‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 3)Chapitre 8 sur 106 · JOUBERT · texte numérisé non relu

JOUBERT

Racine est le premier poète moderne, comme Louis XIV fut le premier roi moderne. Dans Corneille respire encore le moyen âge. En lui et dans la Fronde râle la voix de la vieille chevalerie qui pousse son dernier soupir; aussi le désigne-t-on comme un poète romantique ; mais dans Racine les sentiments et les poésies du moyen âge sont complètement éteints, il ne réveille que des idées nouvelles; c'esL l'organe d'une société neuve. On voit éclore dans son sein les premières violettes du printemps qui ouvre notre jeune âge, on y voit même les bourgeons des lauriers qui s'épanouissent plus lard si largement. Qui sait combien d'actions d'éclat jaillirent des vers

tendres de Racine? Les héros franf-ais qui frisent enterrés aux l'yramides, à Marenj^o, h Austerlitz, à léna, à Moscou, avaient entendu les vers de Racine, et leur empereur les avait écoutés de la bouche de Talma. Euripide est-il un plus grand poète que Racine? C'est ce que j'ignore : mais ce que je sais, c'est que ce dernier fut une source vivante d'enthousiasme, qu'il a enflammé le courage par le feu de l'amour, et qu'il a enivré, ravi et ennobli tout un peuple. Qu'exigez-vous de plus d'un poète?

Henri Heine, de l'Allemagne.

L'unité, la beauté de l'ensemble, chez Racine, se subordonne tout. Dans les moments même de la plus grande passion, la volonté du poète, sans se laisser apercevoir, dirige, domine, gouverne, modère. Il y a le calme de l'âme supérieure et divine, même au travers et au-dessus de tous les pleurs et de toutes les tendresses. C'est là un genre de beauté invisible et spirituelle, ignorée des talents qui mettent tout en dehors. Jamais rien qui ofTense ni môme qui étonne, rien d'étrange; sa manière comme sa physionomie est d'une beauté heureuse, ouverte sans être banale, d'une de ces beautés incontestables et qui existent pour tous.

Sainte-Beuve, Port-Royal, VI; Hachette.

Qui a enseigné à Racine cette délicatesse charmante, ces troubles gracieux, cette pureté dans la faiblesse même, cette mélancolie, quelquefois même cette profondeur, avec celte langue merveilleuse qui semble l'accent naturel du cœur même de la femme? On s'en va répétant que Racine écrit mieux que Corneille; dites seulement qu'ils écrivent tous deux très diiféreniment et comme on écrivait dans les deux époques si différentes où ils ont vécu.

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