‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 3)Chapitre 76 sur 106 · Traduction Desforo;es, collection Nisard · texte numérisé non relu

Traduction Desforo;es, collection Nisard

On reconnaît le morceau célèbre :

Oui, prinC'î, je languis, jo Ijrûlo pour Thésée. Je l'aime, non point ti-l que l'ont vu les enfers, Volage aJoratevir de mille objets divers, Qui va du Dieu des morts déstiononn' la couche ; Mais fidèle, mais fier, et mèmi! un peu farouche, Charmant, jeune, traînant tous les cœurs après soi. Tel qu'on dépeint nos dieux, o>i tel que je vous voi. Il avait votre! port, vos yeux, votre langage ; Celte noble jtudeur colorait son visage, Lorsque de notre Cri;te il traversa les flots. Digne sujet des voîux des filles de Minos. Que faisiez-vous alors ? Pourquoi sans Hippolyte Des héros de la Grèce assembla-t-il l'élite? Pourquoi, trop jeune encor, ne pûles-vous alors Entrer dans le vaisseau qui le mit sur nos bords ? Par vous aurait péri le monstre de la Cièle, Malgré tous les détours de sa vaste retraite. Pour en développiT l'embarras incertain, Ma so'ur du fil fatal eût armé votre main. Mais non, dans ce dessein je l'aurais devancée : L'amour m'en eût d'abord insjjiré la pensée. C'est moi, prince, c'est moi dont l'utile secours Vous eût du labyrinthe enseigné les détours. Que de soins m'eût coûtés cette tête charmante ! Un fil n'eût point assez rassuré votre amante. Compagne du iiéril qu'il vous fallait chercher, Miii-mème devant vous j'aurais voulu marcher ; Et Phèdre, au labyrinthe avec vous descendue, Se serait avec vous retrouvée ou perdue.

Dans cette imitation même, pourtant, combien plus de délicatesse et de passion vraie que dans le modèle! et surtout combien plus de mesure dans la scène qui suit la déclaration! Chez Sénèque, Phèdre tombe aux pieds d'Hippolyte, le supplie d'avoir pitié de celle qui l'aime, et comme Hippolyte, indigné, la menace de son épée, pousse ce beau cri de passion : « Mourir de ta main, sans avoir trahi mes devoirs, c'est plus que je n'osais espérer! » Malgré quelques traits de ce genre, la comparaison ne se soutiendrait pas longtemps entre Sénèque et Racine. Chez la Phèdre de Racine, les transports les plus violents de la passion sont rachetés par des retours exquis de pudeur et de remords douloureux. Mais que dire des trois derniers actes de VHippolyte latin ? La nourrice a saisi l'épée dont Hippolyte menaçait Phèdre (dont Racine a mieux aimé que Phèdre voulût se frapper elle-même) ; elle l'a montrée au peuple, elle a publiquement accusé le fils de Thésée d'un projet criminel, et quand Thésée reparaît, la dénonciation calom-

nieuse que Phèdre porle contre Ilippolyte est toute prêle, comme le succès en est assuré. Dans un monologue déclamatoire, le père crédule maudit son fils, appelle sur lui la colère de Neptune. Presque aussitôt après, au quatrième acte, un messager vient annoncer la mort d'Hippolyte, décrit complaisammcnt le monstre qui l'a tué, n'épargne aucun détail à Thésée, qui d'ailleurs tient à être renseigné par le menu.

Que restera-t-il donc pour le cinquième acte? Rien, si ce n'est une longue plainte de Phèdre, qui se lamente sur le cadavre d'Hippolyte, avoue son crime et se tue. Thésée se lamente à son tour, mais sa douleur est trop emphatique pour nous toucher. Qui le croirait? Dans ses froids transports il essaye de reconstituer le cadavre; il en recherche, en reconnaît, en numérote pour ainsi dire les éléments divers :

Remettons à la place qu'ils occupaient ces membres confusément rassemblés. Ici devait être sa main valeureuse ; là sa main gauche, si habile à dirijrer des coursiers. Combien de parties de son corps ne seront point arrosées de mes larmes !... Quel est ce débris informe et tout défiguré par les blessures? .Je ne sais, mais c'est une partie de loi. Mettons-le à cette place qui n'est pas la sienne, où il manque quelque chose.

Il est difficile d'aller plus loin dans l'exécrable. Mais que de telles inventions ne nous fassent pas oublier ce que Racine doit à Sénèque. Phèdre, chez Sénèque, n'efface pas encore Hippolyte; mais elle est déjà au premier plan, et elle y restera.

Le sujet de « Phètlre » an théâtre français avant « Phèdre ». Analyse de la pièce»

Entre Sénèque et Racine le sujet de Phèdre a tenté plus d'un auteur dramatique français. Mais les érudits seuls lisent les trois Hippolyte de notre vieux Robert Garnier, plus digne que Jodelle du titre de père de la tragédie française ; de la Pinelière (163o) et de Gilbert (1647). Le titre suffit à indiquer que l'intérêt principal ne s'est pas encore déplacé, et qu'Hippolyte n'est pas encore éclipsé par Phèdre. Mais dans aucune de ces pièces Phèdre ne garde le rôle passif qu'elle a chez Euripide : c'est sur Sénèque et non sur Euripide que Garnier et la Pinelière ont pris modèle. Plus hardi, l'auteur d'Hippolyte ou le Garçon insensible, ce Gilbert dont il a été parlé à propos de

Rodogtine, a fait Hippolyte amoureux de Phèdre ; colle-ci n'est que fiancée du volage Thésée; par conséquent, elle a le droit d'aimer Hippolyle à son tour, et elle ne se venge de lui que parce qu'il a refusé de la disputer à son père. Un seul détail mérite de nous arrêter dans ce dernier essai dramatique : le personnage de la nourrice, dont Euripide et Sénèque ne s'étaient même pas souciés de nous dire le sort, mais dont Garnier avait accru l'importance dramatique en nous intéressant à ses remords, prend ici une physionomie plus précise : c'est la nourrice, élevée par dilbert à la dignité de confidente, qui accuse Hippolyte, pendant que Phèdre se tait; comme Œnone, elle s'en punit elle-même en se précipitant dans la mer. 11 y a donc là en germe une idée dont Racine a tiré un grand parti pour rendre sa Phèdre moins odieuse.

Il est curieux, au reste, d'observer avec quel art Racine a mis en œuvre tout ce qui ne lui paraissait pas indigne d'être emprunté même à une pièce aussi médiocre. Il s'est souvenu peutêtre de ce dialogue entre Hippolyte et son père :

HirPOLYTE.

Si je suis (^xilé pcmr un crime si noir,

Hélas ! qui d(^s mortels me voudra recevoir ?

Je serai redoutable à toutes les familles,

Aux frères pour leurs sœurs, aux mères pour leurs filles;

Où sera ma retraite en sortant de ces lieux?

Va chez les scélérats, les ennemis des dieux, Chez ces monstres cruels, assassins de leurs mères. Ceux qui se sont souillés d'incestes, d'adultères, Ceux-là te recevront.

Les adieux d'Hippolyte à ses amis ont, chez Gilbert, de la mélancolie et de la dignité.

Adieu, chers compagnons, mes fidèles amis, En qui mes jeunes ans ont trouvé tant de charmes, Mais ne m'accusez point, en répandant des larmes : Quand on n'est point coupable, on n'est point malheureux.

Mais c'est un Pradon qui peut être l'obligé d'un Gilbert, et Pradon lui prendra, en effet, la donnée essentielle de sa pièce celle qui précisément énerve l'intérêt de l'action, si elle ne l'anéantit pas : Phèdre fiancée, non pas épouse de Thésée. Un Racine n'a garde de tomber dans ces erreurs. Au reste, il se

plaçait à un point de vue tout différent du leur, et tout nouveau. Non seulement il donnait au rôle de Phèdre une importance dramatique beaucoup plus considérable, mais il accomplissait ■ce vrai miracle de la rendre moins odieuse en la rendant plus coupable. Les Anecdotes dramatiques de l'abbé de la Porte nous ont conservé une tradition assez suspecte, mais qui précise bien les intentions de Racine et l'opinion que les contemporains avaient de son originalité dans la manière d'envisager un drame abordé par tant d'autres avant lui.

J'ai entendu raconter par Mme do ]a Fayette , dit l'abbé de Saint- Pierre, que, dans une conversation, Racine soutint qu'un bon poète pouvait faire excuser les plus grands crimes, et même inspirer de la compassion pour les criminels. Il ajouta qu'il ne fallait que delà fécondité, de la délicatesse d'esprit, pour diminuer tellement l'horreur des crimes de ^Nlédée ou de Phèdre, qu'on les rendrait aimables aux spectateurs, au point de leur inspirer de la pitié pour leurs malheurs. Comme les assistants lui nièrent que cela fût possible, et qu'on voulut même le tourner en ridicule sur une opinion si i;xtraordinaire, le dépit qu'il en eut le fit résoudre à entreprendre la tragédie de Phèdre, où il réussit si bien à faire plaindre ses malheurs, que le spectateur a plus de pitié de la criminelle belle-mère que du vertueux Hippolyte.

Non ce n'est point par « dépit » ni par gageure que Racine écrivit Phèdre; mais le but qu'il s'est proposé est bien celui-là, et il l'a atteint. U est temps d'opposer sa tragédie à celles de ses devanciers. Nous en donnerons d'abord une brève analyse.

Acte I"'. — Le jeune Hippolyte, fils de Thésée et d'Antiope, reine des Amazones, annonce à son gouverneur Théramène qu'il va quitter la ville de Trézène, d'où l'écartent à la fois et la haine que semble lui témoigner Phèdre, sa belle-mère, et l'amour qu'il a conçu pour Aricie, princesse issue du sang royal des Pallantides, que persécute Thésée. Il ne sait pas que la haine apparente de Phèdre n'est, au fond, que de l'amour. Dans une scène admirable, Phèdre révèle cet amour criminel à sa confidente CEnone. Elle est accablée de honte et de douleur. Son époux est absent, mais va revenir. Tout à coup le bruit de la mort de Thésée se répand ; elle renaît à l'espoir : désormais elle pourra aimer Hippolyte sans crime.

Acte IL — Hippolyte fait ses adieux à Aricie, et lui avoue son amour, qu'elle ne repousse pas. De son côté, Phèdi^e déclare le sien à Hippolyte, qui l'écoute avec étonnement d'abord, avec horreur ensuite. Elle s'empare de son épée et veut se frapper; mais OEnone l'entraîne.

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