C. de Litt. — RACINE {Mithridate
Armez-vous du pouvoir qu'on vous donna sur elle. J'attendrai mon arrêt; vous pouvez commander.
Elle s'esl reconquise. Ce n'est plus l'esclave couronnée qui se soumet en gémissant, plus ou moins Grecque, plus ou moins Asiatique, vivant dans l'ombre discrète du gynécée ou l'ombre mystérieuse du sérail, ici réservée, là mélancolique; c'est la femme, la femme moralement libre, qui a le sentiment de sa dignité morale, qui n'a plus que ce bien à elle, mais qui ne permet à personne d'y toucher. Ce n'est point une âme passionnée qui se révolte; c'est une âme d'une exquise délicatesse qui, brutalement maniée et courbée, se redresse. Désormais la résignation lui est impossible : car elle ne connaissait pas Mithridate tout entier, et maintenant elle le connaît et le méprise. Facile, elle le dit, à se laisser tromper, elle s'est défiée d'abord, sentant que Mithridate voulait, comme elle le dit encore, l'éprouver; mais enfin elle n'a pas cru qu'un Mithridate put se contraindre à feindre si longtemps : elle a tout avoué, puis elle s'est aperçue avec terreur qu'elle avait perdu Xipharès; elle s'en est accusée à Xipharés même ; elle s'en accuse à sa suivante Phœdime, se déclare, par une exagération passionnée, coupable de tout, criminelle, maudite,
Tison de la discorde, exécrable furie
Que le démon de Rome a formée et nourrie.
Désormais, la vie lui est à charge; elle songe au suicide et en fait les apprêts. Mithridate la prévient en lui faisant porter du poison. Elle accueille la mort avec un sourire.
Ah ! quel comble de joie !
Donnez. Dites, Arcas, au roi qui me l'envoie, Que de tous les présents que m'a faits sa bonté, Je reçois le plus cher et le plus souhaité. A la fin je respire; et le Ciel me délivre Des secours importuns qui me forçaient de vivre. Maîtresse de moi-même, il veut bien qu'une fois Je puisse de mon sort disposer à mon choix.
Elle ne meurt pas. Qu'importe, puisqu'elle était prête à mourir? Entre toutes les jeunes filles que Racine a peintes jusqu'à Mithridate, celle-ci a la physionomie la plus pure et laisse l'impression la plus complète de beauté physique et morale. Hermione est plus ardente et plus coupable ; Junie n'oserait pas, comme Monime, braver en face le tyran avec une tranquille
fermeté; Bérénice esl une reine libre de ses actions et de ses paroles; Atalide nous indispose contre elle par sa jalousie tracassière. Monime a la douceur des unes et l'énergie des autres, mais dans une mesure accomplie, sans aucune exagération du côté de la sensibilité ni de la fermeté. Grecque par sa distinction suprême, Asiatique par sa résignation, Française par sa délicatesse, elle est femme avant tout par[son{rès vif sentiment de l'indépendance et de la dignité humaines, qu'aucune violence n'asservit, et c'est de la femme que M. Taine a tracé ce beau portrait moral :
Monime, Junie, Andromaque, sont des êtres divins, et leur perfection est d'un genre unique; car ce ne sont point des enfants frêles et tendres comme Ophélie ou Imogène, mais des femmes réfléchies, d'esprit cultivé, maîtresses d'elles-mêmes, capables de démêler à travers toutes les obscurités l'utile et l'honnête, d'y atteindre malgré les tentations et les terreurs, de résister aux autres et à elles-mêmes; compagnes égales de l'homme, parce que leur vertu, comme la sienne, est fondée sur la raison... Son père l'a donnée ; elle se doit, elle se donne. Mais le profond sentiment de l'oppression où elle est tombée soulève en elle une révolte silencieuse : quoi qu'il faille subir, son cœur lui reste ; c'est dans cet asile que se sont réfugiées sa volonté violée et sa dignité outragée. Que la force maîtrise et avilisse l'univers, elle n'atteint pas jusqu'à l'àme; nulle violence ne la conquiert et nul devoir ne la livre. A traversions les respects de son langage, Mithridate sent cette résistance cachée et s'en irrite. Il a beau faire, il n'aura d'elle qu'une obéissance d'esclave, et toutes les terreurs de sa puissance n'arracheront jamais une parcelle de ce trésor intérieur sur lequel nulle terreur n'a prise et nulle puissance n'a droit.
IJinLIOGRAPIIIE
TEXTES
Éditions Bernardin (Dclagrave), Labbé (Bclin), Mcsnard (Hachette).
LIVRES
Cousin (V.) — Du Vrai, du Beau et du Bien: Didier, ia-12, p. 212 . Deltouh. — Les Ennemis de Racine ; Hachette, ia-12. Deschanel. — Racine; Calmann-Lévy, t. Ur, 1884, p. 293 à 328. Geoffuoy. — Cours de littérature dramatique ; Blanchard, 1825, in-S",
La Harpe. — Lyce:e, 2» partie, livre !"■, ch. iv. Meulet. — Études sur les classiques français; Hachette, in-12, 1882,
MoxcEACx. — Racine, in-S», Lecènc, 1892, p. 144 à 153. KiSARK. — Histoire de la littérature française; Didot, t. HI, in-12,
10= éd., 1883, p. 41 ;\ -iu, ol à 3:;. Reinach (Théodore). — Mithridate Eupator, thèse; 1890, in-S». Hachette; p. V, VI, VII, VIII, 52 à 55, 248, 280 à 283, 285, 294 à 300,
Robert (P.) — La Poétique de Racine; in-S», 1891, Hachette; p. 92,
Sai.nt-Marc Girardin. — Cours de littérature dramatique; Charpen -
lier, in-12; t. IV, ch. lxvi.
F. Sakcev. — Feuilletons du Temps, passim. surtout 17 février 1879,
24 juillet 1882, 18 avrillSOO.
Taine. — Nouveaux Essais de critique et d'histoire; Hachette, in-12,
JUGEMENTS
Dans Mithridate, Racine se proposa de lutter de plus près contre Corneille, en mettant comme lui sur la scène un de ces grands caractères de l'antiquité, d'autant plus difficile à bien peindre, que l'histoire en a donné une plus haute idée. Il avait fait voir dans Acomat tout ce qu'il pouvait mettre de force dans un personnage d'imagination; il fît voir dans Mithridate avec quelle énergie et quelle fidélité il savait saisir tous les traits de ressemblance d'un modèle historique. On retrouve chez lui Mithridate tout entier, son implacable haine pour les Romains, sa fermeté et ses ressources dans le malheur, son audace infatigable, sa dissimulation profonde et cruelle, ses soupçons, ses jalousies, ses défiances. Il n'y a pas jusqu'à son amour pour Monime qui ne soit conforme à ce que les historiens nous ont appris. En peignant la passion lyrannique et jalouse du roi de Pont pour Monime, Racine a conservé un des traits caractéristiques sous lesquels les anciens nous ont représenté Mithridate. C'est à cette jalousie féroce qu'on a reconnu dans tous les temps ce qu'est l'amour dans le cœur des despotes asiatiques. Celui de Mithridate non seulement a le mérite d'être conforme aux mœurs et à l'histoire, il est encore tel que l'auteur de V Art poétique désire qu'il soit dans une tragédie :
Et que l'amour, souvent de remords combattu, Paraisse une faiblesse et non une vertu.
La Harpe, Lycée.
Le charme particulier de la tragédie de Mithridate, c'est qu'on y trouve la force unie à la grâce, Racine et Corneille fondus ensemble. L'auteur n'a peut-être point d'ouvrages plus réguliers et plus parfaits, si l'on excepte Athalie.
Geoffroy, Cours de littérature dramatique.
Monime, c'est la grâce mesurée et décente. Je ne puis la voir sans me rappeler le joli portrait que Taine a tracé quelque
part des héroïnes de M™"' de la Fayette : « D'un bout h. l'atilre de son livre brille une sérénité charmante; les personnages semblent glisser au milieu d'un air limpide et lumineux. L'amour, la jalousie atroce, les angoisses suprêmes du corps brisé par la maladie de l'àme, les cris saccadés de la passion, il- liruit discordant du monde, tout s'adoucit et s'efface, et le lumulte d'en bas ariive comme une harmonie dans la région pure où nous sommes montés... Ce sont les nerfs grossiers ou les esprits obtus qui veulent des éclats de voix; un sourire, un tremblement dans l'accent d'une parole, un mol ralenti, un regard glissé, suf/isent aux autres. Ceux-là devinent ce (ju'on ne dit pas et entendent ce qu'on indique. Ils comprennent ou imaginent les transports et les tempêtes cachés sous des phrases régulières et calmes... » Taine poursuit longuement cette analyse de la manière de ^1™"= de la Fayette; il cite quelques-uns des plus aimables passages de la Princesse de Clùves, celui où M™<= de Clèves, avec des délicatesses infinies de langage, laisse entendre au duc de iSemours qu'elle ne serait pas éloignée de l'aimer; la page où la malheureuse jeune femme, s'apercevant de son amour, se reproche comme un crime les émotions les plus involontaires et les plus fugitives, et déploie avec une grâce divine des trésors de pudeur et de générosité; il nous les fait admirer et continue en ces lermes : « Ce style et ces sentiments sont si éloignés des nôtres, que nous avons peine à les comprendre aujourd'hui. Ils sont comme des parfums trop lins; nous ne les sentons plus; tant de délicatesse nous semble de la froideur ou de la fadeur. La société transformée a transformé l'àme humaine... » Oui, cela est vrai, nous ne comprenons plus la Princesse de Clèies que par un effort d'érudition classique et de goût littéraire dont les hommes très instruits sont seuls capables. Monime est une sœur de la princesse de Clèves. Elle a vécu dans ce siècle mesuré et digne; elle y a appris la décence des mouvements, la noblesse du langage, la grâce des sentiments atténués et polis. C'est, comme Bérénice, comme Esther, comme Aricie, une femme du xvii" siècle, et elle est la plus harmonieuse et la plus charmante de toutes celles que Racine a mises en scène.
F. Sarcey, Feuilleton du Temps, 24 juillet 1882.