‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 3)Chapitre 81 sur 106 · ŒNONE · texte numérisé non relu

ŒNONE

Il a pour tout le sexe une haine fatale.

Je ne me verrai point préférer de rivale. Enfin tous tes conseils ne sont plus de saison. Sers ma fureur, QCnone, et non point ma raison.

Œnone, sa nourrice et son esclave, est trop disposée à lui obéir : dévouée corps et âme à celle qui est pour elle à la fois

une fille et une maîtresse, elle est prête à la suivre chez les moris, à l'y précéder même : elle l'en a menacée en lui rappelant que sa vie est indissolublement liée à la sienne.

Cruelle, rjuand ma foi vous a-f-elle déçue ? Songez-vous qu'en naissant mes bras vous ont reçue? Mon pays, mes enfants, pour vous j'ai tout quitté. Réservicz-vous ce prix à ma fidélité '?

« Innocente ou coupable », elle ne reculera devant rien pour la servir. Jusque-là pourtant, pas plus que Phèdre, elle n'est criminelle, et elle ne mérite pas tout à fait encore les reproches que Phèdre lui adresse.

Je te l'ai prédit; mais tu n'a pas voulu. Sur mes justes remords tes pleurs ont prévalu. Je mourais ce matin digne d'être pleurée; J'ai suivi tes conseils : je mœurs déshonorée.

Non, Œnone et Phèdre ne sont pas encore coupables; mais Œnone le devient à ce moment précis. C'est qu'il faut sauver Phèdre. Phèdre n'est pas

de ces femmes hardies Qui, goûtant dans le crirnc une tranquille paix, Ont su se faire un front qui ne rougit jamais.

Phèdre se croit déshonorée et ne survivi^a pas à son déshonneur; il faut qu'elle vive. Œnone va s'y employer, et la seconde phase des fureurs de Phèdre va s'ouvrir. Dans sa préface, Racine montre avec une netteté saisissante l'utilité dramatique de ce personnage d'Œnone, qui détourne sur elle, par son initiative sans scrupules, ce que le crime de Phèdre a de plus odieux.

J"ai pris soin de la rendre (Phèdre) un peu moins odieuse qu'elle n'est dans h^s tragédies des anciens, où elle se résout d'elle-même à accuser Hippolyte. J'ai cru que la calomnie avait quelque chose de trop bas et de trop noir pour la mettre dans la bouche d'une princesse qui a d'ailleurs des sentiments si nobles et si vertueux. Cette bassesse m'a paru plus convenable à une nourrice, qui pouvait avoir des inclinations plus servîtes, et qui néanmoins n'entreprend cette fausse accusation que pour sauver la vie et l'honneur de sa maîtresse. Phèdre n'y donne les mains que parce qu'elle est dans une agitation d'esprit qui la met hors d'elle-même, et elle vient un moment après dans le dessein de justilîer l'innocence et de déclarer la vérité.

Elle aussi, CEnone sent « quelque remords » de dénoncer Hippolyte innocent; mais, pour que le but de Racine soit atteint, il faut qu'Œnone soit franchement odieuse. Racine, qui

lui prêtait au début le langage le plus touchant, lui prête donc maintenant le langage le plus cynique. Pour sauver l'honneur de Phèdre, il ne faut pas craindre de verser même le sang.

Il faut immoler tout, et même la vertu.

Phèdre hésite; mais soudain Hippolyte paraît, se hâtant à la rencontre de son père; elle croit voir sa perte écrite « dans ses yeux insolents »; elle se prête aux machinations d'Œnone. Mais peut-être elle croit, avec CEnone, que Thésée bannira seulement un fils qu'il aime, comme il l'a déjà fait, sur la prière de Phèdre, et, comme alors, elle souffrira moins si elle ne le voit plus. Voici pourtant que les redoutables imprécations de Thésée ont frappé son oreille : elle accourt, elle le supplie de moins hâter sa vengeance; elle va justifier peut-être l'innocent. Mais ce même Hippolyte, qui n'aime pas Phèdre, aime Aricie; elle l'apprend, elle se tait, mordue au cœur par la jalousie, et cette jalousie, qui exaspère sa passion, elle l'exhale dans un monologue briUant, puis dans une scène avec CKnone, la plus admirable peut-être de la pièce entière.

Quel feu mal étouffé dans mon cœur se réveille? Quel coup de foudre, ô Ciel ! et quel funeste avis ! Je volais tout entière au secours de sou fils , Et m'arrachant des bras d'CEnone épouvantée, Je cédais aux remords dont j'étais tourmentée. Qui sait même oiî m'allait porter ce repentir? Peut-être à m'accuser j'aurais pu consentir; Peut-être, si la voix ne m'eût été coupée. L'affreuse vérité me seraitéchappée. Hippolyte est sensible, et ne sent rien pour moi! Aricie a son cœur ! Aricie a sa foi !

Ah ! douleur non encore éprouvée !

A quel nouveau tourment je me suis réservée !

Tout ce que j'ai souffert, mes craintes, mes transports,

La fureur de mes feux, l'horreur de mes remords,

Et d'un refus cruel l'insupportable injure,

N'était qu'un faible essai des tourments que j'endure.

Ils s'aiment 1 Par quel charme ont-ils trompé mes yeux?

Gomment se sont-ils vus? depuis quand? dans quels lieux?

Tu le savais : pourquoi me laissais-tu séduire?

De leur furtive ardeur ne pouvais-tu m'instruire?

Les a-t-on vus souvent se parler, se chercher?

Dans le fond des forêts allaient-ils se cacher?

Hélas 1 ils se voyaient avec pleine licence.

Le Ciel de leurs soupirs approuvait l'innocence;

Ils suivaient sans remords leur penchant amoureux;

Tous les jours se levaient clairs et sereins pour eux,

Et moi, triste rebut de la nature entière,

Je me cnchais au jour; je fuyais la lumière...

Quel fruit recevront-ils de leurs vaines amours? Ils ne se verront plus.

rnivDRE.

Ils s'aimeront toujours.

Au moment que je parle, ah ! mortelle pensée! Ils bravent la fureur d'une amante insensée. Malgré ce même e.xil qui va les écarter, Ils font mille serments de ne se point quitter. Non, je ne puis souffrir un bonheur qui m'outrage. Œnone, prends pitié de ma jalouse rage : 11 faut perdre Aricie. Il faut de mon épou.x Contre un sang odieux réveiller le courroux. Qu'il ne se borne pas à des peines légères : Le crime de la sœur passe celui des frères. Dans mes jaloux transports je le veux implorer.

Que fais-je? Où ma raison se va-l-elle égarer? Moi jalouse ! et Thésée est celui que j'implore ! Mon époux est vivant, et moi je brûle encore! Pour qui? Quel est le cœur où prétendent mes vœux? Chaque mot sur mon front fait dresser mes cheveux. Mes crimes désormais ont comblé la mesure. Je respire à la fois l'inceste et l'imposture. Mes homicides mains, promptes à me venger, Dans le sang innocent brûlent de se plonger. Misérable ! Et je vis !

Ce qui fait l'inimitable beauté de telles scènes, ce n'est pas seulement qu'elles nous rendent au vif les tortures de l'amour jaloux; c'est que, psychologiquement admirables, elles le sont plus encore dramatiquement; c'est qu'elles nous font assister, dans l'âme douloureuse et toute frémissante de Phèdre, au conflit, tragique au plus haut degré, des sentiments les plus contraires. Phèdre aime Hippolyte, et le hait; elle veut le perdre, et ne songe qu'à lui, ne parle que de lui; elle savoure d'avance sa vengeance à longs traits, et elle se fait horreur d'en avoir même conçu la pensée. A ses cris de honte elle mêle des regrets étrangement passionnés, d'un accent si profond et si vrai, que le spectateur ne peut plus que la plaindre:

Hélas! du crime affreux dont la honte me suit • Jamais mon triste cœur n'a recueilli le fruit.

Le cynisme d'OEnone, qui parle presque ici le langage d'une suivante de comédie, fait mieux ressortir encore la poignante

sincérité de cette confession. Comme un grand orage qui dévaste à la fois et purifie, la jalousie, en passant sur l'àme de Ph èdre, la bouleverse et l'assainit en la préparant au repentir. Le remords s'insinue dans cette âme, qu"il relève et qui, d'ailleurs, a toujours été plus égarée que corrompue. Elle se ressaisit, repousse avec indignation les maximes éhontées d'Œnone, qu'elle accuse de sa perte, et qu'elle chasse. OEnone s'écrie :

Ah! dieux, pour la servir j'ai tout fait, tout quitté; Et j'en reçois ce prix! Je l'ai bien mérité.

Est-il vrai qu'elle l'ait mérité, elle dont le dévouement à sa maîtresse est si absolu, si désintéressé? Est-il vrai qu'elle soit un « monstre exécrable »? Phèdre, qui, plus d'une fois, lui a demandé de servir sa fureur, n'est-elle pas injuste et ingrate envers elle? Ne voyons que les intentions du poète : il a voulu qu'Œnone fût sacrifiée. Esclave, Œnone pouvait et devait se dévouer à celle qu'elle a élevée, dont elle sauverait volontiers la vie aux dépens de la sienne. Femme, intérieurement libre, elle est, comme toute autre, moralement responsable des moj'ens qu'elle emploie pour atteindre le bul même le plus légitime. Or le dévouement d'Œnone, louable en soi, est condamnable par le cynisme dont il s'enveloppe et par les criminels artifices auxquels elle a recours. Est-elle inconsciente? On !e dirait parfois, à voir avec quel naturel elle expose les combinaisons ou développe les maximes les plus machiavéliques; mais pour tromper Thésée et perdre Hippolyte, elle fait preuve de tant d'habileté et de sang-froid, qu'il est difficile de ne pas la juger consciente, c'est-à-dire coupable. Elle a donc « mérité » son sort ; elle le sait, et s'en punira bientôt elle-même. Plus nous nous serons laissé persuader par le poète qu'elle est la cause principale du malheur de Phèdre, plus « la douleur vertueuse » de celle-ci, ses remords, son aveu final et son expiation volontaire, nous toucheront et nous feront dire, avec Phèdre elle-même :

Jamais femme ne fut plus digne de pitié.

DniiK (|ii<>II(> iiicsiirc « Pliètlre » est inspii'éc de l'esprit janséniste. — l^a double fatalité de la destinée et de la passion.

Voltaire, qui jugeait « le rôle de Thésée trop faible, Hippoyte trop Français, Aricie trop peu tragique, Théramène trop condamnable de débiter des maximes d'amour à son pupille », voyait pourtant dans le rôle de Phèdre « le plus beau qu'on ait jamais mis au théâtre dans aucune langue..., ce qui a jamais été écrit de plus touchant et de mieux travaillé..., le chef-d'œuvre de l'esprit humain ' ». Ce qu'il y admirait, ce n'était point, sans doute, l'inspiration à demi chrétienne que plusieurs critiques postérieurs ont cru y reconnaître, et pourtant il signalait ce que semblait avoir de parliculièrement janséniste la dernière des tragédies profanes de Racine :

Je sais de science certaine qu'on accusa PZ/jV/rc d'être janséniste. Comment ! disaient les ennemis de l'auteur, sera-t-il permis de débiter à une nation chrétienne ces maximes diaboliques :

Vous aimez : on ne peut vaincre sa destinée; Par un charme fatal vous êtes entraînée"?

N'est-ce pas là évidemment un juste à qui la grâce a manqué"? J'ai entendu tenir ces propos dans mon enfance, non pas une fois, mais trente-.

Rousseau notait aussi, mais pour la reprocher à Racine qui nous faisait excuser Phèdre criminelle, cette sorte de fatalité qui domine et entraine le drame entier. « Qu'apprend-on dans Phèdre, disait-il dans sa Lettre à cCAlemhert, sinon que l'homme n'est pas libre, et que le Ciel le punit des crimes qu'il lui fait commettre? » Mais où Rousseau signale un dangereux fatalisme, Chateauljriand salue un christianisme riche en fortes leçons.

Phèdre n'est qu'une épouse chrétienne. La crainte des flammes vengeresses et de l'éternité formidable de notre enfer perce à travers le rôle de cette

1. Dictionnaire philosophique, art. Dramatique, Amplification: — Remarques sur Pulchérie.

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