I. Traduction Artaud
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qui l'avaient précédé : M. Patin peut les comparer aux plaintes de la jeune captive que fait parler André Chénier :
O mort, lu peux attendre; éloigne, éloigne-toi... Je ne veux pas mourir encore.
Mais le revirement qui s'opère dans l'àme d'Iphigénie n'a pas été fort adroitement ménagé par Euripide. Son Iphigénie raisonne et, çà et là, déclame. Quand elle oublie de parler le langage de cette brillante rhétorique, chère au poète sophiste, elle nous émeut par la poignante simplicité de ses adieux, par la délicatesse de ses recommandations dernières : « Ne hais point mon père, qui est en même temps ton époux. » Racine est plus délicat encore :
Surtout, si vous m'aimez, par cet amour de mère, Ne reprochez jamais mon trépas à mon père.
Presque aussitôt après, un messager annonce qu'Iphigénie a disparu, au moment où le sacrificateur la frappait, et qu'à sa place on n'a plus vu qu'une biche, dont le sang arrosait à Ilots l'autel de la déesse. Agamemnon a vite pris son parti de cette disparition mystérieuse, et il ne songe même pas à en consoler Clytemnestre :
Femme, félicitons-nous du sort de notre fille : elle jouit évidemment du commerce des dieux. Toi, il faut prendre ce jeune enfant et retourner en Argos; car l'armée se dispose à, partir. Adieu : plus tard, ;ï mon retour de Troie, nous reprendrons cet entretien. Va et sois heureuse.
- Analyse conipavée de 1' « Ipiiigéuic » <le Rotroii et de r '< Iphigénie » de Racine.
Une rapide analyse de Ylpfiiijcnle de Racine va nous montrer à quel point elle diffère de ïlphigénie d'Euripide.
Acte F''. — Agamemnon essaye vainement, en dépêchant le Adèle Arcas à leur rencontre, d'arrêter dans leur route Clytemnestre et Iphigénie, qui, sur son ordre, vont arriver à Aulis. Tout cet acte est occupé par ses douloureuses incertitudes, que traversent les impatiences galantes, assez intempestives, d'Achille, et les reproches froidement politiques d'Ulysse. Une nouvelle soudaine met le comble à ces angoisses paternelles : sa
foniuie et sa fille vicnneiU d'entrer dans le camp, sans qu'Arcas ait pu les pi'évenii'.
Acte 11. — L'accueil cml)arrassé d'Agameninon excite l'étonnenient, puis les soupçons d'Iphigénie et de Clytemnestre. Par la lettre d'Agameninon ({ueleur remet tardivement Arcas, elles voient qu'Achille ajourne son mariage avec Ipliigénie; elles s'imaginent qu'il aime Kriphile, jeune princesse de Lesbos, sa captive, qui vient d'arriv(;r au camp avec elles, et elles font sentir à Ériphile Imir mépris. Il est vrai qn'Ériphile aime en secret Achille; mais Achille n'aime qu'Ipliigénie et la cherche pour se justifier, à la confusion d'Ériphile.
Acte lll. — Achille a réussi, par ses protestations, ;'i retenir Clytemnestre qui reprenait déjà le chemin d'Argos; il presse son union avec Iphigénie; Agamemnon doit donc presser les préparatifs du falal sacrifice. Surprise d'être écartée par son ordre de l'autel qu'elle croit être un autel nuptial, Clytemnestre apprend bientôt la véiité de la bouche d'Arcas; elle implore Achille, qui s'indigne du procédé d'Agameninon, et qu'Iphigénie doit apaiser.
Acte IV. — Agamemnon vient chercher sa fille, et s'aperçoit qu'Arcas a trahi son secret. Il reste insensible à la touchante prière d'Iphigénie, résignée à mourir si son père l'ordonne, et aux imprécations de Clytemnestre. Les menaces d'Achille l'irritent au lieu de l'arrêter'; mais, resté seul, il ne peut se résoudre à immoler sa fille, et il se résout à tout préparer secrètement pour son départ. La jalouse Ériphile l'apprend : elle ne permettra point que sa rivale soit sauvée, elle ira tout révéler aux Grecs.
Acte V. — Avertis par Eriphile, les Grecs se sont opposés par la force au départ des princesses. Malgré la défection de ses propres soldats, Achille s'ofl're à, défendre Iphigénie jusqu'à son dernier souffle, mais Iphigénie se refuse à éprouver le dévouement de son fiancé, calme les fureurs de sa mère, et marche, résignée, à la mort. Dans un long récit, Ulysse vient expliquer comment a péri à sa place une autre Iphigénie, une autre princesse du sang d'Hélène, Ériphile, dont Calchas a révélé la naissance jusqu'alors mystérieuse.
On voit que, pour modifier le dénouement. Racine a été conduit à modifier l'économie de la pièce entière, et à y introduire le personnage épisodique d'Eriphile, rivale d'Iphigénie, odieuse parla, et destinée à être prise elle-même au piège où elle croyait
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prendre Tphigénie. C'est le seul personnage que Racine ait créé de toutes pièces, car il trouvait le personnage d'Ulysse dans Ylphigénie en Aulide de Rotrou (1640). L'auteur de Venceslas et de Saint Genest, l'ami, le « père » de Corneille, ne manque pas d'originalité à coup sûr, et Racine, comme Molière, lui a fait de fréquents emprunts'. Mais la théorie et les méthodes de l'imitation créatrice, chères au xvii« siècle classique, sont à peine entrevues au temps où il écrit, et il copie souvent au lieu d'imiter. Ici, toutefois, en suivant de trop prés Euripide, il s'est écarté de son modèle sur deux points importants : il a imaginé le rôle d'Ulysse, et renouvelé celui d'Achille, en le faisant amoureux. Comme, sur ces deux points, il a devancé Racine, il n'est pas inutile de jeter un coup d'œil sur sa « tragi-comédie », si inférieure qu'elle soit à la tragédie de Racine.
Acte F''. — Le premier acte, qui n'est que la première scène d'Euripide étendue et délayée, nous fait assister aux combats qui se livrent dans l'àme d'Agamemnon : en lui seul toute la Grèce espère ; Irompera-t-il l'espoir de la Grèce ? mais, pour faire son devoir de roi, oubliera-t-il qu'il est père? Ce qu'il pourrait y avoir de dramatique dans ces incertitudes est refroidi par l'interminable exposé de la situation qu'il fait au vieil Amynfas; mais le dévouement d'Amyntas a de la chaleur et du relief :
J'irais, pour vous servir, du couchant à l'aurore ; Tout glacé qu'est mon sang, pour vous il bout encore.
Acte IL — Ménélas arrache au vieil Arayntas le message d'Agamemnon destiné à retenir au loin Clytemnestre. En vain le fidèle serviteur se débat, prêt à tout souffrir pour accomplir son devoir jusqu'au bout :•
A qui meurt pour son maître il est doux de mourir.
Entre Ménélas et Agamemnon s'engage le même débat injurieux que dans Euripide ; la querelle est interrompue par l'intervention d'Ulysse, qui annonce l'arrivée de Clytemnestre
l. Voyez l'introduction de notre Théâtre choisi de Rotrou (Laplace), et la thèse de M. Jarry citée à la Bibliographie. On trouvera, de nombreux extraits de Rotrou dans les éditions de MM. Hunibert (Garnier) et Bernardin (Delagrave) et une scène entière dans l'édition de M. Gasté (Belin). Pour le teste complet, cf. les éd. Yiolletle-Duc, et de Roncliaud.
avec sa fille. Il n'est pas même permis au père désespéré d'exhaler son désespoir :
c'est un doux |)rivilè;rc à la basse fortune Que de pouvoir pleurer quand le sort importune; Et c'est un triste effet de ma condition Qu'interdire la plainte à mon affliction.
Hypocritement, Ménélas feint de s'associer à son chagrin et de céder, sûr qu'Ulysse ne cédera pas. Aux discours politiques d'Ulysse Agamemnon n'oppose plus qu'une résiguation amère. Acte m. — Iphigénie embrasse son père, qui cache son trouble. Clytemnestrc, qu'Agamemnon veut éloigner, refuse de quitter Iphigénie :
Vous conduisez les Grecs; moi, je conduis ma fille. Une mère est aussi le chef de la famille ; Partout où vous serez je puis lever le front.
C'est parler haut. Cette même Clytemnestre trouve des accents éloquents lorsque, instruite par Amyntas des volontés d'Agamemnon, elle tomije aux genoux d'Achille, suppliante. Achille n'a point de peine à lui promettre son appui, car la cause d'Iphigénie est aussi la sienne : l'honneur compromis de son nom et son amour menacé lui dictent sa conduite.
Acte IV. ■ — Cependant, Iphigénie ne paraît point émue : sa « condition » lui impose le devoir de regarder la mort en face. Elle disserte :
Mourir est un tiibut qu'on doit aux destinées, Où leur décret fatal n'a point prescrit d'années ; on doit sitôt qu'on nait; il faut, sans s'effrayer, Quand la mort nous assigne, être prêt à payer.
Admirable stoïcisme, mais peu féminin, et même assez peu humain. Ce qu'elle dit à sa confidente, elle le répète à son père, après un long, violent et froid réquisitoire de Clytemnestre.
Grand prince, car d'oser vous appeler mon père,
A votre intention ce titre est bien contraire,
Et vous avez pour moi trop d'inhumanité
Pour ne pas renoncer à cette qualité ;
S'il vous souvient pourtant que je suis la première
Qui vous ait appelé de ce doux nom de père.
Qui vous ait fait caresse, et qui sur vos genoux
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Vous ait servi longtemps d'un passe-temps si doux,
Ne vous étonnez pas que cette mort m'étonne;
Je ne l'attendais pas du bras qui me la donne;
Et je me plains bien moins, en mon mauvais destin.
D'un tel assassinat que d'un tel assassin.
La mort est un écueil fatal à tous les hommes ;
Nous y sommes sujets dès l'instant que nous sommes.
Oui, seigneur, la première et dernière des lois
Est la nécessité de mourir une fois.
En vérité, c'est trop de philosophie. Nous l'aimons encore moins lorsqu'elle parle, sans embarras, des « amants » et des « déportements » d'Hélène, lorsqu'elle demande pourquoi Ménélas ne songe pas à sacrifier sa fille Hermione, lorsque enfin elle dédaigne d'implorer la vie.
D'avoir recours aui pleurs, d'implorer votre grâce, Un si vil procédé sent trop son âme basse ; C'est une lâcheté que le sang me défend : En cela connaissez que je suis votre enfant. Plus vous me témoignez de n'être plus mon père. Plus je m'efforcerai de prouver le contraire ; Le sang qui sortira de ce sein innocent Prouvera malgré vous sa source en se versant.
Chez Racine, au moins, c'est Agamemnon qui le dit. Ce dévouement tout abstrait à la gloire de la patrie, moins encore, h la dignité royale, est assez peu dramatique. Nous aimons mieux Iphigénie lorsqu'elle apaise tour h tour Clytemnestre et Achille, lorsqu'elle se résigne à sa destinée, non sans disserter encore quelque peu sur la mort et la gloire.
Je mourrai d'une mort plus belle que la vie.
Acte V. — Les adieux d'Iphigénie aux siens ne nous émeuvent guère plus ; elle y parle trop de sa naissance, de l'intérêt commun, et l'on goûte médiocrement dans sa bouche les maximes qu'on applaudirait ailleurs, celle-ci, par exemple :
Mourir pour son pays est payer une dette.
Comme dernière faveur, elle demande qu'on ne lui bande pas les yeux et qu'elle puisse voir la mort en face. Son père ne peut lui répondre que par quelques mots entrecoupés de larmes. Mais Achille accourt, furieux; elle l'apaise encore, en lui parlant de gloire, toujours de gloire. Ce n'est point chose aisée d'apaiser l'Achille de Rotrou ; il repousse avec emportement
les sages et froides paroles d'Ulysse ; il ne se résigne qu'à con- Ire-cœur. La disparition laystérieuso d'Iphigénie, dont Diane a voulu faire non sa victime, mais sa prêtresse en Taiiride, et l'apparition de Diane elle-même, mettent tout le monde d'accord.
Si l'on rapproche ce canevas du canevas de Ylphifjénie racinicnne, on ne reconnaît pas seulement combien Hacine est supérieur pour la forte composition du drame et la savante gradation de l'intérêt ; on s'aperçoit aussi qu'il y a dans sa tragédie trois catégories de personnages : ceux que lui donnait Kuripide, et dont il a plus ou moins modifié le caractère, Agamemnon, Clytemnestre, Iphigénie ; ceux dont il a pris au moins certains traits à llotrou, bien qu'il n'ait pas cru devoir citer Roirou dans sa préface, Ulysse (niais Rotrou, en créant ce personnage, avait laissé subsister près de lui le personnage de Ménélas, supprimé avec raison par Racine) et Achille transformé en galant; ceux enfin qu'il a créés, c'est-à-dire, au fond, si l'on excepte certains confidents, la seule Ériphile.
Les |icrsouiiagcs einpriiiités à Euripide ; Aganicninon et Clytemnestre»
Agamemnon et Clytemnestre, ce sont deux orgueils qui se heurtent. En Agamemnon Racine se hâte trop de nous montrer le roi. Nous entrevoyons la mélancolie du père ; nous savons qu'il a d'abord fait effort pour se révolter contre l'oracle ; mais Ulysse a vite triomphé de ces premières incertitudes en s'adressant au sentiment qui est le plus fort, le seul fort peut-être, avec la conscience de sa dignité, dans l'àrae du roi des rois.
Il me représenta l'honneur et la patrie,
Tout ce peuple, ces rois, à mes ordres soumis,
Et l'empire d'Asie à la Grèce promis ;
De quel front, immolant tout l'État à ma fille,
Roi sans gloire, j'irais vieillir dans ma famille.
Moi-même, je l'avoue avec quelque pudeur,
Charmé de mon pouvoir et plein de ma grandeur,
Ce nom de roi des rois et do chef de la Grèce
Chatouillait de mon cœur l'orgueilleuse faiblesse.
Oui, voilà le sentiment que Racine a, pour ainsi dire, isolé
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de tous les aiiîres, sans supprimer les autres tout à fait, mais on les subordonnant tous à celui-là. Dès lors, le combat qui se livre dans cette âme est d'un intérêt tout humain. 11 ne s'agit plus de savoir si le généralissime des armées grecques respectera l'oracle des dieux interprété par Calcbas, mais si dans le cœur d'un père, d'un homme quelconque, l'ambition triomphera de l'amour paternel, de tous les sentiments de justice et de pitié. Agamemnon a peur, s'il désobéit, qu'on ne le dépouille de son pouvoir; tout est là. Mais son ambition n'est point impassible; il se trouble, il se contredit, il se lamente, il voudrait pouvoir pleurer, il est homme. Comment résisterait-il à ces « cris d'une mère en fureur », que d'avance il redoute? Lorsque Clylemnestre paraît, au second acte, nous devinons en elle la digne femme d'Agamemnon. Elle parle de sa « gloire », et, dèsqu'elle croit cette gloire compromise, elle veut se retirer en protestant :
Ma fille, c'est à nous de montrer qui nous sommes.
Voici les deux époux en présence; lequel sera le plus fort? Il faut avouer qu'on approuve Clytemnestre lorsqu'elle refuse d'abandonner au seul Agamemnon le soin de conduire sa fille à l'autel, et qu'on sourit lorsque Agamemnon témoigne quelque dépit de rencontrer chez sa femme si peu de « complaisance ». Mais il parle en maître :
Madame, je le veux et je nius le commande.
Va-t-elle se révolter? Si la reine n'écoutait que son orgueil, elle ne plierait pas; mais elle est mère, et le poète, de même qu'il a subordonné l'amour paternel à l'ambition dans le caractère d'Agamemnon, a subordonné l'orgueil à l'amour maternel dans le caractère de Clytemnestre. Elle se soumet donc, non sans chagrin :
Mais n'importe, il le veut, et mon cœur s'y résout : Ma fille, ton bonheur me console de tout.
Que devient-elle quand elle apprend quel est ce « bonheur » auquel sa fille est destinée? Alors Racine nous fait assister au spectacle du plus doux des sentiments exaspéré jusqu'à la fureur. Quelle dilférence avec l'amour maternel chez Andromaque ! Mais dans une âme violente tout est violent. Que Clytemnestre,
oubliant sa fierlé, tombe aux pieds (rAcliille, qu'elle clierche son <c perfide époux » pour l'accabler de ses invectives, qu'elle juie de mourir avec sa fille, on sent que celte âme est extrême en tout. On l'attend à l'explication supri^-me de l'acte IV. Racine lui a fait la part belle en face de cet Agamemnon qui à sa fille doucement suppliante ne sait parler que de la « licence » du peuple, et ne sait donner qu'un conseil : celui de songer à son rang et de montrer, en expirant, de qui elle est née! On est vraiment soulagé par l'expression de douleur et de colère sous laquelle Agamemnon reste comme foudroyé :
Viius ne (]('Mncnlez point une race funeste; Oui, vous ùles le sang d'Atrée et tle Thyeste.
Observons toutefois que, jusqu'en leur violence, les personnages de Racine gardent une sorte de mesure. Atrée et Thyeste ! Que d'épouvantables souvenirs ces noms réveillent! Racine passe vite : un mot lui suffit. Les souvenirs non moins cruels qui se rattachent à la première union de Clytemnestre, dont Agamemnon égorgea le mari et le lils, ces souvenirs sur lesquels Euripide et Rotrou insistent avec complaisance, il les écarte. 11 n'a voulu rendre ni Agamemnon trop odieux, ni Clytemnestre trop bassement injurieuse. Les seuls sentiments qu'il ait voulu peindre sont les sentiment naturels d'une mère désespérée, mais d'une mère qui est l'épouse altière de Taltier Agamemnon, que n'effraye point sa majesté, ni même celle des oracles qu'il invoque; qui tantôt le perce de ses ironies, tantôt l'enveloppe dans les replis d'une argumentation serrée, tantôt enfin accuse cet orgueil qui est le seul dieu des rois.
Cette soif de régner que rien ne peut éteindre...
« Est-ce donc être père? » s"écrie-t-elle dans un beau mouvement d'éloquence. Pour elle, elle est mère avec une passion superbe, avec un farouche emportement, qui parfois s'attendrit.
Et moi, qui l'amenai triomphante, adorée. Je m'en retournerai seule et désespérée I Je verrai les chemins encor tout parfumés Des fleurs dont sous ses pas on les avait semés ! Non, je ne l'aurai point amenée au supplice, Ou vous ferez aux Grecs un double sacrifice. Ni crainte ni respect ne m'en peut détacher : De mes bras tout sanglants il faudra l'arracher.
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Aussi barbare époux qu'impitoyable père, Tenez, si vous l'osez, la ravir à sa mère.
Agamemnon, il nous le dit, ne s'attendait pas « à de moindres fureurs »; il n'oppose cependant pas un mol à ces cris, et sans doute son « cœur de père » en est plus ému qu'il ne veut le paraître. L'intervention bruyante et maladroite d'Achille efface cette émotion fugitive ; froissé dans son orgueil, Agamemnon se redresse, oppose la hauteur à la hauteur :
Seigneur, je ne rends point compte de mes desseins...
Oubliez-vous ici qui vous interrogez?...
Et qui vous a chargé du soin de ma famille?
A de certains moments, il semble quel'Agamemnon homérique, le despote cà l'orgueil insolent, à la lèvre volontiers insultante, va revivre sous nos yeux. Mais ce ne sont que des éclairs rapides. Ils suffisent à donner à ce caractère trop uniformément majestueux de monarque du xvii" siècle une couleur plus antique , et l'on n'accepterait point sans réserves cette opinion de M. Taine : « Louis XIV est dans ce roi de Racine si sûr d'être obéi, si tranquille dans le commandement, d'une condescendance si majestueuse envers ses inférieurs, d'une arrogance si froide quand on lai résiste. » L'arrogance d'Agamemnon n'est point si froide ici : il est blessé au vif par les menaces d'Achille. Le monologue qui suit cette altercation le montre tout frémissant de colère.
Ton insolent amour, qui croit m'épouvanter, Vient de hâter le coup que tu veux arrêter. Ne délibérons plus. Bravons sa violence ; Ma gloire intéressée emporte la balance. Achille menaçant détermine mon cœur :
Ma pitié semblerait un effet de ma peur.
Mais ce n'est pas seulement sa gloire , c'est la vie de sa fille qui est enjeu. Entre sa fierté royale et sa tendresse paternelle se livre un combat qui ne saurait n'être pas dramatique, car le drame n'a pas d'autre ressort, et les fluctuations de cette âme ballottée de l'orgueil à la pitié, de la pitié à l'orgueil, ont de quoi intéresser tous les hommes.
Non, je ne puis. Cédons au sang, à l'amitié. Et ne rougissons plus d'une juste pitié ; Qu'elle vive. Mais quoi! peu jaloux de ma gloire, Dois-je au superbe Achille accorder la victoire?
Son lôméraire orgueil, que je vais redouiiicr, Croira que je lui cède et qu'il me fait trembler...
C'est la pitié qui l'emporte : pourquoi? on ne sait, et ce revirement n'est peut-être pas assez habilement préparé. Au reste, Ériphile rend inutile l'attendrissement tardif d'Agamemnon, en dévoilant aux Grecs sa résolution nouvelle, et Agamemnon ne peut plus dès lors que se résigner, se voiler la face près de l'autel du sacrifice, et attendre le dénouement libérateur. Mais l'ardente Clytemnestre ne s'abandonne pas un seul moment, ne recule devant aucun obstacle.
Oui, je la défendrai contre toute l'armée...
Le plus affreux malheur n'a rien dont je pâlisse : J'irai partout...
On a souvent établi une comparaison enlre Agrippine et Clytemnestre. Mais Agrippine ne songe qu'à elle-même : il y a dans ses emportements mêmes quelque chose de froidement hautain, et, en tout cas, de souverainement égoïste, qui lient notre sympathie en défiance. L'àme fougueuse de Clytemnestre se livre tout entière à nous, sans hésitation, sans calcul, et nous lui pardonnons d'être excessive, parce qu'elle l'est dans le dévouement.
Le caractère dTpliîgéiiîe. — Qu'elle n'est point si uniformément douce ni résignée. — Que Chateaubriand a tort de voir en elle une vierge chrétienne.
Autrement profonde, si l'on en croit Chateaubriand, serait la transformation que Racine aurait fait subir au caractère de l'Iphigénie grecque : « L'Iphigénie moderne est la fille chrétienne : son père et le Ciel ont parlé, il ne lui reste plus qu'à obéir. » Non, sa résignation n'est point si passive, ni sa douceur si uniforme. Nous l'avons observé déjà, on prête trop aisément à ces charmantes créations de Racine, aux Andromaque, aux Junie, aux Bérénice, aux Atalide, aux Monime, une certaine monotonie dans la sensibilité, dans la mélancolie, dans le renoncement. Leur caractère admet bien des nuances pourtant: ce ne sont point des agneaux bêlants, éternellement soumis et plaintifs; ce sont des femmes.
IPHI GÉNIE n
Dans la scène de l'acte II où elle se trouve pour la première fois en face de son père, où elle se plaint avec douceur qu'il se dérobe à ses embrassements, elle a, quoi qu'on ait dit, des mots simples et qui viennent du cœur :
N'osez-vous sans rougir être père un moment?
Mais il est vrai qu'elle aussi n'ose pas assez être fille, et se souvient trop qu'elle est princesse. Ce qui domine, c'est un sentiment fort éloigné de l'humilité chrétienne, c'est l'orgueil d'être la fille du roi des rois :
Quel plaisir de vous voir et de vous contempler Dans ce nouvel éclat dont je vous vois briller! Quels honneurs, quel pouvoir! Déjà la renommée Par d'étonnants récits m'en avait informée; Mais que, voyant de près ce spectacle charmant , Je sens croître ma joie et mon étonnement! Dieux! avec quel amour la Grèce vous révère! Quel bonheur de me voir la fille d'un tel père!
Il entre de l'orgueil aussi dans son amour pour Achille, fils d'une déesse, demi-dieu lui-même plutôt que prince :
Sa gloire, son amour, mon père, mon devoir. Lui donnent sur mon âme un trop Juste pouvoir.
Mais si cet amour est fondé sur l'orgueil, il n'en est pas moins sincère et profond; l'expression n'en est point banale :
Mon cœur pour le chercher volait loin devant moi. Et je demande Achille à tout ce que je vol.
Il est capable de jalousie, et Iphigénie, ce nous semble, est médiocrement chrétienne dans la scène où, soupçonnant Ériphile d'être sa rivale heureuse, elle accable de ses reproches et de ses mépris cette captive d'Achille qni ose braver la fille d'Agamemnon :
Il comniinilc à la Gn're, il est mon père, il m'aime.
Puis, rassurée et apaisée, elle reprend cette « facile bonté » dont elle s'était un moment départie; elle se repent d'une aveugle colère qui a pu affliger Ériphile dans son malheur ; elle va jus({u'à la présenter elle-même à Achille et jusqu'à implorer pour elle la liberté. Quand ce même Achille, instruit de
lout, s'irrite et menace, elle trouve, pour présci'ver son père de cette colère redoutable, des mots touchants et des prières caressantes. Ce n'est point une petite fille qui parle en hésitant, avec des réticences timides. Il y a une chaste hardiesse dans des aveux tels que ceux-ci : « Il faut aimer autant que je vous aime... Votre amour m'est plus cher que ma vie... » Il y a la fermeté déjà et l'indulirence d'une femme dans cette excuse souriante :
Jp nain jusqu'où sViiipoi'lc un amant irrité.
Tout cela n'est ni d'une enfant dont le cœur ingénu s'ignore, ni d'une vierge chrétienne qui court au supplice souhaité. Iphigénie connaît les raisons qu'elle a d'aimer la vie; mais elle ne sent pas le besoin de les étaler. Tout est profond chez elle, mais tout est contenu. Tendresse sans égarement, courage sans raideur, ne sont-ce pas les traits essentiels de la femme, au moins de la femme française? Elle ne songe nullement h prendre des altitudes d'héroïne. Clytemnestre nous la montre surtout occupée d'excuser et de protéger son père :
Loin que ma liilc ]>leuie et tremble pour sa vie. Elle excuse son père, et veut que ma douleur Respecte encor la main qui lui perce le cœur.
L'Iphigénie d'Euripide songe surtout à sa patrie; l'Iphigénie de Racine songe surtout à son père, sans oublier toutefois Achille. A-t-elle donc renoncé sans retour aux joies de la vie, à cette union avec Achille, dont elle se montrait si heureuse et si fière? "Son, et c'est ici que se trompent ceux qui ne veulent voir en elle que la martyre obéissante et résignée jusqu'à la mort. La célèbre prière du quatrième acte est un chef-d'œuvre, non pas seulement de pathétique, comme il est trop facile de ie dire, mais de délicatesse, d'adresse, de diplomatie féminine. M faut la citer tout entière, malgré sa longueur, avec les réflexions qu'elle a inspirées à Saint-Marc Girardin :
]\Ion père, Cessez de vous troubler, vous n'êtes point trahi : Qiiinid rouK commanderez-, vous serez obéi. Ma vie est votre bien; vous voulez le reprendre : Vos ordres sans détour pouvaient se faire entendre. D'un œil aussi content, d'un cœur aussi soumis Que j'acceptais l'époux que vous m'aviez promis. Je saurai, s'il le faut, victime obéissante,
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Tendre an fer de Calchas une tète innocente ; Et, respectant le coup par vous-même ordonné. Vous rendre tout le sang que vous m'avez donné. .Si pourtant ce respect, si cette obéissance Paraît digne à vos yeux d'une autre récompense ; Si d'une mère en pleurs vous plaignez les ennuis, J'ose vous dire ici qu'en l'état où je suis Peut-être assez d'Iiouneurs environnaient ma vie Pour ne point souhaiter qu'elle me fût ravie, Ni qu'en me l'arrachant, un sévère destin Si près de ma naissance en eût marqué la fin. Pille d'Agamemnon, c'est moi qui, la première. Seigneur, vous appelai de ce doux nom de père ; C'est moi qui, si longtemps le plaisir de vos yeux, "Vous ai fait de ce nom remercier les dieux, Et pour qui, tant de fois prodiguant mes caresses, Vous n'avez point du sang dédaigné les faiblesses. Hélas ! avec plaisir je me faisais conter Tous les noms des pays que vous allez dompter; Et déjà, d'Ilion présageant la conquête, D'un triomphe si beau je préparais la fête. Je ne m'attendais pas que, pour le commencer, • Mon sanfi fût le premier que vous dussiez verser.
ÎS'on que la peur du coup dont je suis menacée Me fasse rappeler votre bonté passée; Ne craignez rien; mon cœur, de votre honneur jaloux. Ne fera point rougir un père tel'que vous ; Et, si je n'avais eu que ma vie à défendre. J'aurais su renfermer un souvenir si tendre ; Mais à mon triste sort, vous le savez, seigneur, Une mère, un amant, attachaient leur bonheur. Un roi digne de vous a cru voir la journée Qui devait éclairer notre illustre hyménée ; Déjà, sûr de mon cœur à sa flamme promis, Il s'estimait heureux; vous me l'aviez permis. Il sait votre dessein : jugez de ses alarmes. Ma mère est devant vous; et vous voyez ses larmes. Pardonnez aux efforts que je viens de tenter Pour prévenir les pleurs que je leur rais coûter.
L'Iphigénio de Racine est plus résignée et plus magnanime ; elle craint de -dire qu'elle aime et qu'elle regrette la vie, que la lumière du jour est douce à voir et que les ténèbres de la mort sont affreuses. Je sais bien que son respect est plein de prières muettes; je sais bien que le regret de la vie va percer plus vivement dans les beaux vers qui suivent :
Si pourtant ce respect, si cette obéissance...
Peut-être me trompé-je? mais, dans cette supplication modeste et réservée, je sens la vierge chrétienne qui craint de montrer trop d'attachement aux joies de la vie. et la martyre qui s'efforce de mourir sans regrets. Iphigénie immole sa douleur à l'autorité paternelle ; elle se ferait scrupule de l'offenser par un murmure trop vif. Voilà ce que le christianisme a fait du cœur de l'homme, voilà comme il le contient et le modère dans ces moments mêmes
où la vie qui sY'chappc vaut bien au moins un ilornier et suprême regret. Celte réserve est plus vertueuse et moins dramatique.
Outre la différence dos sentiments, je suis frajipé aussi de la différence des idées entre l'Iphipénic de Racine et Tlphijîénie d'Kurii>ide; et c'est là surtout que je retrouve la différence entro la société antique et la société moderne. L'Iphipénie moderne, fille du roi des rois, et destinée à la main d'Achille, pense aux honneurs qui l'environnaient; et c'est là le genre de regrets qu'elle semble attacher à la vie. L'Iphigénie antique regrette la lumière si douce à voir, et, quand elle va à la mort : « Adieu, dit-elle, brillant éclat du jour, lumière du ciel, clarté chérie, adieu ! » 1! n'y a que la fille d"Agamemnon, du jdus puissant roi de la Grèce, qui puisse parler comme l'Iphigénie de Racine ; il n'y a pas de jeune tille mourante qui ne puisse ré|)é[er les vers de l'Iphigénie antique, car ses regrets s'adressent aux biens les plus universels et les plus doux de la vie : à la lumière, à la beauté des cieux, k la joie qui vient de la nature, ces jouissances que tous partagent, sans que la part de personne en devienne plus petite. C'est là le trait caractéristique de l'amour de la vie chez les anciens. Ce qui leur plaît de la vie, c'est la nature : ce qui plait aux modernes, c'est la société.
Bien que ce jugement fasse autorité et que, dans son ensemble, il soit juste, il est permis de croire que Saint-Marc Girardin accorde trop à l'opinion de Chateaubriand. Sans doute, « le regret de la vie fait le fond du personnage d'Iphigénie dans Euripide, le sentiment de la résignation et l'obéissance tiennent ph(S de place dans l'Iphigénie de Racine ». Mais c'est une question de mesure : l'Iphigénie de Racine n'est pas uniquement obéissante et résignée ; en tout cas, elle ne l'est pas avec l'abnégation et l'humilité absolue d'une martyre chrétienne. Même à ce moment, elle a l'esprit préoccupé d'idées toutes profanes, la gloire de la naissance, l'amour, l'espoir d'un illustre mariage, et M. laine remarque que, si elle tente de toucher son père, c'est moins par la pitié que par l'orgueil. D'ailleurs, M. Taine exagère singulièrement le respect de cette « fille de France » pour son « monarque», et la froideur qui en résulte. Par là il méconnaît, lui aussi, — bien qu'il se place à un point de vue tout opposé, « — ce qu'a de souple, de fin, de singulièrement persuasif, ce plaidoyer, cette prière, qui n'est point un acte d'adoration et de résignation passives.
L'esprit de dévouement et de sacrifice n'avait pas attendu le christianisme pour lleurir: Antigone, Polyxène, ont été des « martvTes » païennes. Ce qui est chrétien, c'est la modestie parfaite et la parfaite abnégation dans le dévouement. Le dévouement des stoïciens, par exemple, n'est pas le dévouement chrétien, parce qu'il n'est pas exempt de faste. Or il y a un peu de raideur stoïque, parfois d'ostentation, parfois même de bravade, dans l'héroïsme des Antigone et des Iphigénie