IPHIGÉNIE
antiques. A leur tour, les auteurs dramatiques de la première partie du xvii° siècle ont prêté ce stoïcisme à leurs héroïnes. L'Iphigénie de Rotrou s'écrie :
Sachant que le bonheur naîtra de mon trépas, N'est-ce pas lâcheté que de n'y courir pas?...
Laissez donc s'accomplir les vœux de la déesse : Je lui donne mon sang, je le donne à la Grèce.
Avec la même spontanéité, l'Andromède de Corneille se dévoue au « salut public 1 ». C'est aussi pour le « public » que meurt Dircé dans Œdipe. Elle-même la douce Psyché tient à périr « sans faiblesse ». La résignation chrétienne n'a pas cette raideur; mais elle est aussi plus vraiment luimble et plus détachée que la résignation promise par Iphigénie à son père, si son père exige d'elle celte preuve de soumission filiale. Ce plaidoyer indirect, cette suppUcation détournée, est d'une habileté inconsciente sans doute, mais profonde. La volonté hautaine d'Agamemnon n'est point choquée de front, mais comme tournée et désarmée. Et comme cet art est à demi instinctif, il n'ôle point à la jeune fille le charme de son ingénuité : elle ne calcule pas ses paroles, elle devine que c'est ainsi qu'il faut parler pour persuader Aganiemnon. Sans qu'elle l'avoue, peutêtre sans qu'elle se l'avoue à elle-même, elle désire vivre; ou plutôt elle souhaite que les circonstances ne contraignent plus son père à la faire mourir. Mais elle ne veut pas acheter la vie au prix d'une humiliation infligée à son père. La gloire paternelle lui est chère plus que tout, et cette gloire se confond ici avec celle d'Achille, le héros futur du siège de Troie : si cette gloire l'exige, elle mourra sans regret. L'infinie douceur de cette soumission, qui ose espérer, mais se déclare prête à tout soutfrir, a moins de grandeur peut-èlre que le dévouement sans hésitations et sans conditions des héroïnes cornéliennes, mais elle a plus de naturel et un charme plus pénétrant.
11 semble qu'ensuite Iphigénie se résigne plus complètement, on est tenté de dire plus allègrement, à sa destinée. Ce n'est pas seulement parce qu'elle voit une nécessité plus inexorable que jamais peser sur son père; c'est parce qu'Agamemnon lui a défendu de revoir Achille. A quoi bon vivre, si elle ne peut plus aimer?
1. Voir nos études smi: Androniéde et Œdipe, t. IV de notre édition du Théâtre de P. Corneille.
Dieux plus doux, vous n'avez demandé que ma vie!
Elle revoit pourtant celui qu'elle aime, elle lui parle une dernière fois; mais ce n'est pas pour l'attendrir par ses adieux, c'est pour relever son courage en l'exhortant à songer aux « moissons de gloire » que les plaines de Troie lui prépareni et à révéler à la Grèce le héros que les oracles lui ont promi:^.
Je meurs dans cet espoir satisfaite et tranquille : Si je n'ai pas vécu la compagne d'Achille, J'espère que du moins un heureux avenir A vos faits immortels joindra mon souvenir, ''■ ' Et qu'un jour mon trépas, source de votre gloire,
Ouvrira le récit d'une si helle histoire.
En toute cette scène, vraiment, Achille est moins viril qu'Iphigénie : c'est elle qui doit le supplier de ne pas céder à de coupables transports, de songer à la gloire plutôt qu"à la vie d-' celle qu'il aime. Par deux fois, elle prononce ces mots tout cornéliens : « ma gloire »; mais sa gloire, ne l'oublions pas, c'est leur gloire à tous, et c'est à ce double sentiment, piété filiale, amour, qu'elle se sacrifie, puisque son père la condamne et qu'elle ne peut plus être à celui qu'elle aime. 11 n'y a point là de devoir abstrait qui s'impose, point de christianisme surtout, mais une inspiration toute-puissante du cœur. Saint-Marc Girardin a raison de dire que la résignation d'Iphigénie, en face d'Achille, est plus vraiment touchante et dramatique que sa résignation en face dAgamemnon, car la résignalion ici devient dévouement, et le dévouement est passion, et la passion, active par nature, est plus dramatique que la plus accomplie des vertus.
C'est cet oubli de soi qui rend si émouvants ses adieux, toutes ces recommandations dernières si délicates, si désintéressées. On est aise d'apprendre que le dénouement, contre toute attente, la laisse vivre; mais on est plus aise encore d'apprendre que, seule, elle pleure son ennemie Ériphile, qui s'est perdue en croyant la perdre. Et ce dernier trait, sans doute, est chrétien, et il serait excessif d'affirmer quTphigénie n'est chrétienne en rien, comme il est excessif d'affirmer, avec Chateaubriand, qu'elle est chrétienne en tout. Il suffit d'avoir montré que ces caractères de femme chez Racine, si simples en apparence, sont faits d'éléments très divers, antiques et modernes, païens et chrétiens, grecs et français.
IPHIGENIE 23
Les caractères emiiriintés à Roti'oii : le rôle d'L'lysse.
A l'exemple de Rotrou, Racine a introduit dans le drame d'Euripide le personnage d'Ulysse, plus supportable à des Français que celui de Ménélas. Mais Rotrou, assez maladroitement, en créant ce rôle d'Ulysse, a laissé subsister à côté celui de Ménélas, qu'il peint hypocrite. Son Ulysse est plus franc, bien que sa franchise se tempère encore de ruse. Il flatte l'amour inné d'Agamemnon pour la gloire ; il feint de croire qu'Agamennon est prêt à tous les sacrifices pour mériter le choix que l'armée grecque a fait de lui :
Diane pour les Grecs lui demande sa fille ;
Mais que lui sont les Grecs? sont-ils pas sa famille ?
Et, s'avouant leur chef, ne s'avouait-il pas
Père d'autant d'enfants qu'il voyait de soldats?...
S'il faut encore Electre avec Iphigénie, Ne craignons pas qu'il faille et qu'il nous la dénie; Tous doivent tout pour lui, seul il doit tout pour tous; Tout notre sang est sien, tout le sien est à nous.