Je me sers de la tradiirtion Pessonneauï (Charpentier
2. Vovcz la très reiiKU'qiwble étude consacrée à l'orphisme par M. J. Girard, dans son Sentiment religieux en Grèce.
La Phèdre d'Euripide est moins coupable, moralement, et, par suite, dramatiquement moins intéressante. Elle se sent pour ainsi dire irresponsable: « J"ai perdu l'esprit; j'ai subi l'influence dhine divinité cruelle. » A quoi bon, dès lors, entrer en lutte avec la divinité? Elle maudit sa folie, mais elle endure, avec une résignation passive, ce qu'elle ne peut empêcher. Racine a presque traduit encore la fin de cet entretien, jusques et y compris le trait célèbre: «C'est toi qui l'as nommé! »
O haine de "Vénus ! O fatale colère !
Dans quels égarements l'amour jeta ma mère !
Oublions-les, Madame ; et qu'à tout l'avenir Un silence éternel cache ce souvenir.
Ariane, ma sœur, de quel amour blessée, Vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée !
Que faites-vous, Madame? et quel mortel ennui Contre tout votre sang vous anime aujourd'hui ?
Puisque Vénus le veut, de ce sang déplorable Je péris la dernière et la plus misérable.
Mais l'héroïne de Racine ne se sent pas, au même degré que celle d'Euripide, aux prises avec la volonté agissante, avec la rancune personnelle de Vénus : des fureurs de la Phèdre grecque, beaucoup plutôt que des transports de la Phèdre française, on peut dire à la lettre :
c'est Vénus tout entière à sa proie attachée.
La Phèdre de Racine rougit de confier son secret à sa nourrice ; la Phèdre d'Euripide, dans un délire à peu près inconscient, le révèle aux femmes deTrézène qui composent le chœur. « Le courroux d'une déesse s'est appesanti sur toi, » lui dit sa nourrice, qui, d'un esprit plus libre, plus pervers aussi, examine la situation, y cherche des remèdes, accumule les raisonnements subtils et les conseils équivoques, agit enfin par elle-même et, de son propre mouvement, va plaider près d'Hip-
4 COURS DE I.ITTEUATURE
polytc la cause tle Tamour de Plièdrp. llippolyto la repousse durement, l'accable de reproches injurieux, et vient sur la scène prononcer contre le sexe féminin tout entier un de ces réquisitoires qui ont valu à Euripide le surnom de k miso- {.'yne ». Observons que Phèdre n'essaye point de le lléchir, ne lui adresse même pas la jjarole; tout s'est passé en dehors d'elle, et, de son côté, Hippolyle n'invective directement que la nourrice, la seule coupable, en elTet. Que fera Phèdre pourtant? Non seulement elle chasse sa nourrice, qui invoque en vain pour excuse son aOcction aveuglément dévouvée (et dont il ne sera plus question), mais elle résout de se donner la mort. « En quittant la vie aujourd'hui Je réjouirai Vénus, qui pi'a perdue. » ]1 y a là comme un enlrainenient irrésistible, qu'aucune raison humaine ne suflit à expliquer. Chez Racine, Phèdre ne mourra qu'après avoir déclaré sa passion et s'être vengée de l'indifférence dédaigneuse dllippolyle; chez Euripide, elle meurt sans avoir eu l'occasion ni le désir de faire à Ilippolyte l'aveu qui la déshonorerait, et elle se tient pour déshonorée cependant, et, ce qui est plus extraordinaire encore, elle se venge en mourant de l'homme dont elle n'a même pas essayé de se faire aimer. Elle se pend , mais sa main crispée serre des tablettes qui accusent Ilippolyte innocent. Vengeance d'autant plus odieuse qu'elle est gratuite; mais, soyons-en sûrs, ce que Phèdre a écrit, c'est Vénus qui l'a dicté. C'est Vénus qui aveugle Thésée; mais son aveuglement est ici plus excusable : comment ne croirait-il pas à une dénonciation dont Phèdre a semblé vouloir garantir la sincérité par sa mort? Hippolyle, d'ailleurs, jusque dans ses protestations indignées, garde la même réserve discrète et délicate que dans la tragédie française.
O dieux ! pourquoi tiendrais-je ma langue captive, quand je péris par loi que j'honore "?... Mais non : quoi que je fasse, je ne persuaderai pas celui qu'il faudrait convaincre, et je violerais en vain le serment ([ui me lie.
Vénus triomphe; Ilippolyte mourant vient expirer sous les yeux de son père, qu'a détrompé Diane. Ces apparitions de divinités ne sont souvent chez Euripide que des procédés commodes dont il abuse pour dénouer l'action; mais ici, l'apparition de Diane, la chaste déesse, n'a pas seulement ce charme poétique et mystique qui l'a fait comparer aux plus suaves apparitions dont nous parle la littérature naïvement croyante du moyen âge, à ces visions où la Vierge, la bonne Dame, conso-
latrice des malheureux et des persécutés, se révèle à ses dévots qu'elle réconforte; elle est aussi nécessaire au dénouement, qui n'est point factice, car c'est pour avoir honoré la seule Diane qu'Hippolyte a été frappé par Vénus, et Diane lui doit une consoladon dernière.
O souffle divin 1 quoique en proie aux douleurs, je l'ai senti, et mon corps a été soulagé. La déesse Diane est en ces lieux. — Oui, c'est elle, infortuné, ta divinité chérie. — Vois-tu, ma souveraine, l'état déplorable où je suis? — Je le vois; mais les larmes sont interdites à mes yeux. — Tu n'as plus ton chasseur, ni ton serviteur... — Non, tu péris, toi qui m'étais si cher. — Ni le conducteur de tes coursiers, ni le gardien de tes images. — C'est ta per/idc YcHUs (lui a tout cnnduit. — Hétas ! je reconnais la déesse qui m'a perdu. — Elle a clé blessée de tes dédains; elle lui'ssait ta saf/esse. — C'est elle seule, je m'en aperçois, qui nous perd tous les trois. — Ton père, toi et l'épouse de ton père. — .Je déplore doue aussi tes malheurs de mon père. — Il a été trompé par les desseins de la déesse.
Désespéré, et plus touchant dans son désespoir que chez Racine, Thésée invoque la même excuse, qui, dans sa bouche, serait déplacée, si l'explication de la Iraj^édie entière n'était pas là. « Les dieux avaient égaré ma raison... Je me souviendrai longtemps, ô Vénus, des maux que tu m'as causés. » Hippolyte peut mourir en pardonnant à son père, aussi vraiment innocent, au fond, qu'il l'est lui-même. La seule coupable, c'est celle qu'on ne voit pas, celle dont Phèdre a été, non la complice, mais l'instrument et la victime.
On a dit que Racine avait transporté l'intérêt d'Hippolyle à Phèdre, et il est certain que la part de l'invention consiste surtout chez lui à avoir rejeté au second plan le personnage d'Hippolyte, pour concentrer toute la lumière sur le personnage de Phèdre. 11 vaudrait mieux dire qu'il a profondément transformé la nature de cet intérêt, qui estsurtout religieux chez Euripide, surtout humain chez Racine. Ce n'est pas seulement sous un nouveau jour que les mêmes personnages nous sont présentés : cène sont plus, à vrai dire, les mêmes personnages, et ce n'est plus la même pièce. Hippolyte n'est plus, ne saurait plus être le chaste adolescent voué au culte de Diane et que Vénus persécute, comme Phèdre ne saurait plus être l'instrument passif de Vénus. En faisant celle-ci responsable de ses actes, Racine l'a faite coupable; mais, en la faisant coupable, il lui a donné une physionomie personnelle et dramatique. Nous ne nous intéressons pas à la Phèdre grecque, quoiqu'on ne nous laisse pas douter de son innocence : c'est qu'elle n'agit point, et par conséquent ne vit point d'une vie vraiment dramatique. Nous
C, COURS DE LITTÉRATUBE
nous intéressons à la Phèdre françaisf, quoique nous la sachions coupable : c'est qu'elle n'est plus at/ie par une inexorable fatalité. Si nous y perdons quelque chose du côté du surnaturel, nous y gagnons beaucoup du c(Mé de la nature humaine, éclairée et approfondie par un poète qui est en même temps un psychologue.
L* " Hîppolyte » de Sj-ni^que. — Que Racine lui cniprniite 1" id«'e «le Phèdre (MMipable.
Avant Racine, un poète avait donné à Phèdre un caractère moins impersonnel et un rôle plus considérable dans l'action : c'est l'auteur d'un autre JUppolylc, Sénèque. iJans ses pièces de début, Hacine avait fait aux drames, ou plutôt aux déclamations dramatiques de Sénèque, des emprunts qui ne sont pas tous heureux. Il faut avouer pourtant que VJUiijjolyte latin est très supérieur aux Phrnicicnnes. et aux Troj/ennes du même auteur, et que Racine, cette fois, a eu raison d'y chercher son bien. D'ailleurs, il ne l'a pas trouvé sans peine : du fatras de Sénèque il lui a fallu dégager quelques beaux traits; il a su tout abréger, tout réduire à la juste mesure, tout vivifier.
Le premier acte n'est composé que d'un monologue d'Hippolyte et d'un dialogue entre Phèdre et sa nourrice. Hippolyte, suivi d'une troupe de chasseurs, invoque Diane, mais surtout distingue, avec une complaisance très curieuse et une rare compétence, les ditférentes races des chiens de chasse. Phèdre, qui lui succède, se plaint de l'infidélité vagabonde de son mari Thésée, profiigiis conjux; du mal fatal qu'elle éprouve comme sa mère l'a éprouvé; de la haine vouée par Vénus à sa famille. Sa nourrice, une raisonneuse qui disserte sur la vertu, essaye de l'apaiser et de la ramener à la raison. En reconnaissant la sagesse de ses conseils, Phèdre se déclare incapable de les suivre; une passion furieuse la domine. Mais celui qu'elle aime, Hippolyte, a voué une haine implacable à toutes les femmes, a résolu de vivre dans un célibat perpétuel. Sa nourrice le lui remontre :
Exosus omne feminœ nomen fugit ; Imniitis annos cœlibi vitœ dicat.
Tant mieux! Elle aura moins à craindre une rivale :
Genus omnc profugU. — Pcllicis careo mocu.
C'est ce que Racine a traduit par ces vers :
ŒN'ONE.
Il a pour tout 1g sexe une haine fatale.
Je ne me verrai point préférer de rivale.
Tantôt elle semble renaître à l'espérance, tantôt elle veut mourir. Le début du second acte nous la montre dévorée par un feu secret, incapable de goûter un moment de repos, souhaitant seulement de pouvoir, comme l'Amazone, mère d'Hippolyte, porterie carquois et lancer le javelot. Effrayée de la voir en proie à cette mortelle langueur, la fidèle nourrice se décide à parler à Hippolyte : sans l'avertir directement de l'amour de Phèdre, elle lui conseille de ne pas dédaigner Vénus : Hippolyte, qui a évidemment fréquenté les écoles de rhétorique, répond par un discours où est glorifiée la vie à l'état de nature, ■et où les femmes sont déclarées les auteurs de tous les maux. Il ne trouve pas d'expressions assez fortes pour caractériser la haine, l'horreur, l'exécration qu'elles lui inspirent :
Detestor omnes, horreo, fugio, exsecror.
A son tour, Phèdre parle, et avec moins de détours que la nourrice. Et pourtant sa déclaration est indirecte encore, comme l'est celle de la Phèdre française. Racine ici a presque traduit Sénèque.
Oui, je brûle pour Thésée : j'aime sa beauté, cette beauté dont brillait sa première jeunesse, lorsqu'un léger duvet couvrait à peine ses joues ; lorsqu'il osa porter ses pas dans le labyrinthe du monstre de la Crète, et qu'à l'aide d'un fil il en sortit vainqueur. Quelle grâce dans ces cheveux serrés d'une simple bandelette! Un vif incarnat colorait son aimable visage; son jeune bras annonçait déjà la vigueur d'un héros. Il était semblable à Diane, votre divinité, à Phébus, mon aïeul, ou plutôt à vous-même. Oui, tel il parut, lorsqu'il sut plaire même à son ennemi. Il avait votre noble maintien... Ah ! si vous eussiez suivi votre père sur les mers de la Crète, c'est à vous que ma sœur eût rjmis le fil sauveur i.