AXIANE
Il faut, s'il est vrai que l'on m'aime, Aimer la gloire autant que je l'aime moi-même, Ne m'expliquer ses vœux que par mille beaux faits, Et haïr Alexandre autant que je le hais: Il faut marcher sans crainte au milieu des alarmes ; Il faut combattre, vaincre, ou périr sous les armes. Jette, jette les yeux sur Porus et sur toi. Et juge qui des deux était digne de moi.
Son amour est donc la récompense de Porus; pourtant, eu l'aimant, elle le diminue : dans leurs entretiens, il semble qu'elle seule soit le héros; Porus n'est plus qu'un soupirant banal. Mais Alexandre perd plus encore à l'amour de Cléofile, autrefois sa prisonnière, et dont il est maintenant le « captif». C'est pour lui plaire qu'il conquiert l'Asie; c'est pour la retrouver qu'il s'avance jusqu'à l'Inde. Cléofile nous apprend avec orgueil qu'Alexandre n'a cessé de l'aimer et de le lui faire savoir :
Pour venir jusqu'à moi ses soupirs embrasés Se font jour au travers de deux camps opposés.
Est-ce un souvenir du Pompée de Corneille, où César est représenté dans la même attitude d'amant plaintif vis-à-vis de Cléopâtre? A coup sûr, Éphestion rend ici à César les mêmes offices que, là, Antoine à César : c'est un confident et un ambassadeur d'amour, qui passe gauchement du langage de la galanterie au langage de la politique. Si ces traits sont mal fondus dans le caractère d'Éphestion, que dire d'Alexandre lui-même, de ses déclarations, du feu dont il brûle pour les « divins appas » de Cléofile, pour ses yeux, « aimables tyrans » dont il est l'esclave? C'est par là que la seconde tragédie de Racine est encore si loin d'être un chef-d'œuvre. On peut même juger que, pour l'ensemble, elle reste au-dessous de la Thébaide. Il n'y a progrès, du moins, que pour le style. Dans sa Di-<$eHalion sur la tragédie de Racine intitidée Alexandre le Grand, Saint-Évremond se montre justement sévère pour ses fantaisies galantes qui altèrent le génie de héros célèbres dans l'histoire, les asservissent à des princesses imaginaires, les transforment en
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chevaliei's errants el nous cachent « tout ce que l'intérêt a de plus grand et de plus précieux parmi les hommes, la défense d'un pays, la conservation d'un royaume ».
Mais Saint-Évremond approuvait chez Corneille ce qu'il condamne chez Racine. Celui-ci, dans sa lettre de remerciement au critique d'Alexandre, parle avec quelque amertume de ceux qu'il appelle « nos doucereux et nos enjoués »; il leur reprochait de faire de l'amour « la dominante » d'une pièce héroïque, et ne l'y admettait qu'à titre d'ornement. 11 se trompait; et si ses dernières pièces sont froides, c'est que les idées, les peintures empruntées à l'histoire, les intérêts de la politique, y étouffent la passion, ou la glacent en l'emprisonnant dans les limites d'un simple épisode. Racine, qui n'avait pas évité ce défaut dans la Thébaide, devine confusément, dès Alexandre, qu'on ne fait pas ainsi sa part à l'amour; mais il n'ose rompre avec les traditions cornéliennes, et même il n'est nulle part plus cornélien. D'un côté donc il laisse à la politique et à l'histoire la place que leur accordait Corneille; de l'autre, il donne une importance nouvelle à la peinture de la passion; mais il ne sait pas prendre franchement son parti, si bien que l'histoire est gâtée par le mélange de la galanterie, et la passion par le mélange de la politique. Il n'est donc plus tout à fait un disciple de Corneille, mais il n'est pas encore lui-même.
Des deux grands écrivains qui régnaient au théâtre avant lui, l'un. Corneille, ne voyant que ce qui le séparait de son jeune rival, ne cachait pas son hostilité; l'autre, Molière, avait été pour lui un utile conseiller, et c'est à la troupe de Molière que Racine donna d'abord Alexandre. Mais la troupe de Molière était médiocre pour la tragédie, et bientôt Racine porta sa pièce aux comédiens de l'hôtel de Bourgogne, rivaux de ceux du Palais-Royal. Ceux-ci n'en continuèrent pas moins quelque temps à jouer Alexandre, qui fut ainsi représenté sur deux théâtres à la fois; mais, justement froissé du procédé de Racine, Molière ne lui servit point sa part d'auteur. La perte d'un ami tel que Molière eût été fâcheuse pour l'avenir de Racine, encore inexpérimenté et trop enclin à se laisser égarer par les raffinements du bel esprit, si Molière n'avait été remplacé près de lui par Boileau.
Malgré tous ses défauts, peut-être à cause de ses défauts mêmes, Alexandre eut un grand succès; mais le triomphe d' A7idromaque allait tout éclipser.
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JUGEMENTS
J'aime Racine, et j'admire Corneille, Tous deux l'honneur du théâtre français, Des Grecs tous deux éclipsant les succès. Comment choisir entre double merveille?
Ici, la force et la sublimité ; Là, d'un vers pur la céleste beauté, La passion, les grâces, l'harmonie.
Vaste, élevé, profond, mais inégal.
Créant son art, son siècle, son rival.
L'un est génie, et l'autre a du génie.
Tous les deux sont rivaux, et n'ont point de vainqueur; Tous les deux ont vaincu les siècles et l'envie : Dans sa tète de feu Corneille eut le génie Que Racine avait dans le cœur.
Lebrun, Èpigrammes, II et III.
Racine eut son génie en goût, comme les anciens.