C. de Litt. — RACINE [Phèdre
tion de sa pièce fut donnée le dimanche qui suivit celle de la Phèdre racinienne, par l'ancienne troupe de Molière, devenue la troupe des comédiens du roi. La cabale s'arrangea de manière à faire croire que le public dédaignait la première et lui préférait la seconde : suivant Louis Racine , « ils s'avisèrent d'une nouvelle ruse, qui leur coûta, disait Boileau, quinze mille livres: ils retinrent les loges pour les six premières représentations de l'une et de l'autre pièce, et, par conséquent, ces loges étaient vides ou remplies quand ils voulaient. » 11 est vrai que, comme le remarque Sainte-Beuve, Racine lui-même avait pris une bonne partie de la salle pour la première représentation de sa l'hcdre, faisant refuser des places aux sus^pect» envers qui il osait se le permettre : « M"" Deshoulières ellemême n'enira que par contrebande. Qu'on se mette à la place d'une femme-auteur à qui on refuse une place à pareil jour! » Le procédé dont se plaint Louis Racine, et le sonnet injurieux dont l'auteur principal fut M"'= Deshoulières n'auraient donc été que des revanches.
Cette guerre des sonnets, qui, à un moment, ne fut pas sans dangers pour Racine, et dont l'histoire est partout, ne nous arrêtera pas : « Il est bien vrai, dit Valincour, que durant plusieurs jours Pradon triompha, mais tellement que Racine fut sur le point de tomber et à Paris et à la cour. Je vis Racine au désespoir. » 11 ne faudrait pas exagérer la profondeur de cet échec, doù la tragédie de Racine ne tarda pas à se relever; mais c'est déjà trop que le goût public ait pu hésiter un moment ; c'est trop que des critiques comme Ravie aient pu confondre ensuite dans le même éloge les deux Phcdre, « qui sont deux tragédies très achevées ». Schlegel, peu suspect de favoriser Racine, remet à sa vraie place la Phùdrc de Pradon, « où l'on ne découvre pas le mouîdre vestige de l'antiquité, où tout rappelle les peintures des cabinets de toilette au temps de Louis XIV ». Si l'on veut se convaincre que Schlegel a raison, qu'on lise, dans la Harpe, l'analyse qu'il fait de cette œuvre mal venue, où pas un personnage ne nous intéresse. Phèdre n'est plus — comme dans la tragédie de Gilbert — que la fiancée de Thésée, et la Harpe remarque que Pradon a pris soin de mettre dans sa bouche une critique de la Phèdre de Racine. Elle remercie les dieux de ne l'avoir point unie à Thésée par le mariage :
Ils ont sauvé ma gloire, et leur courroux funeste Ne sait point aux mortels inspirer un inceste,
Et mon âme est mal propre à soutenir l'horreur De ce crime, l'objet de leur juste fureur.
Et pourtant, observe aussi la Harpe, Pradonne se fait pas faute ■d'imiter Racine, puisqu'il donne à Phèdre pour confidente Aricie elle-même, à peu près comme Racine avait fait d'Atalide la confidente de Roxane. Cette situation pouvait devenir dramatique, et Pradon semble en avoir eu l'instinct, puisqu'il fait donner à Hippolyte par Thésée jaloux l'ordre d'épouser Aricie, et que Phèdre, jalouse elle-même, s'offre pour lui transmettre cet ordre. Mais quel médiocre parti il a tiré de cette idée ! Alarmé pour la vie d' Aricie, que Phèdre menace d'égorger, Hippolyte se jette aux genoux de celle-ci, et Thésée, qui l'y surprend, lance contre lui la malédiction fatale. Que nous fait ici la colère de Thésée? Ce n'est plus un père qui se croit offensé par son fils ; c'est un rival qui se plaint de se voir préférer un rival plus jeune. Dès lors, il n'est plus que ridicule. Aricie n'a pas davantage la fine clairvoyance que Racine lui a prêtée.
Que cette tragédie informe, écrite dans le style le plus plat, ait pu être égalée à la sienne, Racine a di\ en être surpris et affecté. On sait combien son amour- propre était irritable ; les consolations si délicates que lui apporta Tépitre VU de Boileau ne guérirent pas cette blessure. Mais l'échec — relatif et momentané — de sa Phèdre ne suffit pas à le détacher du théâtre profane et à le précipiter dans une piété austère, qui ne voulait même plus se souvenir des triomphes passés. Ce fut l'occasion, ce ne fut pas le motif, ou, du moins, ce ne fut pas le seul motif de sa retraite. Quand on étudie de près sa vie et son œuvre, de plus en plus imprégnées, pour ainsi dire, de christianisme, on voit que ce ne fut point là un coup de théâtre inattendu. Iphigénie est déjà plus chrétienne que Monime. Phèdre l'est plus qu'Iphigénie. Lentement, l'ànie de Racine, enivrée de jeunesse et de gloire depuis Andromaque, remonte vers les pieux souvenirs d'autrefois, et la cabale montée contre Phrdre, en touchant à fond celte âme infiniment sensible, ne fit que hâter les progrès d'une conversion déjà préparée et commencée.
BIBLIOGRAPHIE
TEXTES
Éditions Bcrnardiu (Delagrave), Mesuard (Hachette).
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