‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 3)Chapitre 66 sur 106 · C. de Litt. — RACINE {Jphicjàm · texte numérisé non relu

C. de Litt. — RACINE {Jphicjàm

eux Lucrècr', Horace, et beaucoup dautres » , qui croient ù i'iuimolalion d'Ipliigénie; et, d'autre part, ceux qui racontent ^ comme Ovide, que Diane lui a substitué une biche; et ceux qui, comme Stésichore et Pausanias, tiennent qu'il s'agit d'une autre Iphigénie, fille d'Hélène et de Thésée.

J'ai rapporté tous ces avis si différenls, et surtout le jjassage de Pausanias, parce que c'est à cet auteur que je dois l'heureux personnage d'Ériphiie. sans lequel je n'aurais jamais osé entrejircndre cette tragédie. Quelle apparence que j'eusse souillé la scène par le meurtre horrible d'une personne aussi vertueuse et aussi aimable qu'il fallait représenter Iphigénie? Et quelle apparence encore de dénouer ma tragédie par le secours d'une déesse et d'une machine, et par une métamorphose qui pouvait hien trouver quelque créance du temps d'Euripide, mais qui sérail trop absurde et trop incroyable parmi nous ?

Nous avons l'aveu du coupable, dirait Schlegel, qui ne voit dans ïlph'tgénic française qu'une « tragédie grecque habillée à la moderne, où le caractère intrigant d'Ériphiie altère la simplicité du sujet, où les mœurs ne sont plus en harmonie avec les traditions mythologiques, et où Achille, quelque bouillant qu'on ait voulu le faire, par cela seul qu'on le peint amoureux et galant, ne peut pas se supporter ». Les critiques d'outre- Rhin, disciples de Schlegel, ont leur siège fait : il n'y a pour eux qu'un héritier du génie grec, c'est Gœthe, l'auteur d'IphifjiJnie en Taiiride. Précisément Racine avait songé à traiter ce dernier sujet, peut-être même avant d'aborder celui d'Ip/tij/éntc en Aulide, et nous avons de lui, en prose, le plan du premier acte d'une Iphigénie en Tauride, restée inachevée parce qu'on l'eût transportée sur la scène française plus malaisément encore que notre Iphigénie classique. Cette préoccupation du théâtre grec, et du théâtre d'Euripide en particulier, n'en est pas moins remarquable. Andromaque était toute virgilienne; Britannicm et Bérénice sont pris à Tacite et à Suétone. Après Hajazet seulement, avec Mithridate, Racine puise aux sources grecques; mais Plutarque et Appien ne sont pas des Grecs de la bonne époque. Enfin, le voici en face de cet Euripide qu'il est si bien fait pour comprendre, de cet Euripide, le plus « tragique » des poètes de la Grèce, dont il fait un si bel éloge dans sa préface, occupée en partie par un jugement sur VAlceste de ce même poète. Il n'imitera jamais Alcesle, quoiqu'il paraisse en avoir été plus d'une fois tenté; mais c'est à Euripide qu'il prendra Phèdre, après lui avoir pris Iphigénie.

Il avoue devoir à Euripide « un bon nombre des endro-its qui

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ont él.é le plus approuvés » dans sa tragédie, car le bon sens et la raison sont les mêmes dans tous les siècles, et « le goût de Paris s'est trouvé conforme à celui d'Athènes «. Voyons s'il ne se fait pas illusion.

L' « Iphîgénîe » d'Euripide.

La tragédie d'Euripide, comme celle de Racine, s'ouvre par un entretien secret d'Agamemnon et d'un vieux serviteur, à qui il fait l'exposition du sujet. 11 a mandé à Aulis sa femme ClyLemnestre et sa lille Iphigénie, sous prétexte de marier celle-ci à Achille, qui ignore tout, en réalité pour l'immoler, car les dieux refusent un vent favorable à la flotte rassemblée dans le port d'Aulis, et le devin Calchas, interprète de leur volonté, a déclaré que le sang dlphigénie pouvait seul les fléchir. Mais l'amour paternel d'Agamemnon s'est ému , et il veut maintenant faire parvenir à Clytemneslre un nouveau message qui l'arrête. Dans ce prologue, Agamemnon est moins roi et plus père que chez Racine; il débute plus simplement : « Vieillard, sors de cette tente, et viens. » A son tour, le vieillard est moins un confident solennel qu'un serviteur familier, qui s'efforce de consoler son maître, qui ne lui épai"gne môme pas les douces leçons : « II faut que tu éprouves de la joie et de la douleur, car tu es né mortel. »

11 est trop tard: le vieux serviteur est rencontré par Ménélas, qui se défiait de son frère et le surveillait; malgré sa vive résistance, Ménélas lui arrache son message, le lit, et accable de reproches Agamemnon, qui lui répond avec la même violence. On annonce soudain l'arrivée de Clytemnestre et de safîlle- Devant la douleur d'Agamemnon, Ménélas lui-même semble s'attendrir et renoncer à faire périr une vierge innocente pour reconquérir une épouse infidèle. Racine, qui a écarté le personnage odieux de Ménélas, a supprimé du même coup cette querelle vraiment pénible entre les deux frères, assaut de déclamations et d'injures qui compose presque tout le premier épisode de la pièce grecque. Mais il s'est souvenu des plaintes d'Agamemnon : « Un dieu m'a tendu un piège, et son astuce a facilement déjoué toutes mes ruses. Combien une naissance obscure a d'avantages ! A ceux-là il est permis de pleurer et de

tout dire, mais les larmes ne conviennent pas à la haute fortune de riionmie bien né : lorgueil est l'arbitre de notre existence, et nous sommes esclaves de la multitude'. »

Juste Ciel ! c'est ainsi qu'assurant la vengeance Tu romps tous les ressorts de ma vaine prudence! Encor si je pouvais, libre dans mon malheur, Par des larmes au moins soulager ma douleur! Triste destin des rois! Esclaves que nous sommes Et des rigueurs du sort et des discours des hommes, Isous nous voyons sans cesse assiégés de témoins; El les plus malheureux osent pleurer le moins !

11 ne fallait pas songer à faire passer sur la scène française du xvn« siècle le tableau charmant qu'Euripide esquisse au début du second épisode, l'arrivée de ce char attelé de chevaux frémissants, chargé des présents nuptiaux; Cljtemnestre en descend et en fait descendre, avec mille précautions maternelles, le petit Oreste endormi. La première, Iphigénie se jette dans les bras de son père : ses caresses, son enjouement, ses questions naïves, émeuvent Agamemnon, qui a peine à contenir sa douleur. Épargnons ici à Racine une comparaison souvent renouvelée, et plus facile que juste^. 11 est clair que l'Iphigénie grecque a une grâce plus souple dans son abandon, et qu'A.gamemnon, chez Euripide, est moins impassible : « Donnemoi d'abord un baiser, amer baiser; donne-moi ta main; car tu seras séparée pour longtemps de ton père. 0 poitrine, ù joues, ô blonds cheveux, quelle douleur nous causent la ville des Phrygiens et Hélène ! » Peut-être aussi le mot : « Tu auras ta place près des eaux lustrales, » est-il amené plus naturellement que le mot célèbre: « Vous y serez, ma fdle, » où pourtant Stendhal a bien tort de voir un demi-calembour. Mais la scène qui suit, entre Agamemnon et Clytemnestre, est bien froide : Agamemnon, comme il le dit lui-même, ruse et s'ingénie en vain pour la tromper, prodigue les détails sur la patrie et la famille d'Achille, mais échoue piteusement devant la résolution d'une mère qu'il voudrait écarter et qui se refuse à abandonner sa fille en un pareil moment. Avouons-le, s'il est plus touchant, l'Agamemnon grec est bien maladroit. Mais le refus de la Clytemnestre de Racine est plus oratoire; chez

1. Je suis en général la traduction Pessonneaux (Charpentier). :!. Pour les détails de cette analvse comparée, vovez les 2'ragiques yrecs de M. Patin.

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