ULYSSE
Vous ne m'en prierez point que je n'y satisfasse.
ACUII.LE.
Demeurons donc d'accord de l'heure et de la place.
Cette provocation en règle resle sans effet, et Ulysse n'est point nicMé au dénouement. 11 faut avouer que, si l'idée de ce personnage est heureuse, Rolrou n'a pas su lui prêter un rùle suffisamment dramatique. Au reste, Ulysse n'était pas tout à fait absent de la tragéde d'Euripide : sa souple industrie et son éloquence y sont signalées au premier rang des obstacles qu'Agamemnon rencontrerait s'il voulait sauver Ipliigénie. Chez Homère, cliez Euripide, chez Ovide, chez Rotrou, il est le politique habile et l'orateur écouté ; mais on a remarqué qu'Euripide et Rotrou ont vu surtout lUlysse narquois, hautain et batailleur. Racine l'a associé de plus près à son action et lui a rendu les traits principaux de son caractère légendaire. Dès le début de la pièce, nous savons qu'Ulysse a tout conduit, qu"il a laissé passer le premier torrent de la douleur d'Agamemnon, que même il a feint de la partager; puis, qu'il a usé de sa « cruelle industrie » pour le reconquérir. Il invoque de préférence la raison d'I-^tat, le dévouement à la patrie :
Songez-y : vous devez votre fille à la Grèce.
Assez peu sensible en apparence, il lui fait honte de « n'oser d'un peu de sang acheter tant de gloire». Mais il se fait plus impassible qu'il ne l'est; un fond de tendresse persiste en l'àme de ce politique qui est aussi un père, et s'en souvient parfois.
Je suis père, seigneur, et faible comme un autre : Mon cœur se met sans peine à la place du votre;
IPHIGENIE 23
Et, frémissant du coup qui vous fait soupirer, Loin de blâmer vos pleurs, je suis près de pleurer.
Mais ces attendrissements sont rares ; le père et l'homme s'effacent bientôt devant le Grec, préoccupé avant tout de sauvegarder les intérêts de la Grèce, de relever son honneur, d'assurer, par la prise de Troie,
... ce triomphe heureux, qui s'en va devenir L'éternel entretien des siècles à venir.
Facilement, ce caractère eût semblé dur. Racine a voulu que ce même Ulysse revînt, au dénouement, raconter à Glytemnestre comment Iphigénie a été sauvée, et réparer ainsi le mal qu'il avait fait parce qu'il avait cru devoir le faire, parce qu'il était, comme il le dit, jaloux de l'honneur de la Grèce, et que ses « austères conseils » étaient des conseils nécessaires. « Puisque enfin le Ciel est apaisé, » il est le premier à se réjouir qu'Iphigénie ait pu être épargnée. Ulysse, c'est riiomme politique, qui à la politique subordonne facilement l'humanité, mais qui, lorsque la politique le permet, redevient avec plaisir un homme.
Achille amoureux chez Roti'ou et chez Rachie. — Est-il uu héros épique ou rouiauesque?
Une autre nouveauté de ïlphiyénle de Rotrou, c'est qu'Achille y est amoureux. Il ne l'est pas dès le début, mais il le devient en voyant Iphigénie. Avec quelle fadeur galante s'exprime cet amour :
Beaux yeux, contre vos coups je ne suis plus Achille, Et celui qu'on a vu franchir tant de hasards Est aujourd'hui vaincu d'un seul de vos regards !
Ici il est un pelit-maître; ailleurs il est un matamore :
Partout je suis Achille, et ce fer, s'il le faut, N'attendra pas à Troie à montrer ce qu'il vaut. Quiconque de ce bras voudra forcer l'asile A sa honte apprendra quel est le bras d'Achille, Et ne publiera pas que de la main des dieux Le tonnerre lancé tombe plus furieux.