‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 3)Chapitre 79 sur 106 · BeUouT, les Ennemis de Racine · texte numérisé non relu

BeUouT, les Ennemis de Racine

2. Louis Racine, il est vrai, défend ainsi Théramène : « Il s'est écrié d'abord : Il Hippolj'te n'est plus ; » par ces mots rapides, il a annoncé la nouvelle et satisfait aux premiers mouvements de sa douleur. Il a maintenant repris ses esprits, il est en état de raconter le détail de cette mort; et comme il est frappé de toutes les circonstances d'une aventure si cruelte, il les raconte avec la même passion qui s'il les voyait encore ; l'elfroi dont il est pénétré lui fait employer les images les plus vives ; il croit voir encore le monstre sortir des Ilots ! « Fort bien; mais il dit les choses comme il les a senties, et it les sent froidement ; il parait plus préoccupe de prouver son talent que d'exprimer sa douleur.

Uix^polyte ainaiit<rAi*ieie. — Que cet auioiir, faible dans «>oi> expression, est nécessaire pourtant au drame.

Théraraène n'est utile au drame que comme allié d'Aricie . Mais Aricie n'a pas besoin d'allié pour vaincre. Il y a une nuance marquée entre ce caractère et celui des Andromaque, des Bérénice, des Iphigénie. Plus faite pour l'action que Junie, moins irrésolue qu'Atalide, celle que M. Jules Lemaître appelle la « coquette et fringante Aricie, si spirituelle et si avisée », celle que le pamphlétaire Subligny épargnait seule entre tous les personnages de Phèdre, plus sensible peut-être, dans la forme, est certainement aussi énergique au fond que les femmes de Corneille. Ne lui demandons point, l'amour furieux de Phèdre, l'amour qui conduit à la démence et à la mort; ne songeons point trop qu'elle survit seule au vaste massacre que Thésée a fait des Pallantides, et que la haine de Thésée la menace elle-même. Comme Andromaque est traitée en reine à la cour de Pyrrhus, Aricie n'est point si maltraitée par Thésée, le meurtrier de ses cinquante frères. Elle plaide même fort énergiquement près de Thésée, au dernier acte, la cause d'Hippolyte innocent.

Et comment souffrez-vous que d'horribles discours D'une si belle vie osent noircir le cours? Avez-vous de son cœur si peu de connaissance ? Discernez-vous si mal le crime et l'innocence '! Faul-il qu'à vos yeux seuls un nuage odieux Dérobe sa vertu, qui brille à tous les yeux 1 Ah 1 c'est trop le livrer à des langues perfides. Cessez : repentez-vous de vos vœux homicides...

Prenez garde, seigneur. Vos invincibles mains Ont de monstres sans nombre affranchi les humains. Mais tiiut n'est pas dâtritil; et ions eu laissez vivre l'n... Votre lîls, seigneur, me défend de poursuivre. Instruite du respect qu'il veut vous conserver, Je l'affligerais trop si j'osais achever.

Que dirait-elle donc, si elle osait « achever », elle qui défend moins le fils qu'elle n'accuse le père, elle dont les paroles si claires, parfois si dures, seraient trop comprises de tout autre que de Thésée ? Non, il faut en convenir, nous ne sommes plus

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ici dans l'âge mythologique : Aricie est une princesse française ([ui est en disgrâce, mais saura s'en relever, et s'en relève, en effet, au dénouement; car si elle perd Hippolyte, sur qui elle avait placé ses espérances, elle trouve un père adoplif en Thésée, son ennemi de la veille. Nous sommes sans inquiétude sur son avenir, à voir comme elle a su tirer parti du présent. KUe sent avec vivacité, sans doute, ce qu'il y a de faux dans sa situation, dans l'abandon où Thésée veut qu'on la laisse ; elle en témoigne quelque tristesse à sa confidente Ismène.

<) toi qui me connais, te semblait-il cioyable Que le triste jouet d'un sort impitoyable, Un cœur toujours nourri d'amertume et de pleurs, Dût connaître l'amour et ses folles douleurs?

Mais ces accès de mélancolie sont passagers, et ces i< folles douleurs », dont elle exagère la violence, n'égareront point sa raison ferme. Il est vrai pourtant qu'elle aime Hippolyte; elle l'aime avec sincérité, mais sans délire. Et pourquoi Taimet-elle? D'abord par une sympathie secrète : « de tout temps à l'amour opposée », elle a rencontré une âme semblalde à la sienne : Hippolyte n"a pas « les faiblesses » de son père : il a la beauté, la grâce, et il les méprise, ou les ignore. Elle s'est prise à l'aimer précisément parce qu'il n'aimait personne, parce qu'il ne voulait pas aimer,

j'aime, je l'avouerai, cet orgueil généreux

Qui jamais n'a fléchi sous le joug amoureux.

Phèdre en vain s'honorait des soupirs de Thésée :

Pour moi, je suis plus tière, et fuis la gloire aisée

D'arracher un hommage à mille autres offert,

VA d'entrer dans un cœur de toutes i)arts ouvert.

Mais de faire fléchir un courage inflexible,

De porter la douleur dans une âme insensible, 1

D'enchainer un captif de ses fers étonné, 1

Contre un joug qui lui plaît vainement mutiné : *

C'est là ce que je veux, c'est là ce qui m'irrite.

Hercule à désarmer coûtait moins qu'Hippolyte.

Voilà qui est bien féminin, mais qui n'est point vulgaire. C'est de la coquetterie, si l'on veut, et c'est de la fierté. Hélas! le rebelle Hippolyte n'est point si invincible qu'elle le croit. Lui- ■; même il le lui dit, et l'on regrette que sa bouche se plie s, l vite au langage de la galanterie. Ce prince « déplorable » l révolté longtemps contre l'amour, si dédaigneux des « faibles mortels » qu'il y voyait asservis, si heureux de contempler du

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bord leur naufrage, subit mainlenant la loi commune ; il se cherche, et ne se trouve plus ; la chasse l'importune, et l'équitation; il fait retentir les bois de ses gémissements. Ce n'est plus le fils de l'Amazone, c'est un berger de ÏAstrée. Il est trop facile de s'égayer aux dépens d'un galant novice qui, de bonne foi, croit aimer d'un amour « sauvage », et, vraiment, se calomnie :

Peut-être le récit d'un amour si saiirai/c Vous fait, enm'écoutant, rougir de votre ouvrage. D'un cœur qui s'offre à vous quel farouche enlrelien! Quel étrange captif pour un si beau lieu!

Mais ce langage est celui de tous les amoureux dans toutes les tragédies françaises du xvn^ siècle. Rodrigue mêle, il est vrai, à sa galanterie une fierté plus chevaleresque. L'élève de Théramène ne saurait être un Rodrigue. Qu'on écarle pourtant les formes de ce verbiage amoureux, et le sentiment qu'elles revêtent apparaîtra dans sa sincérité, dans sa délicatesse aussi. Hippolyte sait qu'Aricie est injustement persécutée par Thésée, et ce n'est pas seulement par amour, c'est par instinct d'équité, d'une équité attendrie, qu'il s'attache à lui faire oublier les raisons trop légitimes qu'elle a de se plaindre. Il est prêt à effacer ses droits devant les siens, et sans espoir de récompense, car c'est malgré lui qu'il laisse échapper ensuite l'aveu de son amour. Cet amour est celui d'un « honnête homme », et il n'en faudrait point mesurer la profondeur à la banalité de certaines expressions qui le trahissent en l'exprimant : la dernière pensée d'Hippolyte est pour Aricie.

Il est certain, pourtant, qu'Aricie intéresse davantage, au moins à ce point de vue, peut-être justement parce que son sexe et sa situation la dispensent de recourir à cette phraséologie galante. Elle semble d'un esprit plus vif et plus résolu, aussi sincère, mais moins ingénu et résigné que celui d'Hippolyte. Ce n'est point elle qui se serait laissé accuser et condamner sans élever la voix. S'il se perd, c'est qu'Aricie n'est plus à ses côtés pour le conseiller et le sauver. Chaque fois qu'il la voit, chaque fois qu'elle lui parle, il se sent plus confiant, moins enfant et plus homme. Elle accepte de le suivre dans son exil, qui sera pour tous deux une délivrance, mais elle ne le suivra qu'après l'avoir épousé.

Je sais que sans blesser l'honneur le plus sévère. Je me puis affranchir des mains de votre père :

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