THÉRAMÈNE
Ah ! seigneur, si votre heure est une fois marquée. Le Ciel de nos raisons ne sait point s'informer. Thésée ouvre vos yeu.r en voulant les fermer; Et sa haine, irritant une flamme rebelle, Prête à son ennemie une grâce nouvelle.
Enfin d'un chaslo amour pourquoi vous effrayer? S'il a quelque douceur, n'osez-voufî l'essayer? En croirez-vous toujours un farouche scrupule? Crainl-on de s'égarer sur les traces d'Hercule? Quels courages Vénus n'a-t-elle pas domptés? Vous-même, où seriez-vous, vous qui la combattez, Si toujours Antio|)e, à ses lois opposée, D'une publique ardeur n'eût bn'ilé pour Thésée? Mais que sert d'affeeler un superbe discours? Avouez -le, lonl citaiiyc ; et depuis quelques jours On vous volt moins souvent, orgueilleux et sauvage, Tantctt faire voler un char sur le rivage, Tantôt, savant dans l'art par Neptune inventé. Rendre docile au frein un coursier indompté. Les forêts de nos cris moins souvent retentissent; Chargés d'un feu secret, vos yeux s'appesantissent. Il n'en faut point douter : vous aimez, vous brûlez; Vous périssez d'un mal que vous dissimulez. La charmante Aricie a-t-elle su vous plaire ?
HIPPOLYTR.
Théramène, je pars, et vais chercher mon père.
N'y a-t-il pas ici comme un sourire ? I/éléf,'ant scepticisme de Tliéramène, son aimable disserlalion sur la fatalité de l'amour, ne forment-elles pas un contraste bien curieux avec la confusion et le silence d'Hippolyte, qui n'ose s'avouer à lui-même jusqu'à quel point les dieux l'ont « humilié »? Cette scène est la seule où le personnage de Théramène semble rattaché à l'action. Quel rôle effacé il joue dans les trois actes suivants ! Avec quel accent d'infaillibilité suffisante il déclare que Thésée ne saurait être où l'on annonce qu'il est, en Épire, car il a parcouru l'Épire à sa recherche, et il suit bien à quoi s'en tenir. Mais, au cinquième acte, il prend sa revanche et inflige un récit d'une centaine de vers à Thésée désespéré. Le maître de galanterie tiendra, sans doute, à montrer en ce beau morceau qu'il est aussi un maître de rhétorique. Mais ses leçons de galanterie pouvaient rentrer dans son plan d'éducation; à quoi peut servir l'étalage de cette rhétorique inopportune? On a beaucoup admiré et beaucoup critiqué tour à tour le récit de Théramène. Fénelon, qui en reconnaît les grandes beautés, trouve que « rien n'est moins naturel », et l'on peut être de son avis, malgré l'essai de justification qu'a tenté Louis Racine. Mais Fénelon, égaré par son idéal un peu chimérique de simplicité, va bien loin quand il ajoute:
Théramène, qui vient pour apprendre à Thésée la mort de son fils, de-
vrait ne dire que ces deux mots et manquer même de force pour les prononcer distinctement : « Hippolyte est mort, un monstre envoyé du sein de la mer par la colère des dieux l'a fait périr. Je l'ai vu. » Un tel homme, saisi, éperdu, sans haleine, peut-il s'amusera faire la description la plus pompeuse de la figure du dragon ?
Voltaire répond cà Fénelon, en exagérant l'apologie comme Fénelon avait exagéré la critique :
On veut que Théramène dise seulement : « Hippolyte est mort, je l'ai vu, cin est fait. >. C'est précisément ce qu'il dit en moins de mots encore... Hipj'iilijte n'est plus. Le père s'écrie; Théramène ne reprend ses sens que pour dire :
...J'ai vu des mortels périr le plus aimable;
et il ajoute ce vers, si nécessaire, si touchant, si désespérant pour Thésée :
Et j'ose dire encor, seigneur, le moins coupsible.
La gradation est pleinement observée, les nuances se font sentir l'une après l'autre. Le père, attendri, demande 'iiiel dieu lui a ravi son /ils, quelle foudre soudaine... Et il n'a pas le courage d'achever; il reste muet dans sa douleur ; il attend ce récit fatal ; le public l'attend de même. Théramène doit répondre; on lui demande des détails, il doit en donner. Quel est le spectateur qui voudrait ne le pas entendre"? ne pas jouir du plaisir douloureux d'écouter les circonstances de la mort d'Hippolyte? Qui voudrait même qu'on en retranchât quatre vers ?
A la question de Voltaire la réponse serait aujourd'hui autre qu'il ne l'eût souhaitée. Plus d'un critique de notre temps, après Boileau, après Louis Racine, après Voltaire et la Harpe, a réfuté ce qu'il y avait d'outré dant les critiques de Fénelon et de Lamotte. On a fait observer que les récits épiques de ce genre abondent dans le théâtre ancien et dans le théâtre français ; qu'en celui-ci Racine est peut-être plus discret et certainement plus dramatique que la plupart de ses prédécesseurs; que, si une fois on admet l'emploi — d'ailleurs abusif au xva'= siècle — de ces récits oratoires, celui de Théramène est un des plus nécessaires, car il serait diitîcile de mettre sur la scène l'apparition du monstre et la mort d'Hippolyte; qu'enfln Thésée n'est pas encore éclairé sur l'innocence de son fils, et qu'il peut écouter ce récit avec trouble et douleur, mais sans un sentiment d'horreur intolérable, puisque c'est sa volonté qui s'est accomplie, et qu'il la croit juste. .Mais personne n'ose contester qu'il y ait une part de superllu dans cette narration à la fois trop relevée de ton et trop détaillée pour la circonstance.
Il est assez inutile aujourd'hui de reconnaître que, dans ce morceau célèbre, Racine, ordinairement si discret, a abusé de la poésie. Entraîné par
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le Jûsir do lutter avec Kuripide et Scnéque, il a trop prodi^'ué la richesse e l ' l'harmonie ; ce langage pompeux n'est pas celui d'une douleur récente et vive : Kénelon et Lamotte ont raison contre Boileau. Mais cette critique, pour être juste, doit être restreinte à. quelques vers : que l'on supprime la description du monstre et de l'effet produit jiar son a])paritiiin, tout le reste, malgré l'éclat des vers, est convenable et naturel; il n'y a plus rien que ïhérarnène n'ait pu dire ' .
Encore faut-il avouer, ce me semble, qu'une des causes principales de la froideur incontestable de ce récit au théâtre, c'est qu'il est fait par Théramène. Si ce gouverneur s'était montré, dans le cours de la pièce, plus grave et plus tendre, plus capable de résolution et d'émotion, nous serions mieux disposés à l'écouter et à nous laisser émouvoir par lui. Prenons-le tel qu'il est : au moins faut-il qu'on sente, dans le récit de cet épouvantable malheur, l'accent d'une douleur personnelle et toujours présente. Théramène se borne à nous apprendre que tout son sang s'est glacé dans ses veines, qu'il a couru « en soupirant » prés d'ilippolyte gisant h terie, à nous attester qu'il reverra toujours « cette image cruelle ». « Excusez ma douleur, » s'écrie-t-il; mais il n'est besoin d'excuse que pour ce qui est excessif, et sa douleur est la douleur la plus raisonnable du monde-. Ce n'est donc point en tant que récit épique et trop haut de ton pour la tragédie que le récit de Théramène nous déplaît. Le récit d'Ulysse, au dénouement d'Iphigénie, a le même caractère et, pourtant, n'est point froid : c'est qu'Ulysse le jette, pour ainsi dire, tout d'un trait aux spectateurs, en homme que domine et agite encore une impression confuse d'étonnement, d'horreur, de l'econnaissance aux dieux, et qui, surtout, est bien aise de voir finir si bien une aventure où il a eu trop de part. Théramène est resté étranger à la plus grande partie de l'action et, dans la catastrophe même, s'est borné à recueillir les dernières paroles d'Hippolyte, car, il l'avoue naïvement, w tout » a fui, sauf son élève, dont c'était le cas, pourtant, de se montrer l'utile gouverneur.