LA JEUNE ISRAÉLITE
Moi, je pourrais trahir le Dieu que j'aime ! •J'adorerais un dieu sans force et sans vertu, Reste d'un tronc par les vents abattu, Qui ne peut se sauver lui-même !
LE CHŒUR chaule.
Dieux impuissants, dieux sourds, tous ceux qui vous implorent Ne seront jamais entendus :
Que les démons et ceux qui les adorent Soient à jamais détruits et confondus !
11 y a quelque chose d'ardemment et peut-être d'étroitement farouche dans celte piété. Mais comme elle est sincère ! avec quelle terreur superstitieuse, au troisième acte, le chœur recule, frémissant, devant Aman qui pénètre chezEsther!
.Je croyais voir marcher la mort devant ses pas.
Mais ce sont des jeunes filles, et la poésie bihlique, passant par leurs bouches, perd un peu de son àprelé, peut-être même de sa force véritable"? 11 serait puéril de prétendre que la partie
lyrique d/'s^/cr, si riche d'images empruntées à la Bible, ait toujours Inute la hauteur du lyrisme biblique. D'abord, il est Irop clair qu'une tragédie oi^i des souvenirs contemporains, plus ou moins inconscients, étaient associés aux souvenirs de la l>ible,.une tragédie faite pour être jouée par les demoiselles de Saint-Cyr et représenlée devant la cour de Louis XIV, a dû être un peu adoucie et comme transposée de ton. M"'' de Sévigné n'était pas la seule à chercher et à trouver dans Esther des conseils directement applicables au gouvernement des Etals.
Rois, chassnz la calomnie :
Ses criminels attentats Des plus paisibles Ktats Troublent l'heureuse harmonie.
Sa fureur, de sang avide, Poursuit partout l'innocent.
Rois, prenez soin de l'absent Contre sa langue homicide.
De ce monstre si farouche Craignez la feinte douceur :
l.a vengeance est dans son co-ur, Et la i)itié dans sa bouche.
La fraude adroite et subtile Sème de fleurs son chemin ; Mais sur ses pas vient enfin Le repentir inutile.
Il paraît excessif pourtant d'accuser le poète d'avoir abaissé à la mesure des enfants le lyrisme grandiose des livres saints'. Peut-être l'a-t-il un peu féminisé : ce qui domine dans le lyrisme A'Esthcr, c'est le gracieux, c'est l'accent plaintif et tendre.
nNU DES PLUS JEUNES ISRAÉLITES.
Hélas! si jeune encore, Par quel crime ai-je pu mériter mon malheur? Ma vie à peine a commencé d'éclore :
Je tomberai comme une fleur Qui n'a vu qu'une aurore.
Hélas ! si jeune encore, Par quel crime ai-je pu mériter mon malheur ?
1. ■• Les chœurs sout d'une suavité qui enchante; ils retlètent en les tempérant les grandioses images des psaumes hébraïques, ils distdient en paroles de miel le suc qu'ils ont puisé dans leurs fleurs sauvages. Les cris éclatants du psalmiste y prennent la cadence d'un doux gémissement ; ses lamentations, l'accent attendri des voix féminines. Le poète mesure le lyrisme orageux de la Bible aux bouches ingénues chargées de le répéter. Comme Elle au Livre des Rois, les prophètes s'abaissent, dans le poème de Racine, à la mesure des enfants. >> (P. de Smnt-
VlCTOR.)
Mais n'y Irouve-t-on que cela? Il serait facile de prouver le contraire, et il suffirait de citer des couplets admirables par l'inspiration et le mouvement, tels que celui-ci :
Dieu descend et revient habiter parmi nous : Terre, frémis d'allégresse et de crainte ; Et vous, sous sa majesté sainte, Cieux, abaissez-vous !
Rien, sans doute, dans Esther, ne s'élève à la hauteur de la prophétie de Joad dans Athalie ; mais le lyrisme biblique n'est pas tout entier dans le sublime; il sait être aussi, selon les circonstances, gracieux, tendre, naïf. C'est ce côté de la poésie biblique qui, en un pareil sujet, devait surtout frapper Racine. Ce n'est donc pas vers Athalie qu'il faut regarder, si l'on veut sentir tout le prix des chœurs d'Exther, c'est plutôt vers ces essais lyriques si imparfaits, que nous avons signalés dans les pièces de (îarnier, de Mathieu et de Monchrestien. Même pour la partie lyrique, Racine n'inventait rien, à proprement parler, puisque Garnier avait écrit les chœurs des Juives. D'où vient donc qu'il réussissait la où ses prédécesseurs avaient échoué? C'est que, trompés par une admiration indiscrète pour l'antiquité, ils avaient transporté de vive force le chœur antique dans le drame moderne, sans prendre la peine de l'incorporer à l'action, de l'y fondre. On ne passait point sans étonnemeut d'un dialogue tout profane et souvent prosaïque à un chant lyrique qui, par son essence même, partons les souvenirs de son origine sacrée, gardait quelque chose de plus élevé, de presque religieux. Aussi le chœur, dans les tragédies de la Renaissance, ne fut-il qu'une sorte de curiosité archaïque, sauf dans les pièces comme les Juives, où il était étroitement j'elié au sujet. Aussi cet ornement inutile lombe-t-il de lui-même à mesure que le mouvement de l'action devient plus vif — avec Hardy, dont les chœurs sont rares et négligés — et que l'étude des caractères se fait plus profonde — avec Corneille et Rotrou, qui n'ont plus que des stances. — Il y a des stances encore dans la première œuvre dramatique de Racine, dans la Thébaide ; il n'y a plus, dans ses chefs-d'œuvre profanes, que des rôles de confidents, dernier et lamentable reste du chœur ancien. Les confidents n'ont pas disparu d'Esther; mais les chœurs y reparaissent avec éclat et n'y semblent pas seulement naturels, mais nécessaires ; ils n'y figurent pas à titre de brillants intermèdes, qui interrompent l'action ; ils soutiennent l'action au contraire, lui donnent
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un sens, en sont la vie et l'àme. Ainsi le poète chrétien, nourri de la Bible, ressaisit sans ell'ort rbarmonie des éléments lyriques et dramatiques dans la tragédie grecque. Seulement, dans Esther, l'élément lyrique est piépondérant. C'est Athalie qui réalisera le parfait équilibre.
L'inspiration bililiqnc «lans les caractères. — Estlier et Mardochéc pins Juifs que clirctiens.
11 n'était guère possible à Racine de faire paraître sur la scène de Saint-Cyr — comme a osé le faire dans une certaine mesure le poète autrichien Grillparzer, ami de Beethoven — la Juive fière et rusée, tenace et vindicative, que nous offre la Bible. Est-ce à dire que l'Eslher de Racine soit tout à fait chrétienne et tout à fait Française ? On a trop vu la douceur, pas assez la fermeté de ce caractère. « Esther, toujours en prière ou en larmes, dit M. Albert, a la suavité d'une colombe blessée et tendre. « — « C'est, dit P. de Saint-Victor, une reine douce et tendre, timide et pieuse, qui confesse son Dieu devant Assuérus avec l'exaltation dune martyre chrétienne, qui mène une vie claustrale dans le palais de Suse, et gouverne son candide troupeau de jeunes filles comme une abbesse d'Israël. » Les mots sont jolis, mais ne répondent pas exactement à la vérité des choses.
Ce qui frappe d'abord, en effet, c'est la douceur naturelle d'Esther. Elle conte à Élise comment, tremblante et docile, elle s'est laissé diriger jusque-là par son oncle Mardochée. Jour et nuit tourmfenté du triste état des Juifs, Mardochée a fondé leur délivrance sur les faibles mains d'Esther. Elle, <.< pour toute brigue et pour tout artifice », offre ses larmes au Ciel. C'est le Ciel qui fait pencher la balance en sa faveur, c'est Dieu qui agit sur l'âme d'Assuérus.
Dieu lient le cœur des rois entre ses mains puissantes.
Déjà nous entrevoyons, mêlés à cette douceur timide et un peu triste d'Esther, des sentiments plus vifs et plus forts, une foi absolue dans le Dieu des Juifs, un absolu dévouement aux intérêts de la race asservie qu'il faut délivrer, de la patrie perdue
qu'il faut reconquérir. Rien ne détourne Esther de cette pensée : ni l'éblouissement de son élévation soudaine au trône, ni les fêtes bruyantes qui suivent son mariage.
Hélas ! durant ces jours de joie et de festins, Quels étaient en secret ma honte et mes chagrins ! Esther, disais-je, Eslher dans la pourpre est assise; I.a moitié de la terre à son sceptre est soumise : Et de Jérusalem l'herbe cache les murs 1 Sion, repaire affreux de reptiles impurs, Voit de son temple saint les pierres dispersées, Et du Dieu d'Israi-1 les fêtes sont cessées !
11 est à peine besoin que Mardochée lui rappelle sa mission; et pourtant Mardochée n'a d'autre rôle que de servir les desseins de Dieu sur Eslher, et par elle sur Assuérus. Ainsi, dans Athalie, Joad est l'instrument de Dieu, et se sert à son tour de •J oas pour faire tiiompher la volonté divine. Mais le caractère de Joad, presque toujours présent sur la scène, toujours agissant , a plus de relief. Mardochée ne paraît pas, et, en apparence, n'agit pas assez pour être un personnage très dramatique. Mais il faut le voir invisible à la porte du palais ou dans le palais, dont un ange lui ouvre l'accès, près d'Esther ou derrière elle, comme au-dessus de lui-même il faut voir l'invisible Jéhovah. On ne fait que l'entrevoir, et pourtant les traits de sa physionomie sont bien nettement accusés, et il semble difficile d'être plus Juif qu"il ne l'est. Lui, chrétien et Français! Singulier chrétien que cet homme qui vit de la haine et ne connaît pas le pardon ! Ce n'est pas l'humilité chrétienne, c'est l'orgueil judaïque qui est un des traits essentiels de son caractère. Sorti du -sang des rois, il méprise Aman, ce parvenu; Juif, membre et chef du peuple élu, il a horreur de cet Amalécite, race que son Dieu, dit-il, amaudite de sa propre bouche. Son énergie semble d'autant plus virile que la douceur d'Esther semble plus timide; sa politique rusée, d'autant plus habile que la candeur d'Esther semble plus ingénue. Le discours qu'il lui tient au premier acte est bien d'un « saint » israélite.
Quoi I lorsque vous voyez périr votre patrie,
Pour quelque chose, Esther, vous comptez votre vie !
Dieu parle : et d'un mortel vous craignez le courroux I
Que dis-je? votre vie, Esther, est-elle à vous?
N'est-elle pas au sang dont vous êtes issue ? .
N'est-elle pas à Dieu dont vous l'avez reçue"?
Et qui sait, lorsqu'au trône il conduisit vos pas.
si pour sauver «on peujjle il rn' vous j^arilait pas? Songcz-y bien : ce Dieu ni' vous ajias choisie Pour (Hre un vain spectacle aux peuples de l'Asie, Ni pour charmer les yeux des profanes humains ; Pour un i>lus noble usa^^e il réserve ses saints. S'immoler pour son nom et pour son héritajîc, D'un enfant d'Israi'-l voilà le vrai partage : Trop heureuse pour lui de hasarder vos jours ! Kl quel besoin son bras a-t-il de nos secours ? Que peuvent contre lui tous les rois de la terre 1 En vain ils s'uniraient pour lui faire la guerre : Pour dissiper leur ligue il n'a qu'à se montrer; Il parle, el dans la poudre il les fait tous rentrer. Au seul son de sa voix, la mer fuit, le ciel tremble : Il voit comme un néant tout l'univers ensemble ; Et les faibles mortels, vains jouets du trépas. Sont tous devant ses yeux comme s'ils n'étaient pas. S'il a permis d'.\man l'audace criminelle, Sans iloute qu'il voulait éprouver votre z(Me. C'est lui qui, m'excitant à vous oser chercher. Devant moi, chère Esther, a bien voulu marcher : Kt s'il faut que sa voix frappe en vain vos oreilles, Nous n'en verrons i)as moins éclater ses merveilles. Il jieul confondre Aman, il peut briser nos fers Par la plus faible main qui soit dans l'univers : Et vous, qui n'aurez point accepté celte grâce, Vous périrez peut-être, et toute votre race.
C'est le pur esprit de la Bible. Mais, en vérité, pourquoi tarif sermonner Esther ? Elle est femme, et tremble ; mais elle est Juive, et sait bientôt dompter les troubles de la chair.
Contente de périr, s'il faut que je périsse, J'irai pour mon pays m'offrir en sacrifice.
Sa prière à Dieu n'est pas une prière quelconque ; c'est celle d'une Israélite élevée dans la piété la plus exclusive, dans le mépris des dieux étran^çers et dans la conviction ingénue que, seul, le peuple juif est chéri de Dieu, du seul vrai Dieu, du sien.
Mon père mille fois m'a dit, dans mon enfance. Qu'avec nous tu juras une sainte alliance. Quand, pour te faire un peuple agréable à tes yeux. Il plul à ton amour de choisir nos aïeux.
Comme tous les Juifs, elle attend le Messie promis; comme eux tous, forcée de vivre parmi les infidèles, elle a horreur de leurs cérémonies et de leurs fêtes, qu'elle considère comme autant de c< profanations ». Épouse d'un roi de Perse, elle est
resiée secrètement mais obstinément Israélite. Assuérus lui inspire quelque terreur, mais nulle tendresse : ce n'est pas l'amour, c'est le devoir qui l'a jetée dans ses bras. Comme elle a su le séduire, elle sait le garder, pour la plus grande gloire de Jéhovah. Son plaidoyer du troisième acte « enlevait » M"*^ de Sévigné. Il nous semble aujourd'hui plus habile encore qu'éloquent, et surtout plus juif que chrétien. Gomment Dieu a puni les Juifs qui l'avaient abandonné pour d'autres dieux; comment, dans le dessein de les relever ensuite, il a fait choix de Cyrus « avant qu'il vît le jour » ; comment il a rejeté la race du fils de Cyrus, qui avait interrompu l'ouvrage commencé; comment à sa place il a mis Assuérus, elle l'explique avec une complaisance qui serait froide si sa foi n'était persuasive, étant profondément sincère, et si la crise n'était décisive dans l'histoire du peuple de Dieu. Ce Dieu, elle l'invoque au début (le son discours, et il faut croire qu'il l'inspire ; mais comme elle sait, pour mériter d'être aidée par le Ciel, s'aider ellemême ! Comme le vrai caractère de la femme et de la race se révèle ! Quelle hauteur, dès le début, lorsqu'elle condamne Aman au silence! sous quels mépris insultants ensuite elle accable ce barbare, ce Scythe! Avec quelle diplomatie féminine elle lui oppose Mardochée, le sauveur du roi, qu'Aman veut faire périr, parce qu'il lui a refusé des marques de respect, d'adoration, dues au roi seul !
Il n'a devant Aman pu fléchir les genoux,
Ni lui rendre un honneur qu'il ne croit dû qu'il vous.
Dans la Bible, Mardochée est moins haljile et plus franc ; il ne s'est pas cru permis, dit-il, de rendre à un homme, quel qu'il soit, un culte réservé à Dieu. A ne voir en Esther que l'avocat éloquent tour à tour et souple des Israélites, quel art délicat de louer Assuérus en le séparant d'Aman et en rejetant sur ce ministre tout l'odieux d'un arrêt inique ! Quel portrait discret et fin jusqu'en son émotion, de ces Juifs si calomniés !
Et que reproche aux Juifs sa haine envenimée? Quelle guerre intestine avons-nous allumée '? Les a-t-on vus marcher parmi vos ennemis ? Fut-il jamais au joug esclaves plus soumis ? Adorant dans leurs fers le Dieu qui les châtie, Pendant que votre main sur eux appesantie A leurs persécuteurs les livrait sans secours, Ils conjuraient ce Dieu de veiller sur vos jours,
Do rompre dos méchants les trames criminelles, De raellre voire tronc à l'ombro fie ses ailes. N'en dotitoz point, Seigneur, il fut votre soutien; Lui s(iul mit à vos pieds le Parthe et l'Indien, Dissipa devant vous les innombrables Scythes, El renferma les mers dans vos vastes limites : Lui seul aux yeux d'un Juif découvrit le dessein De deux Iraîlres tout prêts à vous percer le sein.
Tout semble calculé pour toucher Assuérus. Quand le but est atteint, quand Aman est perdu, quand il supftlie, elle trouve, pour repousser ses prières, d'âpres accents qui rappellent fort mal, ce nous semble, « la suavité de la colombe blessée et tendre ». Chamfoi t même en est surpris, un peu fâché : « Celui qui avait admiié, dit-il, dans la jeune reine le dangereux courage de braver les ordres d'un despote pour sauver sa patrie voudrait pouvoir encore admirer en elle la clémence. » C'est demander à Esther de cesser d'être Juive pour devenir chrétienne, el elle est Juive malgré tout : une Juive à la physionomie atténuée, sans doute, et parfois attendrie, mais une Juive enfin.
L'ne cour orientale : un despote et nn favori ; Assnérns et Aman.
Le vrai roi de Perse, c'est Aman, tant qu'il règne sur Assuérus lui-même. Demandons à Montesquieu les raisons de cette inertie du despote et de cette toute-puissance du favori.
Il résulte de la nature du pouvoir despotique que l'homme seul qui l'exerce le fasse de même exercer par un seul. L'n homme à qui ses cinq sens disent sans cesse qu'il est tout, et que les autres ne sont rien, est naturellement paresseux, ignorant, voluptueux. Il abandonne donc lesaflaires. Mais, s'il les confiait à plusieurs, il y aurait des disputes entre eux , on ferait des lirigues pour élre le premier esclave ; le prince serait obligé de rentrer dans l'administration. Il est donc plus simple qu'il l'abandonne à un vizir, qui aura d'abord la même puissance que lui *.
Voilà pourquoi, de la condition la plus vile élevé, à force de ruse et d'audace, au rang le plus envié. Aman gouverne en véritable vizir l'empire où il fut acheté comme esclave.