‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 3)Chapitre 84 sur 106 · Voyez le curieux monologue de la Thi-baide, 111, ii · texte numérisé non relu

Voyez le curieux monologue de la Thi-baide, 111, ii

non la volonté qui se possède; c'est qu'il a vu les défaillanct-s de la nature humaine plus volontiers que ses victoires.

Reste la fatalité de la passion, qu'un janséniste peut-être était fait pour mieux comprendre, mais que les jansénistes n'ont pas été seuls à connaître. Avec un art infini, Racine a groupé toutes les ciiTonstances qui pouvaient rendre les actes de Phèdre naturels, excusables, presque nécessaires. Elle ne veut point parler d'abord ; elle mourra plutôt que d'avouer sa honte. Mais voici qu'on annonce la mort de Thésée ; libre désormais, Phèdre sent grandir sa passion; il semble que la fortune se fasse sa complice. Ce bruit était faux: Thésée revient; Phèdre va donc mourir? Non: Œnone la sauve en perdant Hippolyte ; elle n'a qu'à se laisser faire. Mais c'est un crime qu'elle laisse s'accomplir; elle le sent, elle s'en repent, elle va s'en accuser. Autre fatalité: Thésée lui apprend qu'elle a une livale, et la jalousie étouffe le repentir.

Voilà bien des circonstances qui inclinenl Phèdre au crime; mais en esl-il qui l'y délerminent irrésistibleme nt ? Aon, à moins qu'on ne prenne au sens littéral les plaintes de Phèdre sur la « haine de Vénus )>. Si l'on s'en tient à la fatalité de la passion, il faut distinguer nettement deux parties dans la tragédie: celle où Phèdre, libre encore, bien que soumise à de terribles intluences, pourrait s'arrêter par un effort suprême, fort difficile déjà, mais non tout à fait impossible; celle où elle renonce à la lutte, et n'est plus seulement poussée, mais agie. S'il n'y avait pas lutte, il n'y aurait pas tragédie. Et il y a lutte, puisque Phèdre elle-même nous instruit, au premier acte, des précautions, vaines sans doute, mais significatives, qu'elle a prises contre son amour, en tenant Hippolyte éloigné d'elle. 11 y a lutte, puisque cette passion, si violente qu'elle soit, est aussi, comme on l'a observé souvent, une passion qui se connaît et s'analyse, qui a ses reculs aussi bien que ses élans. Il y a lutte enfin, puisque, même dans le paroxysme de son délire, Phèdre n'est jamais absolument inconsciente, et que ses remords donnent au drame, avec tout son intérêt, toute sa signification morale, ou, pour parler comme Racine, toute sa valeur « raisonnable ».

La querelle de « Phèdre ». — Qu'un simple échec d'amonrpropre ue suffit pas à expliquer la retraite de Racine.

« Quoi qu'il en soit, le but moral de Phèdre est hors de doute. » On peut s'en tenir à cette affirmation, ou plutôt à cette constatation de Sainte-Beuve, et pour la justifier il suffit de renvoyer à la préface de Racine. C'est donc en écrivant Phèdre que Racine faisait un pas décisif vers ses maîtres de Port-Royal, qu'il avait abandonnés jadis et un peu calomniés; ce n'est pas après l'avoir écrite, et sous le coup d'un échec immérité, qu'il revenait à eux et à la foi. On lui fait tort vraiment en attribuant à une sorte de dépit puéril cette retraite, qui ne fut point si surprenante, et qui, en tout cas, fut définitive.

A quoi bon rappeler ici les incidents de la querelle de Phèdre, aussi vive, plus vive peut-être, mais d'une importance moindre au point de vue du théâtre, que la querelle du Cid? Indiquonsen seulement les points essentiels. Racine, adversaire du vieux Corneille et ami de Boileau, était d'autant moins bien vu dans certains salons du temps, qu'il commençait à être mieux vu à la cour. Marie-Anne Mancini, duchesse de Bouillon, protectrice de la Fontaine, dont elle ne fut pas, on l'a vu, le bon génie, et son frère Philippe Mancini, duc de Nevers, furent au premier rang des ennemis du poète. C'était, dit Saint-Simon, « un tribunal avec lequel il fallait compter ». Habituée de cet hôtel un peu précieux et pédantesque, M"'^ Deshoulières proposa, dit-on, de susciter un émule à l'auteur de la Phèdre qui allait être jouée sur le théâtre de l'hôtel de Bourgogne, le vendredi l'^'" janvier 1G77. Ce rival était Pradon, la victime de Boileau; de quelques années plus âgé que Racine, il avait débuté beaucoup plus tard, par sa misérable tragédie de Piraine et Thisbé. Il n'avait que trois mois devant lui pour rejoindre l'auteur à'Iphigènie, pour ainsi dire, à la course, et, plus tard, il s'excusait par là des imperfections de son style, oubliant le mot d'Alceste :

Voyons, Monsieur, le temps ne fait rien à l'affaire.

Il n'arriva pas à temps, cependant, et la première représenla-

Page 1