IPHIGÉNIE
Euripide, cette femme qui se dit accoutumée à obéir a raison de son mari par quelques mots d'une brièveté un peu sèche : « Va régler les choses du dehors; celles de la maison me regardent; » et elle sort aussitôt, sans attendre de réplique.
Achille ne sait rien encore pourtant : il s'étonne de se voir abordé par Clytemnestre, il est choqué de cette audace d'une femme qui s'avance vers un étranger, hors de l'ombre du gynécée. Le vieux messager leur révèle à tous deux la terrible vérité. Clytemnestre tombe aux genoux d'Achille comme chez Racine.
Une mère à vos pieds peut tomber sans rougir.
Mais les sentiments d'Achille sont ici très différents : il s'émeut, il promet de défendre Iphigénie contre son père, contre Calchas même, dont il raille en véritable incrédule la science divinatrice; mais pourquoi? Parce qu'on a compromis son nom en cette affciire, non parce qu'il aime Iphigénie : « Ce n'est point en raison de cet hymen que je parle ainsi : car des milHers de jeunes filles recherchent mon alliance; mais le roi Agamemnon m'a outragé. )> D'ailleurs, il attendra pour intervenir que les prières de Clytemnestre aient échoué pi'ès de son mari, fîien que Clytemnestre considère Agamemnon comme un lâche, qui craint uniquement l'opinion de l'armée, elle consent à tenter cette démarche suprême.
Cette démarche, Clytemnestre l'accomplit au début du dernier épisode, ou plutôt (car il n'y a plus de chœur) au début du dénouement. Agamemnon la lui rend facile en venant luimême chercher sa fille. La mère éclate, trop tôt et trop violemment, contre le père dénaturé. Il y a plus d'un passage touchant dans ce discours; mais Racine devait reculer devant des apostrophes comme celle-ci : « D'abord, et pour commencer par ce premier reproche, tu m'as épousée malgré moi, tu m'as prise par force, après avoir massacré mon premier époux, Tantale, et brisé contre le sol le fils que j'allaitais et que tu arrachas violemment de mon sein. » Qu'eussent dit de ce barbare les sujets de Louis XIV? Mais il a pu emprunter plus d'un traita laprière d'Iphigénie.
Mon père, si j'avais la parole d'Orpliée, si j'avais la persuasion qui attire les rocliers, si je pouvais, par mes discours, enchanter qui je voudrais, je m'en servirais en ce moment; mais je n'ai pour art que mes larmes, que je laisse couler devant vous. C'est par là seulement que je peux quelque chose.
il COURS DE LITTÉRATURE
Laissez-moi, comme une suijplianic, prosterner ;ï vos genoux ce corps destiné à un si prompt trépas, et que ma mère a enfanté avec douleur. Ne veuillez jias que je meure avant le temps : la lumière est si douce à voir ! Ne me faites pas descendre aux ténèbres souterraines. C'est moi qui la première fois vous ai appelé père; c'est moi qui, placée sur vos genoux, recevais et vous rendais vos caresses. Vous me disiez alors : « Quand te verrai-je, ma fille, heureuse et fière dans la maison d'un époux? )i fît moi, je vous disais, en attachant mes mains à votre menton, comme je le fais encore en ce moment, pauvre suppliante : « Mon père, quand vous serez vieux, je vous recevrai sous l'abri de ma maison, et je vous rendrai les soins que j'ai reçus de vous. )' Je me souviens encore de ces discours; mais vous, vous les avez oubliés, puisque vous voulez que je meure. Non, mon père, au nom de Pélops et d'Atrée! au nom de ma mère, qui a tant souffert à ma naissance et qui souffre plus cruellement aujourd'hui, non! Et qu"ai-je à faire avec les fautes de Paris et d'Hélène? Pourquoi Hélène m'est-elle fatale? Regardezmoi, mon père, donnez-moi un regard et un baiser, alin que j'aie au moins, avant de mourir, ce souvenir de vous, si vous ne vous laissez pas toucher par mes paroles. — Mon frère, tu os bien faible encore pour me secourir ; mais pleure avec moi, prie mon père que ta sœur ne meure pas! — Voyez, les enfants sentent aussi la douleur; voyez, il vous supplie, mon père. Épargnez-moi, ayez pitié de ma vie. Vos deux enfants, l'un faible encore, et l'autre, hélas! qui a grandi pour mourir, touchent, en suppliants, votre menton. jMon père, je veux vous convaincre par une dernière parole: rien n'est plus doux pour les mortels que de voir le jour; personne ne souhaite la nuit des enfers; c'est folie que de vouloir mourir. Mieux vaut une malheureuse vie qu'une belle mort' !
Embarrassé plus encore qu'ému, Agamemnon allègue l'intérêl public, la nécessité inexorable; Iphigénie se lamente; Achille promet l'appui de son bras, mais ses soldats mêmes sont révoltés contre lui. Enfin, Iphigénie se résigne, annonce et impose sa résolution : condamnée à mourir, elle veut, du moins, mourir avec gloire. La Grèce tout entière a les yeux fixés sur elle; c'est pour la Grèce entière que sa mère l'a enfantée. La vie dune seule femme arrêterait-elle le généreux élan qui porte la Grèce à se venger de l'Asie? « Non, c'est impossible. Je me donne à la Grèce; immolez-moi, renversez Troie; voilà les monuments éternels de mon sacrifice. Voilà mes enfants, mon hymen et ma gloire. 11 est juste que les Grecs commandent aux Barbares, ma mère, et non les Barbares aux Grecs, car ceux-là sont esclaves, ceux-ci sont libres. » Achille l'admire, et respecte sa volonté, en se déclarant d'ailleurs prêt à la défendre jusqu'à la dernière heure, si elle ne persévère pas dans son héroïque sacrifice et veut vivre. 11 y a de la grandeur dans ce sacrifice, de même qu'il y avait un naturel louchant dans les plaintes