mon père me laisse. Madame, c'est à moi d'accomplir sa promesse. Mais il faut, croyez-moi, sans attendre plus tard. Ainsi que notre hymen presser notre départ : Nos intérêts communs et mon cœur le demandent. Prêts à vous recevoir, mes vaisseaux vous attendent; Et du pied de l'autel vous y pouvez monter. Souveraine des mers qui doivent vous porter.

Cette belle confiance en soi-même a de quoi révolter Monime; mais elle produit un effet plus di^amatique que la discrétion de Xipharès. Toutefois le voisinage de ce frère brusque et hautain, si dur pour lui, si menaçant et querelleur, ne serait pas pour lui nuire dans notre estime, et sa loyauté vaillante grandirait bientôt à nos yeux de lout le mépris que nous inspire l'hypocrite trahison de Phai^nace. Mais Pharnace n'est pas son seul rival : dès que Mithridate reparait, Xipharès est rejeté dans la pénombre. Chose curieuse, c'est l'amour du jeune Xipharès qui devrait nous intéresser; c'est l'amour du vieux

Mithridate qui nous émeut. Combien l'accent de Mithridate est plus poignant! Malgré quelques velléités de révolte, bientôt réprimées, Xipharès est un « honnête homme » qui aime avec sincérité, mais avec mesure, incapable de mêler la moindre perfidie à sa passion, mais incapable aussi de se laisser emporter très loin et très haut par elle. Ici, avec une ironie qui veut être amère, il se plaint de l'apparente insensibilité de Monime; mais bientôt un seul mot de Monime le transporte de joie. Là, il accuse son père, mais c'est presque aussitôt pour le plaindre. C'est une âme bien équilibrée, plus que forte, un caractère plus aimable que vigoureusement trempé. Non qu'il faille s'approprier tout entière la critique célèbre de Voltaire dans le Temple du Goût :

Plus pur, plus élégant, plus tendre.

Et parlant au cœur de plus prés, Nous attachant sans nous surprendre Et ne se démentant jamais, Racine nous peint les portraits De Bajazet, de Xipharès, De Britannicus, d'IIippolyte; Tendres, galants, doux et discrets.

Ils ont tous le même mérite, Et l'Amour, qui marche à leur suite, Les croit des courtisans français.

11 n'est pas seulement un « courtisan français » : on a vu qu'il savait être aussi, à l'occasion, le digne fils de Mithridate. Mais enfin sa discrétion élégante, sa galanterie chevaleresque, si délicatement respectueuse de la femme aimée, cet air de grâce aisée, de sincérité sans rudesse, de vaillance sans forfanterie, cette modération générale dans les sentiments, plus profonds peut-être qu'ils ne paraissent, mais amortis par une expression toujours contenue, tout cela n'était point fait pour déplaire à la cour d'un Louis XIV. Par endroits même, Xipharès ressemble à ces « mourants » qui mouraient avec si peu de peine :

Cours par un prompt trépas abréger ton supplice.

C'est pour être délivré de la vie qu'il sollicite l'honneur de marcher le premier contre Rome. Mais il n'est point lâche : plus le péril s'accroît, jdIus il montre de résolution. Oui, il est à la fois un « honnête homme » et un homme; mais, placé dans une situation fausse, il ne peut mener les événements et se

laisse mener par eux. 11 y a tel moment où il se donne les airs d'un Oreste, victime de la fatalité :

Je suis un malheureux que le destin poursuit!

Cela n'est qu'un éclair : il redevient bien vite le chevalier dévoué jusqu'à la mort à sa dame, le parfait gentilhomme. Peutêtre, seulement, voit-on trop ce que ce caractère a de moderne et de français, pas assez ce qu'il a d'humain. La tragédie n'at-elle le droit de peindre que les caractères héroïques ou simplement énergiques'.' Ne peut-elle nous intéresser aussi par le spectacle des âmes plus faibles, aux prises avec ces crises imprévues, d'où elles sortent tantôt humiliées, tantôt ennoblies? Le malheur de Xipharès, c'estqu'il a pour frère un Pharnace ', et surtout pour père un Mithridate; mais son personnage sert, du moins, à mettre en pleine lumière l'insolente fourberie de l'un et la magnanimité mêlée d'astuce de l'autre. Il sert aussi et surtout à révéler tout ce qu'il y a de tendresse et d'énergie dans l'àme de Monime.

Le caractère de Monime. — La Grecque, la Française, la feuiuie.

Il y a bien des raisons qui rapprochent Monime de Xipharès» Us se sont aimés autrefois, sans se le dire. Grecque d'origine, délicate et tendre, elle doit comprendre et goûter plus que tout autre le tendre et délicat Xipharès, qui semble, lui aussi, un Grec d'Asie, C'est « sans amour » qu'elle a été fiancée à Mithridate, un violent Asiatique, dont l'amour même l'épouvante.

Éphèse est mon pays; mais je suis descendue

D'aïeux, ou rois, seigneur, ou héros qu'autrefois

Leur vertu, chez les Grecs, mit au-dessus des rois,

Mithridate me vit : Éphèse, etl'Ionie,

A son heureux empire était alors unie :

11 daigna m'envoyer ce gage de sa foi.

Ce fut pour ma famille une suprême loi :

Il fallut obéir. Esclave couronnée,

Je partis pour l'hymen où j'étais destinée,

1. Voir, dans nos études sur Corneille, la comparaiso.i de Nicomède et de Mithridate.

Jamais encore, elleenfailàXipharès Taveu douloureux, jamais elle n'a pu disposer d'elle-même. Le bruit de la mort deMithridate semble lui apporter la délivrance, et voici que Pharnace, Pharnace qu'elle hait, veut lui imposer sa passion brutale. A qui vient-elle avouer cette haine pour Pharnace? Au frère de Pharnace, à Xipharès, en qui elle cherche, sans oser se l'avouer, plus qu'un protecteur. Et d'où lui vient cette haine? A Pharnace lui-même elle déclare qu'elle ne veut pas épouser en lui l'allié des Romains. Si elle disait toute sa pensée, elle ajouterait, je crois, que les airs arrogants de Pharnace l'ont choquée, et que Xipharès sait mieux aimer. Haines et goûts, tout est commun à ces amants raciniens; commun aussi est le secret qu'ils ont gardé si longtemps , et qui , dans l'illusion de la liberté reconquise, s'épanche spontanément de leurs âmes, mais avec quelles pudeurs charmantes, quels embarras ou quels silences expressifs, quels mots discrets, qui semblent ne rien dire, et qui disent tout!

Soudain, le bonheur entrevu s'évanouit ; Mithridate est vivant, Mithridate est de retour! Rodrigue et Chimène, séparés à la veille d'être unis, ne sont pas plus atterrés de ce coup de foudre. « Qu'avons-nous fait?... Quelle nouvelle! » Ils se plaignent, ils se fuient. Si la situation est pénible pour Xipharès, combien Test-elle davantage pour Monime ! Certes, elle n'aimait pas Mithridate; mais elle l'admirait. Mithridate galant pouvait la faire sourire; mais ce n'était point là un amant ordinaire; dans le corps vieilli l'âme était restée si jeune, si passionnée, si indomptable! Elle était touchée et peut-être flattée de cet amour.

Et même de mon sort je ne pouvais me plaindre, Puisque enfin, aux dépens de mes vœux les plus doux, Je faisais le bonheur d'un héros tel que vous.

Fille de Philopœmen, elle était née ennemie de Rome ; depuis ses fiançailles avec Mithridate, son père a succombé sous les coups de ces mêmes Romains, victime de son dévouement à ce même Mithridate. Ce sont là des liens. solides, sinon indissolubles. Maintenant-, au contraire, Monime voit en Mithridate beaucoup moins le héros et beaucoup plus le vieillard. Elle vient d'ouvrir son âme au flls; combien plus amère doit être sa résignation, lorsque le père réclame ses droits! On peut juger qu'elle lui fait trop sentir l'amertume de cette résignation :

Seigneur, vous pouvez tout : ceux par qui je respire Vous ont cédé sur moi leur souverain empire ;

24 COURS DE LlTTÉllATURE

Et quand vous userez do ce droit tout-puissant, Je ne vous i-é|iondrai qu'en vous obéissant.

Milliridate a raison de s'étonner : elle ne lui parlait point ainsi quand il l'a quittée. Hier, il laissait derrière lui à Nyinphée la jeune et belle Grecque qui lui téinoiguail, sinon de l'amour, au moins une estime affectueuse. Aujourd'lmi, il devra traîner à l'autel « une victime ». C'est que, dans Tintervalle, Xipharès a parlé. Mais l'amour déclaré de Xipharès, s'il a troublé profondément l'àme de Monime, trop préparée à le recevoir, ne saurait faire oublier à cette àme lièrement pudique un devoir supérieur encore à son amour. l'^lle le fait savoir à Xipharès lui-même :

Oui, prince; il n'est plus temps de le dissimuler; Ma douleur pour so taire a trop de violence. Un rifîoureux (Icruir me condannie au silence; I^Iais il faut bien enfin, malfiré ses dures lois, Parler pour la première et la dernière fois. Vous m'aimez dès longtemps; une égale tendresse Pour vous, depuis lonL'lemps, m'afflige et m'intéresse...

Ah I par quel soin cruel le Ciel avail-il joint

Deux cœurs que l'un pour l'autre il ne destinait point!

Car, quel que soit vers vous le penchant qui m'attire,

Je vous le dis, seigneur, pour ne plus vous le dire,

Ma t/loire me rappelle et m'entraîne k l'anlel,

Où je vais vous jurer un silence éternel...

Enfin, je me connais, il y va de ma vie :

De mes faibles efforts ma rcriiise défie.

Je sais qu'en vous voyant, un tendre souvenir

Peut m'arracher du creur quelque indigne soupir;

Que je verrai mon âme, en secret déchirée.

Revoler vers le bien dont elle est séparée ;

Mais je sais bien aussi que, s'il dépend devons

De me faire chérir un souvenir si doux,

Vous n'empêcherez pas que ma gbnre offensée

N'en punisse aussitôt la coupable pensée;

Que ma main dans mon cœur ne vous aille chercher.

Pour y laver ma honte, et vous en arracher.

Que dis-je"? En ce moment, le dernier qui nous reste,

Je me sens arrêter par un plaisir funeste :

Plus je vous parle, et plus, trop faible que je suis.

Je cherche à prolonger le péril que je fuis.

Il faut pourtant, il faut se faire violence ;

Et, sans perdre en adieux un reste de constance,

Je fuis. Souvenez-vous, prince, de m'éviter;

Et méritez les pleurs que vous m'allez coûter.

Yoilà la véritable Monime, une Monime à la fois cornélienne, qui parle de son « devoir », de sa « vertu », de sa « gloire »

(on l'a souvent par là comparée à la Pauline de Polyeucte), el racinienne, cai^jusqu'en celle austère immolation de son amour elle apporte une grâce aimante et souple. Parlant de ce rôle de Moninie, à ce moment, la Harpe a dit : « 11 y en a, sans doute, d'un plus vif intérêt et d'un effet plus entraînant; il y a des passions plus fortes et des situations plus déchirantes; mais je ne connais point de caractère plus parfaitement nuancé. » Tout, cependant, n'est pas uniquement harmonieux et tendre dans ce caractère. Cette âme douce est aussi une âme forte, mais dont la force mesurée, comme il arrive souvent chez Racine, s'enveloppe de tendresse. Au quatrième acte, Monime se transfigure, ou plutôt son énergie latente se révèle à Mithridate surpris. C'est que Mithridate a froissé en elle le plus délicat et le plus frémissant de tous les ressorts moraux : celui de la fierté. Elle veut bien se sacrifier; elle ne veut pas être humiliée ni trompée. Mithridate n'a pas compris qu'il se l'aliénait à tout jamais en lui témoignant une défiance odieuse, en s'avilissant devant elle par ses indignes « détours », en lui arrachant le secret de ce fatal amour dont elle avait triomphé.

En vain vous en pourriez perdre le souvenir; Et cet aveu honteux, où vous m'avez forcée, Demeurera toujours présent à ma pensée ; Toujours je vous croirais incertain de ma foi ; Et le tombeau, seigneur, est moins triste pour moi Que le lit d'un époux qui m'a fait cet outrage, Qui s'est acquis sur moi ce cruel avantage, Et qui, me préparant un éternel ennui, M'a fait rougir d'un feu qui n'était pas pour lui.

Mithridate la presse, la menace inutilement : c'est maintenant une autre femme. Sa résistance n'eslplus une résistance passive.

Non, seigneur, vainement vous croyez m'élonner.

Je vous connais : je sais tout ce que je m'apprête,

Et je vois quels malheurs j'assemble sur ma tête:

Mais le dessein est pris ; rien ne peut m'ébranler.

Jugez-en, puisque ainsi je vous ose parler,

Et m'emporte au delà de cette modestie

Dont jusqu'à ce moment je n'étais point sortie.

Vous vous êtes servi de ma funeste main

Pour mettre à votre fils un jioignard dans le sein :

De ses feux innocents j'ai trahi le mystère ;

Et, quand il n'en perdrait que l'amour de son père,

II en mourra, seigneur. Ma foi ni mon amour

Ne seront point le prix d'un si cruel détour.

Après cela, jugez. Perdez une rebelle;

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