IL
connaître avec le temps comme nous la foUe, Et dans les vers, jeu, musique et bon -vin Entretenir son iimocenli vie, C'est le moyen d'en reculer la fin.
La réponse de la Fontaine donne k cette défmitioy^^^^ «;inte une ampleur et un accent nouveaux : « i en reviens a ce a! e vous me dites de ma morale, et suis fort aise que vou.
eVdem'n opinion que vous en avez. Je - suis pas moins ennemi que vous du faux air d'esprit que prend un liberiin. Quiconqu'e l'affectera, je lui donneiai la palme du ndicule.
Rien ne m'oblige à faire un livre, Mais la raison m'oblige à vivre En sage citoyen de ce vaste univers ; Citoyen qui, "voyant un monde si divers, Rend îi son auteur les hommages Que méritent de tels ouvrages.
Ce devoir acquitté, les beaux vers, les doux sons, Il est vrai, sont peu nécessaires ; Mais qui dira qu'ils soient contraires A ces éternelles leçons î On peut goûter la joie en diverses façons : Au sein de ses arais répandre mille choses, Et recherchant de tout les effets et les causes, A 'table, au bord d'un bois, le long d un clair ruisseau. Raisonner avec eux sur le bon, sur le beau K »
l'amitié a paru, et les conversations intelligentes et les l.autes pensées; voilà de quoi nous réconcilier avec 1 epicu-
risme.
Discours à l'Académie.
11 y a des hommes que la force des choses fait académiciens, et qui ne semblaient point prédestinés à l'être. La Fontaine est de ceux-là. Lorsque, en 1683, il se présenta aux suffrages de l'Académie, il avait pour concurrent le sage Bo\lea"; mai.s il avait aussi pour adversaires tous ceux qm affectaient d oublier l.s Fables pour ne se souvenir que des Contes. Un certain Roze iatlaqua vivement dans le sein de l'Académie; mais benserade, !c défendit. Être défendu par Benserade, c'était déjà un chali-
< 1 :.. lettre de Saint-Ev.eniond et colle de la l'ontaine sont de décembre 1687.
ment. Louis XIV, sévère pour les autres, lui en inQigea un second en refusant d'approuver son élection. En dépit des vers du pauvre poète pour le roi, en dépit de l'inlervention de M"" de Thiange elle-même, il eût persisté dans son opposition, si Boileau neùt été nommé à son tour et s'il n'avait pu ainsi approuver les deux élections à la fois, l'une corrigée et sauvée par l'autre.
C'est ce qui explique peut-être le ton humble et presque contrit du discours de la Fontaine (2 mai 16S4) : « Messieurs, je vous supplie d'ajouter encore une grâce à celle que vous m'avez faite: c'est de ne point attendre de moi un remerciement proportionné à la grandeur de votre bienfait. Ce n'est pas que je n'en aie une extrême reconnaissance; mais il y a de certaines choses que l'on sent mieux qu'on ne les exprime; et bien que chacun soit éloquent dans sa passion, il est de la mienne comme de ces vases qui, étant trop pleins, ne permettent pas à la liqueur de sortir. » Pauvre la Fontaine! Déjà le grand CorneiÙe, aussi gauche dans ces sortes de compliments, avait comparé la joie à une « liquéfaction intérieure » dont il était inondé. La Fontaine poursuit, mais avec un demi-sourire, je pense: « Vous voyez, messieurs, par mon ingénuité et par le peu d'art dont j'accompagne ce que je dis, que c'est le cœur qui vous remercie, et non pas l'espril. » Ici, le bonhomme se fait trop bonhomme vraiment.
L'exorde suffira pour permettre de juger du discours. Il est tout en éloges: éloge de l'Académie, qui sait « également bien la langue des dieux et celle des hommes », et aussi « le langage de la piété », le premier de tous; juridiction plus respectée que celle de l'ancien sénat romain, l'Académie exerce une autorité souveraine dans la république des lettres, et le peuple se soumet sans réplique à ses jugements, car les écrits de ses membres « sont autant de parfaits modèles pour tous les genres d'écrire, pour tous les styles » ; — éloges de Richi'lieu, de Séguier, second protecteur de l'Académie, de Colbert, le prédécesseur de la Fontaine; — éloge du roi enfin et surtout, de ce roi qui fait tout avec grâce, même lorsqu'il refuse une faveur, de ce roi qui a « réduit l'hérésie aux derniers abois » et réprimé la manie funeste des duels. En traçant ce long portrait de Louis XIV, la Fontaine parle en courtisan, et pourtant on sent qu'il est sincère dans son idolâtrie : « S'il m'est permis de descendre jusqu'à moi, un simple clin d'œil m'a renvoyé, je ne dirai pas satisfait, mais plus que comblé. » Son enthousiasme
grandissant l'excite, dit-il, à prendre la lyre pour chanter tant de grandes choses; mais il est retenu par le sentiment de sa faiblesse. Au lieu d'une ode à Louis, qui eût été médiocre, il lut à l'Académie le Discours à M'»« de la Sablière, qui est exquis. Là seulement il se retrouva.
Les Contes»
11 y aurait quelque affectation à oublier les Contes dans cette revue des œuvres de la Fontaine ; mais on ne peut guère que les mentionner ici. Deux remarques pourtant ne seront pas déplacées. La première, c'est que la Fontaine n'est jamais grossièrement vulgaire dans l'immoralilé. A la différence de plus d'un de nos contemporains, il n'a pas uniquement cherché à exciter une curiosité basse en remuant le fond de l'âme humaine. En imitant les Italiens et les vieux Français, il savait faire œuvre gauloise sans doute, mais il croyait faire œuvre littéraire encore. Aussi n'a-t-il pas sacrifié la forme au fond, dont la forme sauverait le caractère risqué, s'il pouvait être sauvé. Comme Régnier, il eût dit volontiers :
La verve quelquefois s'égaya en la licence.
Comme lui, il aimait la négligence nonchalante :
La négligence, à mon gré si requise.
Même ici pourtant il ne s'abandonne point; il reste récrivaiu français, le conteur par excellence :
Contons, mais contons bien : c'est le point principal.
La seconde remarque, c'est que la Fontaine, avec une ingénuité qu'il convient de ne pas exagérer (sa naïveté a bien de la malice), mais qui est bien le fond de cette âme presque enfantine parfois, ne s'est jamais rendu entièrement compte de la portée de son œuvre. S'il en avait eu pleine conscience, il ne serait pas revenu si souvent à ce point délicat, il ne se sérail pas complu à répéter :
Ce sont choses indifférentes :
Je n'y vois rien de périlleux.
Il ne se serait pas étonné de l'émoi causé par « dix ou douze contes bleus », et ne se serait pas écrié, avec un sans-façon qui serait étrange s'il n'était à ce point naturel :
Voyez un peu la belle affaire !
Non, la Fontaine, « entêté « de Boccace et de Marot, a été l'héritier plus ou moins inconscient (il le soupçonnait bien un peu) des trouvères du moyen âge et des conteurs du xvi^ siècle ; plus ou moins naïvement, il s'est étonné qu'on censurât en son temps ce qu'en d'autres on trouvait si naturel et si plaisant. Avec sa garde-malade, nous croirons donc que Dieu n'aura iamais eu le courage de le damner.
NARRATIONS'
D'après ce que vous savez du caractère, des habitudes et de la vie de la Fontaine, vous raconterez une de ses journées. (Nancy, — Baccalauréat de l'enseignement spécial, août 1887.)
« Un jour, Molière soupait avec Racine, Despréaux, la Fontaine et Descoteaux, fameux joueur de flûte. La Fontaine était, ce jour-là, encore plus qu'à l'ordinaire, plongé dans ses distractions. Racine et Despréaux, pour le tirer de sa léthargie, se mirent à le railler, et si vivement, qu'à la fin Molière trouva que c'était passer les bornes. Au sortir de table, il poussa Descoteaux dans l'embrasure d'une fenêtre, et, lui parlant de l'abondance du cœur : « Nos beaux esprits, dit-il, ont beau se trémousser, ils n'effaceront pas le bonhomme. » (flis^oire de /'Académie, par Pellisson et d'Olivet.)
Des amis avaient mené la Fontaine à la campagne. A l'heure du diner, on le cherche : il avait disparu. Après lavoir attendu quelque temps, on se met à table. Vers la fin du repas, le bonhomme apparaît, et s'excuse : il a rencontré, dans un bois voisin, le convoi d'une fourmi : il l'a suivi, et n'a pas cru pouvoir l'abandonner avant que la cérémonie fût terminée.
Perrault lit à l'Académie son poème du Siècle de Louis le Grand, où il glorifie les modernes aux dépens des anciens. Im-
1. La Bibliographie et les Jugements sont renvoyés à la fin du fascicule consacré aux râbles.
pressions diverses des académiciens. Boileau surtout s'indigne; Racine le calme en souriant; la Fontaine rêve et médite sa prochaine Êpître à Huet.
On sait dans quelles circonstances éclata la brouille entre la Fontaine et LuUi (voir p. 14). La satire du Florentin est dirigée contre le musicien lui-même ; YÈpître à M. de Niert est un réquisitoire contre Fopéra, importé d'Italie en France. On sait aussi que M""^ de Thiange réconcilia ces ennemis d'un moment. Peindre la scène de la réconciliation, en se souvenant de la satire qui oppose si plaisamment le musicien au poète.
La Fontaine rend visite à son protecteur le surintendant Fouquet, qui habite son château de Saint-Mandé. L'antichambre est encombrée de courtisans affairés, qui dédaignent le bonhomme, et que le bonhomme observe avec un malin plaisir. Mais il s'ennuie d'attendre et s'irrite. On l'introduit dans cette magnifique bibliothèque, ornée des statues d'Osiris et des tombeaux des rois d'Egypte que Fouquet a fait venir à grands frais de l'Orient. Il regarde, admire, et s'adoucit. Puis il reconnaît sur les rayons plusieurs de ses auteurs favoris, et il oublie tout pour renouer connaissance avec eux. Fouquet le surprend dans le feu de sa lecture. Il rit, se plaint de n'avoir plus de ses vers, s'en fait promettre un prochain envoi, et le reconduit jusqu'à la porte du château à travers la foule des courtisans, qui s'inclinent.