Essai sur l'esthétique de Descartes, Thorin
i'i instruire leurs spectateurs qu'à les divertir, et s'ils suivaient en cela la véritable intention de la tragédie. » Aucun doute n'est possible ; c'est à Port-Royal que ce discours s'adresse, et nous ne sommes point surpris d'apprendre que Phèdre réconcilia Racine avec Arnauld.
Oui, Phèdre regarde « la seule pensée du crime avec autant d'horreur que le crime même ». Pourquoi donc semble-t-elle se complaire en cette pensée? Elle y vit comme dans un rêve, d'où elle s'éveille parfois, mais où la retient une puissance supérieure à sa volonté.
Insensée, où suis-je? et qu'ai-je dit?
Où laissé-je égarer mes vœux et mon esprit? Je l'ai perdu : les Dieux m'en ont ravi l'usayc...
Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler; Je sentis tout mon corps et transir et brûler ; Je reconnus Vénus et ses feux redoutables. D'un saiif/ i/u'clle poursuit tourmciils iuéviudilca.
Phèdre est victime d'une sorte de fatalité héréditaire, à laquelle elle essayerait vainement d'échapper. Cette fatalité la pousse vers Hippolyte qu'elle voudrait fuir, lui arrache l'aveu — nullement volontaire, elle le proclame — d'une passion qu'elle est la première à condamner.
Objet infortuné des vengeances célestes,
Je m'abhorre encor plus que tune me détestes.
Les dieux m'en sont témoins, ces dieux qui dans mon flanc
Ont allumé le feu fatal ii tout mon sauy ;
Ces dieux qui se sont fait une gloire, cruelle
De siduire le cœur d'une faible mortelle.
Nous dirions aujourd'hui qu'elle obéit, malgré elle, à une toutepuissante « suggestion », qu'elle est comme « hypnotisée » par l'obsession d'une idée fixe que lui inspire cette « implacable Vénus » à qui s'adresse le poignant monologue du troisième acte. Phèdre s'appartient si peu à elle-même qu'à tout moment elle s'étonne et s'indigne de ce qu'elle dit, de ce qu'elle fait : « Misérable! et je vis! » Par où est poignant encore le cri qu'elle jette à Minos, son père :
Pardonne : un dieu cruel a perdu ma famille,
si ce n'est par l'effort que Phèdre fait pour se ressaisir, et par le sentiment amer de son impuissance ? Mourante, comment
explique-t-elle, sans vouloir l'excuser, cette aberralion presque inconsciente?
Le Ciel mit dans mon sein une flamme funeste ; La détestable Œnone a conduit tout le reste.
Plaidoyer trop commode, semble-t-il, car si « le Ciel » et « la détestable OEnone », sa complice, ont tout conduit, Phèdre est innocente. Mais qu'a donc fait Œnone, sinon éveiller les mauvais instincts qui dormaient dans l'âme de Phèdre, et prêter une voix à cette conscience troublée? Phèdre n'eût pas obéi aux perfides suggestions d'OEnone, si les suggestions d'OEnone n'avaient facilement pénétré dans une âme préparée à les recevoir. Phèdi^e reste donc libre et responsable de ses actes ; mais dans quelle mesure ?
Phèdre peut être victime, soit de la fatalité proprement dite, d'une fatalité mystérieuse et toute divine, — que ce soit la fatalité antique de la destinée, ou la fatalité de la grâce janséniste, — soit de la fatalité de la passion, tout humaine. Ecartons la fatalité antique; Racine, sans doute, a tenu souvent à rappeler que Phèdre est égarée par une divinité malfaisante : Jocaste ', Oreste, Agamemnon, tant d'autres, dans le théâtre de Racine, sont opprimés aussi par le destin. Mais ce ressort, tout-puissant autrefois, ne peut être le ressort essentiel d'un drame moderne; et quand Phèdre dit « Vénus », nous interprétons « la passion », Est-ce la fatalité janséniste, la prédestination, qui se substitue à la fatalité antique? Disons, s'il nous plaît, avec Sainte-Beuve , que « la doctrine de la grâce se sent toute voisine de là » ; mais ne disons pas trop, en paraphrasant la première proposition de Jansénius : « Il y a des choses que Phèdre voudrait faire et qu'elle ne peut faire, parce que les forces dont elle dispose sont insuffisantes à compenser l'absence de la grâce, qui rend ses efforts impuissants. » Pris en lui-même, le jansénisme n'est pas dramatique; le spectacle d'une âme qui se débat en vain contre une prédestination tyrannique est plus pénible qu'émouvant. Il n'y a plus d'incertitude sur le résultat de la crise, partant, plus d'intérêt véritable. Ce qui est vrai, c'est que Racine, janséniste par son éducation, a toujours, au contraire de Corneille, étudié de préférence dans l'âme humaine ce qui faiblit, non ce qui résiste, la passion qui s'abandonne,