SÉVERIN
Et où prendrais-je deux mille écus? Deux mille nèfles! Tu as bien trouTé ton homme de deux mille écus!
Au moment où il dépose sa bourse dans une cachette, il est aperçu de Désiré, qui recherche sa fille en mariage et le vole pour le contraindre à donner son consentement. Les plaintes de l'avare volé ont bien de la ressemblance avec celles d'Harpagon* : Séverin, lui aussi, veut appeler le lieutenant criminel et faire emprisonner tout le monde; il demande à tous les échos ses écus, qu'il a eu tant de peine à amasser, qui lui étaient plus chers que ses propres yeux. « 0 ma bourse ! hélas ! ma pauvre bourse ! » Le quiproquo de la fille et du trésor est chez Larrivey aussi bien que chez Plante et chez Molière. Mais son argent lui est bientôt restitué, à condition qu'il consente au mariage de sa fille et de ses deux fils ; il a soin de stipuler, de son côté, que le triple mariage se fera chez son frère, car sa maison n'est point aussi commode. Par cette ladrerie, Séverin annonce Harpagon. Donne-t-il à dîner, le menu ne le [ruinera pas :
Je TOUS donnerai d'un pigeon qu'hier j'ôtai à la fouine, d'un bon petit morceau de lard jaune comme fil d'or, et d'une demi-douzaine de châtaignes. Voilà pas qui est gaillard? — C'est trop : vous deviez vendre ce pigeon. — On ne l'eût voulu acheter, car la bête lui a mangé une cuisse et presque tout l'estomac. Davantage, je vous dis que, quand vous aurez affaire de quelque argent, comme d'un teston, venez à moi : je le vous prêterai pour un jour, voire deux, en me baillant quelque petit gage.
Mais il n'est pas seulement ridicule par sa ladrerie; il est odieux aussi par une avarice et une sécheresse de cœur qui le font haïr de ses propres enfants. Ce n'est donc pas seulement par des rencontres de situations et de mots que les Esprits
1. Voyei le Seitième Siècle en France, de Darmesteter et Hatxfeld, p. 369.
peuvent être rapprochés de V Avare, el il ne paraît pas douteux que Molière ait mis largement à contribution son précurseur du XVI* siècle.
Scarron : le « Châtiment de l'avarice »• — La « Belle Plaideuse » de Boisrobert.
Une vingtaine d'années avant ï Avare parut une nouvelle intitulée le Châtiment de l'avarice. Elle était de ce Scarron dont une autre nouvelle, les Hypocrites, n'a pas été perdue pour Molière, nous l'avons vu. Ici, il trace le portrait d'une sorte d'aventurier, doni Marcos, avare dès la jeunesse, au point de se réjouir de la mort de son père, qui était à sa charge. Il atteint vite à là perfection dans la ladrerie :
Jamais bout de chandelle ne s'allumait dans sa chambre s'il ne l'avait volé; et, pour le bien ménager, il commençait à se déshabiller dans la rue, dos le lieu où il avait pris la lumière, et, en entrant dans sa chambre, il l'éteignait et se mettait au lit. Mais, trouvant encore qu'on se couchait à moins de frais, son esprit inventif lui fit faire un trou dans la muraille qui séparait sa chambre de celle d'un voisin, qui n'avait pas plus tôt allumé sa chandelle que Marcos ouvrait son trou et recevait par là assez de lumière pour ce qu'il avait à faire.
Scarron accumule les traits de ce genre, et toutefois ne donne pas au personnage qu'il peint une vie aussi intense que l'est celle d'Harpagon. Il raconte avec complaisance les infortunes de dom Marcos, qu'un fourbe marie à la vieille Isidora, artificiellement rajeunie pour la circonstance, et qui, avec ses illusions dernières, perd les dix mille écus amassés au prix de bien des privations. Il se lamente alors, trop tard : « Hélas! mon pauvre argent! mon pauvre argent! » Après mainte aventure, il retrouve ses voleurs, qui vont s'embarquer avec son trésor; il se cramponne au coifre-fort et tombe avec lui dans la mer.
On pourrait se dispenser de citer Scarron, dont Molière a lu, sans doute, mais n'a pas imité le petit roman. En revanche, il semble avoir trouvé et pris son bien dans la Belle Plaideuse (1654) de Boisrobert, ce valet de Richelieu. Le jeune premier de cette pièce, Ergaste, est amoureux; il a besoin d'argent el emprunte au denier dix. Mais à quelles conditions! Son valet lui rend compte des exigences d'un autre maître Simon :
Il dit que du Cap-Vert il lui vient un navire, Et fournit le surplus de la somme en guenons
Et fort beaux perroquets, en douze gros canons Moitié fer, moitié fonte, et qu'on vend à la livre : Si vous voulez ainsi la somme, on vous la livre.
La plus forte scène de Molière, celle du fils emprunteur en face du père usurier*, est déjà dans la comédie de Boisrobert: