Esprit des fois, II
Mes richesses des rois égalent l'opulence ; Environné d'enfants, soutiens de ma puissance, Il ne manque à mon front que le bandeau royal.
i.*.. ^que la « majesté terrible» d'Assuérus se cache à tous au fond d'un palais mystérieux, Aman est, aux veux du peuple, le seul représentant visible du pouvoir, qu'il exerce « avec un cœur d'airain », avec une sorte de soif d'impopularité : l'universelle malédiction lui est douce. Ce n'est point sans peine, cependant, qu'il a dompté Assuérus, ce « fier lion » qui fait trembler Esther elle-même, et qui, « terrible en ses soudains transports », a plus d'une fois, il l'avoue, déconcerté ses desseins longuement tramés. Mais c'étaient feux de paille que ces grandes colères, et Assuérus rentrait ensuite dans sa majestueuse indolence, tandis qu'Aman, avec une persévérance que rien ne décourageait, reprenait l'effort interrompu. C'est ainsi qu'il est devenu le vrai, le seul maître de l'État, et qu'il peut se vanter insolemment à Esther de tenir les Pds qui font mouvoir ce monarque inerte à la fois et mobile.
Je sais par quels ressorts on le pousse, on l'arrête, Et fais, comme il me plaît, le calme et la tempête.
C'est qu'il connaît à fond ce despote défiant et crédule tour à tour, emporté et superstitieux, qui ordonne avec férocité un massacre épouvantable, et consulte les savants chaldéens sur un songe qui le terrifie ; qui est animé contre les Juifs d'une haine instinctive et ignorante; qui montre une douleur sincère en apprenant qu'Esther a puisé la vie « dans cette source impure », et qui n'a pas songé même à l'interroger sur son origine ; qui oublie de récompenser l'homme à qui il doit la vie (mais quoi ! c'est un effet « inévitable » des embarras du trône!), et qui, pris de remords un peu tard, passant d'un extrême à l'autre, le comble d'honneurs « inouïs »; assez politique, d'ailleurs, pour comprendre qu'il a tout intérêt à se montrer généreux :
Mais plus la récompense est grande et glorieuse. Plus même de ce Juif la race est odieuse, Plus j'assure ma vie...
Il trembla pour sa vie, dit Aman, lorsqu'il nous apprend quels ressorts, crédulité, orgueil, lâche terreur, il a fait jouer pour
le décider h signer Tédit impitoyable. Un despote tel qu'Assuérus appelle un favori tel qu'Aman; la confiance du despote dans le favori est, en effet, absolue, et s'exprime avec un>' candeur qui fait sourire.
Approche, heureux ajjjjui du tiijne de ton mailre, Ame de mes conseils, et qui seul tant de fois Du scei)trc dans ma main as soulagé le poids. Un reproche secret embarrasse mon âme.
Je sais combien est pur le zèle qui t'enflamme : Le mensonge jamais n'entra dans tes discours, Et mon intérêt seul est le but où tu cours.
Comment donc se fait-il qu'il perde en un jour, en une beure, cette confiance si obstinément aveugle? C'est que, dans une cour d"Orient, quelqu'un est plus puissant encore que le toutpuissant favori : la favorite. Aman n'a pas pris ses précautions contre elle. Peut-être la brusque disgrâce de Vaslbi l'a-t-elle rassuré sur la solidité de ces influences féminines. Mais combien Esther est plus dangereuse, étant plus modeste et plus douce! Cet aulocrale ennuyé, « parfois mélancolique, » triste possesseur d'un pouvoir qui inspire la crainte, mais éloigne la sympathie, s'est laissé prendre au charme nouveau de cette candeur.
Je ne trouve qu'en vous je ne sais quelle grâce
Qui me charme toujours et jamais ne me lasse.
De l'aimable vertu doux et puissants attraits I
Tout respire en Esther l'innocence et la paix.
Du chagrin le plus noir elle écarte les ombres,
Et fait des jours sereins de mes jours les plus sombres...
Oui, vos moindres discours ont des grâces secrètes ;
Une noble pudeur à tout ce que vous faites
Donne un prix que n'ont point ni la pourpre ni l'or.
S'il rend aux Juifs la liberté; s'il leur livre même « le sang de tous leurs ennemis », c'est qu'il veut honorer, à sa façon, « le Dieu qu'Esther adore ». Cet amour, joint à l'orgueil royal (il est humilié d'avoir été ou paru être le jouet d'Aman , l'entlamme facilement" de colère et de honte ». Point d'hésitations, point d'enquête. A quoi bon ? Ne lit-il pas dans les yeux d'Aman qu'Aman est coupable? Dés lors, son ministre n'est plus qu'un monstre, dont il faut purger la terre « à l'instant », sans autre forme de procès.
Il faut avouer qu'Aman n'est pas le plus redoutable des ad-
ESTIIER ;n
versaires. L'orgueil a quelque chose de noble chez le souverain ; chez le favori il prend une forme puérile et basse. Il est pro- ;^ -tîrinné, sans doute, à l'origine et à l'àme de ce parvenu, et l'on j.e juge point si invraisemblable que certains critiques l'ont jugé l'emportement qui lui fait sacrifier tous les Juifs parce qu'un Juif a refusé de se courber devant lui. Mais on assiste avec plus d'étonnement encore que de terreur à l'explosion de celte colère vaniteuse.
Un homme tel qu'Aman, lorsqu'on l'ose irriter, Dans sa juste fureur ne peut trop éclater : II faut des châtiments dont l'univers frémisse; Qu'on tremble en comparant l'offense et le supplice : Que les peuples entiers dans le sang soient noyés. Je veux qu'on dise un jour aux siècles effrayés : Il fut des Juifs, il fut une insolente race; Répandus sur la terre, ils en couvraient la face ; Un seul osa d'Aman attirer le courroux ; Aussitôt de la terre ils disparurent tous.
Ce qui le caractérise, c'est une certaine incapacité de se dominer, de se contenir. Voyez quelle est son humiliation, disons plus, son désespoir, après qu'il s'est vu contraint de promener à travers Suse le triomphe de Mardochée. Tour à tour Zarès, sa femme, et Hydaspe, son confident, essayent en vain de l'apaiser. On ne comprend guère comment la Harpe a pu écrire que le rôle de Zarès est entièrement inutile : elle est là pour l'avertir du danger, et pour mettre en lumière, par son sangfroid même, l'orgueilleux égarement de son mari. Sans doute elle n'a pas été inutile à son élévation, car elle est clairvoyante, de sens droit et fin; elle lui conseille de dissimuler, de dévorer l'alfront, de ne pas fatiguer le roi de ses plaintes chagrines. C'est Aman lui-même, s'il faut en croire sa femme, qui lui a enseigné cette politique nécessairement patiente du «sage», c'est-à-dire de l'ambitieux qui veut s'élever au pouvoir et s'y maintenir. Mais Aman n'a su que s'y élever; il ne sait pas s'y maintenir, et cet homme au « cœur d'airain », qui a bravé les malédictions, dur aux petits, souple devant les grands, cet homme qui semblait si fort, laisse voir à plein l'irrémédiable fragilité du colosse aux pieds d'argile. Comme tous les violents, il est faible au fond. De là l'intérêt de cette scène où une femme à l'esprit lucide combat un courroux « aveugle » qu'elle a peine à comprendre, et s'efforce de ramener au sens de la réalité un