ERGASTE
Qui doit être enfin le plus honteux.
Mon père, et qui paraît le plus sot de nous deux?
Mais Boisrobert amène dès le premier acte cette situation décisive, et, au lieu de concentrer notre attention sur ce point, il la disperse sur des incidents trop répétés ou reliés au sujet par un lien trop lâche. A côté de sa comédie on cite souvent la Dame d'intrigue, ou le Riche vilain (1663), de Chappuzeau. Ce riche vilain, Crispin, est, comme Harpagon, avare et amoureux tout ensemble. Mais on ne dirait point d'Harpagon :
Quand on est amoureux, on cesse d'être avare.
On lui vole sa cassette, et il voit partout son voleur, et il interroge, il fouille ceux qu'il soupçonne :
çà, montre-moi ta main.
— Tenez. — L'autre! — Tenez, voyez jusqu'à demain.
— L'autre. — Allez la chercher! En ai-je une douzaine?
Ce ne sont là, en somme, que des traits épars.
1. u Charles Masion, seigneur de Bercy, présidont au grand conseil. Il était fort avare, et son fils, Charles-Henri Masion de Bercy, qui hérita de l'avarice de son père, avait été d'abord fort pro.liguo. Selon T;ill.'mant (Histor., III, p. 163), c'est te président et son fils qu'aurait eus en vue Boi>robert dans cette scène de la comédie de la Belle Plaideuse, où il met un fils emprunteur en présence de son père usurier. Molière a trouvé son bien dans cette scène et l'a placé dans V Avare : Amidor, dont le nom s'explique assez, est devenu llarpa^ron, et d'Ergaste Molière a fait Ctéante. » (Liykt, Dictionnaire des précieuses, art. BassianJ
Analyse de la pièce. — Impression générale*
Acte !«'■. — Élise et Cléante, enfants d'Harpagon, aiment, l'une Valère, qui naguère lui a sauvé la vie et qui s'est introduit dans la maison sous le titre d'intendant; l'autre, Mariane, jeune personne d'aisance modeste, qui habite avec sa mère dans le voisinage. Mais tous ont peur d'Harpagon et détestent son avarice, qui dès le premier acte s'étale tout entière dans la scène où l'avare interroge et fouille La Flèche, le valet de son fils. Dès le début, on voit que l'unique passion de l'or s'est emparée de son âme et que son unique préoccupation sera la surveillance de sa chère cassette, enterrée par lui dans son jardin, car il se défie des coffres -forts. Pourtant, une autre pensée est entrée dans son esprit : celle d'épouser cette jeune Mariane que son fils aime à son insu. Il apprend sa résolution à Cléante éperdu; puis il annonce à sa fille qu'il la destine à Anselme, « un homme mûr, prudent et sage, qui n'a pas plus de cinquante ans et dont on vante les grands biens ». Mais Élise résiste et tient tête à son père. Appelé comme arbitre, Valère donne raison à Harpagon, pour êlie plus avant dans sa confiance.
Acte n. — Pressé parle besoin d'argent, Cléante s'est adressé à un usurier, dont la Flèche lui communique les conditions risiblement invraisemblables. Cet usurier, dont il ignore le nom, se trouve être son père, et c'est Harpagon lui-même que l'intermédiaire véreux de cette affaire, maître Simon, présente à Cléante. Une rencontre si imprévue confond à la fois le père et le fils, qui tous deux se sentent en faute : le père reproche à son fils ses folles dépenses; le fils reproche à son père sa honteuse usure. Harpagon est consolé de cette aventure par l'arrivée de Frosine, « femme d'intrigue », qui lui apporte des nouvelles de Mariane. Elle le flatte, le trompe en lui persuadant que la jeune fille sera heureuse d'être sa femme; mais, en dépit de toute sa diplomatie, elle ne peut lui arracher la récompense qu'elle demande de ses services.
Acte m. — Pour plaire à Mariane, Harpagon projette de donner un grand dîner, mais de façon à faire bonne chère avec peu d'argent. Maître Jacques, son cuisinier, s'efforce en vain
L'AVARE f
de lui faire entendre raison. Au même maître Jacques, qui est est aussi son cocher, il commande d'atteler ses chevaux à son carrosse; mais les pauvres bêtes, privées de nourriture, peuvent a peine se soutenir. L'intendant Valère, toujours empressé à plaire, se charge de tout, et maître Jacques, qu'il traite rudement, se promet de se venger. Amenée par Frosine chez Harpagon, Mariane prend en horreur cet amoureux sénile, et laisse voir, au contraire, à Cléante ses sentiments secrets Cléante lui répond de même à mots couverts, et s'amuse à mettre au supplice son père, qui, partagé entre son avarice et son amour, n'ose protester ni contre une collation magnifique offerte par son fils en son nom, ni contre le don d'une bague en diamants dont on le dépouille au profit de Mariane.
Actt IV. — Les deux enfants d'Harpagon et Mariane se concertent avec Frosine pour faire échouer les projets de l'avare. Celui-ci, dont la défiance s'éveille en voyant son fils baiser la main de sa future belle-mère, tend un piège à Cléante, qui ne l'évite pas : il feint d'avoir été pris de scrupules qui le font incliner à donner Marianne à son fils, au lieu de l'épouser luimême; puis, quand son fils atout avoué, il lui ordonne de renoncer à son amour. Une nouvelle et vive querelle éclate entre tous deux : Harpagon donne sa malédiction à Cléante, qui répond avec une dureté méprisante : « Je n'ai que faire de vos dons! » Mais tout s'efface devant un soudain coup de théâtre : la Flèche a dérobé la cassette; dans un monologue tour à tour plaintif et furieux, Harpagon exhale son désespoir.
Acte V. — A la prière d'Harpagon, un commissaire se transporte chez lui et ouvre une enquête. Interrogé le premier, maître Jacques saisit celte occasion de se venger, et dénonce l'intendant Valère. Celui-ci est appelé ; mais, ignorant le vol de la cassette, il croit qu'on l'accuse d'avoir séduit la fille d'Harpagon, et Harpagon, égaré par son idée fixe, laisse le quiproquo se prolonger jusqu'aux extrêmes limites. Valère, enfin détrompé, proteste de son innocence et déclare qu'il appartient à une noble famille de Naples. Anselme alors (cet Anselme à qui Harpagon voulait donner sa fille, mais qui s'est loyalement refusé à l'épouser malgré elle) presse Valère de questions, et découvre en lui et en Mariane ses deux enfants, qu'il croyait morts dans un naufrage. Le double mariage de Valère etd'Élise, de Cléante et de Mariane se conclut donc sans difficulté, et Harpagon peut aller revoir sa chère cassette.
Quand Florian dit que le dénouement de l'Avare était « im-
tO COURS DE LITTÉRATURE
possible autrement », il parle sans doute du vol et de la restitution de la cassette, non de ce dénouement par reconnaissance qui était usité et semblait plus naturel au temps de Molière, mais qui aujourd'hui étonne et fait sourire. Florian ajoute : « Cette pièce vaut peut-être le Tartuffe et le Misanthrope. » Pourquoi peut-dt7'e? Parce que V Avare est écrit en prose? Mais cette prose, l'auteur de la Lettre à /'Aca^Ze/nie la jugeait — avec quelque exagération sans doute — plus belle que les beaux vers des autres grandes comédies. Parce que celte pièce, écrite un peu vite, semble-t-il, n'est pas exempte de négligences et d'incohérences? Mais que sont ces taches légères à côté de scènes d'un comique si franc, à côté surtout d'autres scènes si profondes, où la comédie côtoie la tragédie? C'est précisément cela qui refroidit le succès de l'Avare .• cette comédie semblait un peu sombre et triste. Ici, point d'Elmire ni d'Éliante, point de personnage même à qui puisse aller franchement notre sympathie, sauf Mariane peut-être : Cléante est un joueur et un prodigue; Élise, une révoltée; Frosine, une intrigante; Valère joue un rôle équivoque ; maître Jacques est capable d'une dénonciation calomnieuse; la Flèche, d'un vol. Sans doute Molière s'arrête à temps, et le dénouement sauve tout; mais a-t-il réussi à écrire une comédie vraiment comique?
La part de l'odieux dans le caractère d'Harpagon. — Élise et Cléautc. — Les pères et les enfants. — L' « Avare » est-îl une pièce immorale?
Il est certain que si on lit à tête reposée VAvare, peu de comédies paraîtront plus tristes. A quoi tient-il que Cléante ne devienne un escroc? Il excelle déjà dans le chantage. A quoi tient-il qu'Élise ne soit enlevée par Valère? Supposez l'avarice d'Harpagon produisant tous ses effets logiques, et la comédie bientôt devient tragique. Oui, mais tout ce que l'on comprend à la lecture, on ne le voit pas à la scène, et l'Atare est fait pour les spectateurs plus que pour les acteurs; et si vilain que soit le fond des choses, le rire court à la surface.
Cet homme qui, au témoignage de la Flèche, « aime Fargenl plus que réputation, qu'honneur et que vertu », est-il bien un personnage de comédie? Ce père, qui veut marier sa fille,
malgré elle, au vieil Anselme; qui aux yeux de son fils apparaît tantôt comme un méprisable usurier, tantôt comme un rival grotesque; qui ferait le malheur de tous les siens, si le hasard ne les sauvait, peut-il prêter beaucoup à rire? Et ne peuton être de l'avis de Gœthe : « Entre toutes les pièces de Molière, l'Avare, dans lequel le vice détruit toute la piété .qui unit le père et le fils, a une grandeur extraordinaire et est, à un haut degré, tragique? « Dans sa Lettre à Dalcmbert, Rousseau avait été plus loin que Gœthe, et avait dénoncé dans Y Avare une pièce corruptrice :
c'est un grand vice d'être avare, et de prêter à usure; mais n'en est-ce pas
un plus grand encore à un fils de voler son père, de lui manquer de respect, de lui faire mille insultants reproches, et quand ce père irrité lui donne sa malédiction, de répondre d'un air goguenard qu'il n'a que faire de ses dons ? Si la plaisanterie est excellente, en est-elle mains punissable? et la pièce oii l'on fait aimer le fils insolent qui l'a faite en est-elle moins une école de mauvaises mœurs?
On pourrait opposer à Rousseau ce qu'il dit lui-même dans la Nouvelle Hdolse : « Une des maximes que M. de Wolmar répète le plus souvent est que la vie triste et mesquine des pères et des mères est presque toujours la source des désordres des enfants; >■> et l'on n'aurait point de peine à démontrer contre lui que la profondeur de la leçon morale tient ici surtout au spectacle, non de l'avarice en elle-même, mais des autres vices que l'avarice engendre. « A père avare, fils prodigue, » dit la sagesse des nations; Molière dit plus fortement encore : « A père sans cœur, fils sans cœur. » Il est faux, en effet, qu'il fasse « aimer le fils insolent ». Ne nous arrêtons pas aux traits extérieurs de la physionomie de Cléante. C'est un jeune étourdi qu'étouffe le poids de son secret, et qui tantôt «'brûle » de le confier à sa sœur, tantôt se le laisse naïvement arracher par son père; c'est un fat qui, si nous en croyons Harpagon (suspect d'exagération, il est vrai), donne furieusement dans le marquis, et des pieds à la tête est tout lardé de rubans; c'est un joueur et un dépensier, que son valet la Flèche peut comparer irrévérencieusement, sans le fâcher, à Panurge « prenant argent d'avance, achetant cher, vendant à bon marché et mangeant son blé en herbe «. Et il n'est pas seulement Panurge parce qu'il est travaillé par la même maladie « faute d'argent » ; il l'est aussi par un certain manque de sens moral. Oh! il invoque les circonstances atténuantes: « Voilà où les jeunes gens sont réduits par la maudite
avarice des pères; » et cela est juste, ou plutôt cela serait pleinement juste, dit par un autre que lui, car, en vérité, il y a mis du sien; mais il ajoute : « Et on s'étonne après cela que les fils souhaitent qu'ils meurent! » ce qui est de trop.
Caractère sans règle, sensibilité vive, en apparence, mais sans grande profondeur, il n'est occupé que de ses intérêts et des intérêts de son amour. Point d'obstacle qui l'arrête : il ferme la bouche a sa sœur en formulant lui-même les objections qu'elle pourrait lui faire et en déclarant qu'il est résolu à ne vien écouter, dût-il, pour satisfaire ses passions, fuir de la maison paternelle. Elle est bien triste, sans doute, cette maison, et l'on y sent, comme Élise, l'absence d'une mère. Mais quand Cléante se souvient-il que sa mère est morte? C'est quand la Flèche lui fait connaître les conditions de l'usurier : le bien de sa mère ne peut lui être ôté, il le sait; l'affaire sera donc plus facile à conclure. C'est d'un esprit pratique et un peu sec. La grâce de sa jeunesse, la finesse malicieuse avec laquelle il se joue innocemment de son père, à la fin du troisième acte, ne sauraient nous faire oublier que « si ce père est un tyran, il est, lui, un révolté. Qu'on plaide donc en sa faveur les circonstances atténuantes ; qu'on dise même avec M™« Necker : « La comédie de V Avare n'est immorale que par l'ineptie des acteurs : il faudrait bien indiquer que les fautes seules de l'avare rendent son fils moins respectueux, » on ne fera qu'élargir la portée morale de la pièce; mais on ne fera pas que, moins coupable qu'Harpagon, Cléante soit tout à fait innocent.
Et il fallait qu'il ne le fût pas. Qu'on se figure Cléante irréprochable, Harpagon n'est plus que le monstrueux héros d'une vraie tragédie. Si, au contraire, ses victimes ne nous inspirent qu'une sympathie mitigée, si tous les personnages sont plus ou moins coupables, si nous ne pouvons prendre absolument parti pour aucun d'eux, notre émotion n'est plus douloureuse et ne devient jamais de l'angoisse; avec un intérêt vif encore, mais non plus poignant, nous assistons au choc de deux caractères opposés', dont le conflit fait précisément tout le drame. Demander, avec un auteur dramatique con-
1. « Molière n'a pas entendu nous donner Cléante pour un flis rertueux que nous devons approuver aux dépens de son père ; il a voulu seulement opposer Tavarice ù la prodigalité, parce que ce sont les deux vires qui, contrastant le plus I un avec l'autre, peuvent par cela même se choquer et se puuir le plus efûcac»ment. » (Saint-Marc Girardin, Cours de littérature dramatique, I, 13.)
Jemporain', si Cléante ne pourrait pas conquérir celle qu'il aime par une plus noble ingéniosité que le vol d'une cassette, et pourquoi, son père lui refusant de l'argent, il ne s'en procure pas par un efTort, par un travail qui le rendrait utile et respectable à sa famille future, pourquoi enfin il ne donne pas aux autres l'exemple que son père ne lui a pas donné, c'est demander pourquoi V Avare est une comédie. Car, grâce précisément aux torts prêtés au fils, la comédie est péirtout, même dans les scènes les plus tragiques.
Ainsi, la scène de l'usurier, au second acte, n'est plus peutêtre de comédie pure, mais nest pas non plus de pure tragédie; elle est pénible , mais pourquoi est-elle supportable? Parce qu'Harpagon n'est pas le seul coupable. La rencontre imprévue de ces deux personnages, qui tous deux se sentent en faute, éveille au moins un sourire ; car il y a surprise, et toute surprise est dramatique : tragiquement si elle aboutit à l'oppression de l'innocence , comiquement si elle place les deux antagonistes dans une situation également embarrassante. De même, au quatrième acte, on l'a souvent remarqué. Harpagon tend à Cléante le même piège que Mithridate à Monirae. Mais la terreur, dans la tragédie de Racine, naît du contraste entre la férocité jalouse de Mithridate et la faiblesse de Monime; on s'intéresse à Monime, et l'on sait Mithridate capable de toutes les fureurs. D'où vient qu'on ne tremble pas ici? C'est d'abord qu'Harpagon n'est pas Mithridate; c'est aussi et surtout que Cléante est fort loin d'avoir la douceur et l'innocence de Monime, qu'on s'intéresse moins à lui et qu'on le sait, d'ailleurs, de force à se défendre.
Élise n'est point elle-même une victime plaintive et résignée : dès la première scène, elle parle à Valère avec une maturité d'esprit et un sens pratique que la mort de sa mère lui ont permis d'acquérir de bonne heure; et dès la première scène aussi elle apparaît comme une révoltée, puisque c'est elle qui favorise le double jeu de Valère, intendant du père, amant de la fille. Il est vrai que (c'est Valère qui le dit) l'avarice d'Harpagon « pourrait autoriser Qes cuuscs plus étranges » ; il est vrai, de plus, qu'elle est liée par la reconnaissance à l'homme qui l'a sauvée ; mais, si considérable que soit le « mérite » de Valère et si peu respectable que soit un père comme Harpagon, Élise pourrait avoir raison avec plus de douceur et de