‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 4)Chapitre 106 sur 134 · M. Aleiandre Dumas flls, prérace du Fils natvref · texte numérisé non relu

M. Aleiandre Dumas flls, prérace du Fils natvref

modestie. Ses révérences ironiques, ses dénégations tranchantes (« Cela ne sera pas, mon père... Je me tuerai plutôt que d'épouser un tel mari! ») sont plaisantes; mais si la soumission de la fille d'Orgon est excessive, l'indépendance de la fille d'Harpagon ne l'est pas moins.

Ainsi Harpagon est odieux, parce qu'à son avarice il sacrifie ses devoirs de père do famille, et cette avarice excuse, dans une assez large mesure, la révolte des siens. Mais cette révolte produit un double effet : d'une part, elle met en lumière toutes les funestes conséquences d'un vice qui, en desséchant le cœur de l'avare, corrompt les cœurs de ceux qui l'entourent; de l'autre, elle rend le conflit moins poignant, car nous réservons notre S3'mpathie, qui serait allée volontiers aux opprimés, si les opprimés s'en étaient montrés pleinement dignes.

Part du ridicnle danH le caractère d'HarpajS^on. — S11 est ridicnic comme père de fniuillc. — S'il l'est coninic avare, et par où. — 4.varice et ladrerie. — L'avare amoareux*

Par suite, toui en étant odieux, l'avare peut et doit être ridicule. Mais il ne l'est jamais en tant que père de famille. Il l'est pourtant en face de ses enfants, et cela suffit pour anéantir son autorité paternelle? Point : on ne conteste jamais, au fond, cette autorité, mais on lui reproche de l'avilir par l'étrange usage qu'il en fait. Et de quel droit en contesterait-on le principe? Ah! si Cléante, parfaitement estimable, en face d'un père parfaitement méprisable, faisait entendre une protestation raisonnée, le danger serait grand pour l'autorité du père; il peut le paraître encore, même dans les données de la pièce de Molière, aux hommes d'un temps où l'autorité paternelle est trop menacée pour que la moindre apparence de péril ne paraisse pas sérieuse. Mais, si l'on se place au point de vue de la comédie telle que l'a écrite Molière, et au point de vue de cette société du xvu» siècle pour laquelle il l'a écrite, on est rassuré. Ces différends entre les pères et les fils, dont les valets sont les complices, étaient familiers au théâtre latin, dont le théâtre italien avait rajeuni les souvenirs. Ce que le pattrfamilias romain écoutait avec un sourire pouvait-il blesser les oreilles des pères français, à une époque où leur puissance était encore

intacte? Avaient-ils le temps seulement d'y rétléchir? Molière prenait-il parti, plaidait-il une cause, portait-il une thèse au théâtre? Non; dégagée de toute préoccupation purement philosophique, dramatique avant tout, l'action est emportée d'un mouvement allègre vers le but prochain, et, pour nous empêcher, nous aussi, de descendre jusqu'au fond triste des choses, Molière verse le comique à flots, non seulement sur les personnages qui entourent l'avare, mais sur l'avare lui-même.

Harpagon, qui est presque tragique quand le fond de son âme se découvre à nous, ne l'est jamais tout à fait, grâce à l'inconscience qu'il porte dans les manifestations les plus révoltantes de son avaiice. Ainsi, il entend marier sa fille, malgré elle, à un riche vieillard, et sa tyrannie nous indigne; mais son inconscience nous fait sourire quand il s'écrie, avec une sincérité profonde : « Saurait-elle mieux rencontrer? » Après la scène où il est apparu à son fils sous les traits d'un vil usurier, ne croyez pas qu'il rougisse. « Je ne suis pas fâché, dit-il, de cette aventure; et ce m'est un avis de tenir l'œil, plus que jamais, sur toutes ses actions. » Mais cette inconscience ne peut qu'atténuer la laideur de son vice; Molière a trouvé moyen de rendre ce vice ridicule en associant à l'avarice, qui obsède l'âme et y étouffe la vie morale, la ladrerie, qui se révèle plaisamment dans les petits détails de la vie ordinaire. C'est d'un ladre vert que maître Jacques trace le portrait un peu chargé à la fin de cette première scène de l'acte III, où chaque parole de l'avare qui donne à dîner, chaque détail de son menu économique est un trait nouveau de ladrerie. C'est un ladre qui, au premier acte, conseille à son fils qui se trouve mal d'aller vite dans la cuisine « boire un grand verre d'eau claire », et, au cinquième, au moment le plus décisif des explications qui vont amener le dénouement, souffle une bougie qui fait double emploi. Et c'est sa ladrerie encore qui égayé ce dénouement, en relevant par la vérité du caractère l'invraisemblance de la situation : « Je n'ai point d'argent à donner en mariage à mes enfants... Vous obligerez-vous à faire tous les frais de ces deux mariages ?... Pourvu que pour les noces vous me fassiez faire un habit... Vous payerez donc le commissaire? » Doublée ainsi de la ladrerie, l'avarice n'a plus rien qui fasse peur.

Harpagon n'est pas moins risible par cette attitude toujours inquiète, qui contraste avec une fatuité toujours satisfaite. Il n'est pas de ces avares mélancoliques et silencieux qui vivent, comme on dit aujourd'hui, hypnotisés dans la contemplation

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de leur or. Vif et brusque, impatient, colère même, secoué à tout moment par les saccades d'une sorte de mouvement perpétuel, il ne demeure jamais en place. Dominé par une idée fixe, il semble aveugle et sourd pour tout ce qui n intéresse pas sa chère cassette : d'où plus d'une parole imprudente qui le trahit, ou d'une méprise qui nous amuse à ses dépens. Mais il mène plusieurs choses de front, l'économie domestique dans ses plus savants raffinements et l'usure dans son plus audacieux cynisme, le mariage de sa fille et son propre mariage. De tout cela il fait un mélange et, comme dit ailleurs Molière, un « embrouillamini » le plus comique du monde. L'amour de l'or n'est pas exclusif chez lui de l'amour-propre ni même de l'amour. Que Frosine le flatte sur sa bonne mine, il s'épanouit et se moque fort des jeunes blondins « avec leur ton de poule laitée, leurs trois petits brins de barbe relevés en barbe de chat, leurs perruques d'étoupes, leurs hauts-de-chausses tombants et leurs estomacs débraillés ».

H est vrai que, facilement dupe quand on le flatte (ne vat-il pas jusqu'à déléguer à Valère l'autorité qu'il a sur Élise?), il ne l'est plus dès qu'on touche à la question d'argent. Mais l'idée seule d'avoir fait d'Harpagon un sexagénaire galant prouve que Molière a voulu faire de lui un bouffon, non un monstre. « Il faut, dit très justement M. Sarcey, que le public rie de bon cœur à sa déclaration d'amour, qu'il rie encore quand son fils lui ôte son diamant de la main pour le passer au doigt de Mariane : ses tendresses, comme ses fureurs, doivent être comiques. » Les anciens flétrissaient l'amour chez les vieillards : Turpe senilis amor. Molière en voit et nous en fait voir le côté plaisant plus que le côté honteux. Comment y réussitil? De deux façons : en ne nous permettant jamais de prendre tout à fait au sérieux cette passion sénile, et en nous faisant comprendre, au contraire, combien cette passion, loin de combattre dans le cœur d'Harpagon la passion dominante de l'avarice, se subordonne à elle et devient avarice elle-même.

VIÏ

y a-t-il nnité dans le caractère d'Harpagon? — Est- il vrai que Molière y ait juxtaposé sans les fondre des éléments contradictoires ?

On a critiqué cet amour, qu'on juge peu naturel chez un avare. Schlegel, qui renvoie dédaigneusement Molière à l'opéra bouffe, observe que, d'ordinaire, l'avarice est un bon préservatif contre les autres passions. Quelle vraisemblance qu'Harpagon s'avise d'aimer une jeune fille pauvre comme l'est Mariane? L'objection porterait juste si l'amour d'Harpagon était profond et s'il était désintéressé. Mais deux passions profondes, de nature si diverse, ne peuvent coexister dans une âme, surtout dans une âme comme celle-ci, où depuis longtemps sest enracinée une passion qui n'admet point de rivale. Frosine le dit à Mariane : « Il vous aime fort, je le sais, mais il aime encore un peu plus l'argent. » C'est l'amour-propre plus encore que l'amour qui le soutient dans la réalisation d'un projet où il a son fils pour adversaire. Souffre-t-il de se le voir préféré? Nullement, puisqu'on lui rend sa cassette. Dès que sa cassette a été en danger, c'est-à-dire depuis la fin de l'acte IV, il n'a plus même songé à Mariane.

Il y a plus : jamais, lorsqu'il songeait à Mariane, il n'a songé uniquement à elle, à sa jeunesse, à sa beauté, à cette grâce touchante qui charme Cléante. Elle a « toute la mine de faire un bon ménage », c'est-à-dire qu'elle promet d'être une ménagère économe, un docile instrument entre les mains de ce père qui se défie de ses enfants, mais pourra se fier davantage à sa femme, si, comme il l'espère, il façonne cette jeune âme à son gré. Lui-même, en faisant part de son projet à son fils, signale «une petite difficulté » : c'est que Marianne n'aura pas « tout le bien qu'on pourrait prétendre » ; et quand son fils s'écrie que le bien est peu de chose, il réclame : « Pardonnez-moi, pardonnez-moi. » Il se décide pourtant : « Je suis résolu de l'épouser, pourvu que j'y trouve quelque bien. » Tous les mensonges flatteurs de Frosine ne lui font pas perdre de vue ce côté tout pratique d'une question où le sentiment tient peu de place :

il COURS DE LITTERATURE

HARPAGON

Mais, Frosine, as-tu entretenu la mtTe touchant le bien qu'elle peut donner à sa fille? Lui as-tu dit qu'il fallait qu'elle s'aidât un pou, qu'elle fil quelque effort, qu'elle se saignât pour une occasion comme celle-ci? car encore n'épouse-t-on point une fille sans qu'elle apporte quelque chose...

FBOSINE.

... Elles m'ont parlé d'un certain pays où elles ont du bien dont vous serei maître.

HARPAGON

Il faut voir cela.

Lorsque enfin Mariane paraît, tout ce qu'il lui offre, c'est un madrigal, et de quel goût! « Un avaricieux qui aime devient libéral, » écrit Pascal. Il n'y parait guère chez Harpagon, et Cailhava n'a pas tort de juger qu'il est avare avec Mariane autant pour le moins qu'avec les autres. Cet amour si superficiel, dont la vivacité n'est pas même capable d'atténuer celle de la passion maîtresse, n'est donc qu'une forme nouvelle de l'avarice, et ne peut prêter qu'à rire.

Mais c'est l'unité même et la vérité du caractère entier de l'avare qu'on attaque. Les Anglais et les Allemands surtout se sont montrés sévères : Hurd, Devrient, ont soutenu que Molière n'avait pas peint un homme, un certain avare, mais l'avare parfait, l'avarice absolue et abstraite, formée par la combinaison de tous les divers genres d'avarice, qui ne se trouvent jamais réunis dans la nature. Schlegel a développé avec force cette objection spécieuse :

Les scènes d'un vrai comique qu'offre cette pièce sont accessoires et ne res sortent pas nécessairement du sujet. Molière a, pour ainsi dire, entassé tous les ç,enres d'avarice sur un seul personnage, et pourtant l'avare qui enfouit un trésor et celui qui prête sur gages ne peuvent guère être le même individu. Harpagon laisse mourir de faim ses chevaux ; mais pourquoi a-t-il des chevaux? Ce luxe ne convient qu'à l'homme qui veut soutenir l'éclat d'un certain rang, sans faire les dépenses qu'il exige. Le répertoire comique serait bien vite épuisé, s'il n'y avait en effet qu'un seul caractère pour chaque passion.

Gomment se fait-il donc que le caractère d'Harpagon soit vivant, s'il réunit en lui plusieurs genres d'avarice dissemblables ou même contradictoires? Pourquoi l'avarice et la cupidité seraient-elles nécessairement exclusives l'une de l'autre? En latin avarus signifiait à la fois avare et avide. N'aurait-on jamais vu de ladres qui fussent cupides . ou d'usuriers qui fussent

ladres? L'avarice est un désir de posséder qui se double souvent du besoin d'acquérir. Harpagon, en tant que ladre, lient à conserver tout ce qu'il possède ; mais la ladrerie, nous l'avons vu, n'est chez lui que la manifestation extérieure d'une avarice plus profonde. Pourquoi, si âpre dans la défense du bien déjà acquis, ne serait-il pas, de plus, âpre au gain? Parce qu'il est riche ? Raison de plus encore. « De vray, dit Montaigne, ce n'est pas la nécessité, c'est plutost l'abondance qui produit l'avarice. » C'est parce qu'Harpagon est riche qu'il est avare, et c'est parce qu'il veut accroître sa richesse qu'il est cupide.

Mais s'il est avare de toutes les façons, pourquoi ce luxe relatif, ce luxe misérable dont il s'entoure? Pourquoi des chevaux et des diamants? Parce que sa position l'exige, qu'il a un rang à soutenir, et, tant bien que mal, doit le soutenir, quoi qu'il en ait. Il subit celte nécessité en la maudissant, et c'est préeisément du conflit entre les obligations de son rang et les suggestions de son avarice que naît le comique de la pièce. Ce qui est intéressant, ce n'est pas le vice d'Harpagon en lui-même et dans son développement logique : il deviendrait vite insupportable dans sa monotonie; c'est la façon dont ce caractère est modifié par les exigences de la condition, mis en pleine lumière par une occasion qui le force de se produire. Supposez cette occasion absente. Harpagon, qui ne demande qu'à dissimuler dans l'ombre son avarice, ne nous sera connu qu'à moitié. Mais il est père de famille, mais il est riche et connu de tous pour tel, même et surtout de ses enfants : le voilà ridicule et le voilà odieux deux fois plus qu'il ne l'eût été, si les circonstances ne l'avaient forcé à se montrer au dehors tel qu'il est. Sans ces circonstances, nous eussions eu une analyse philosophique plus ou moins fine et profonde ; avec ces circonstances, nous avons un drame qui« nous montre Harpagon dans le plus beau jour de sa vie, le jour qu'il marie ses enfants, qu'il se marie lui-même, le jour qu'il donne à dîner ' ». Parce qu'il est riche, l'avare est plaisant dans sa parcimonie mesquine ; mais parce qu'il est riche, le père de famille est plus coupable dans sa lésinerie à l'égard de ses enfants, et la pièce acquiert par là une tout autre portée morale.

Ne soyons donc pas trop sévères à l'égard de ces contradictions apparentes, qui, se rencontrant dans la vie, peuvent se rencontrer au théâtre. Le mérite de Molière ne serait-il pas

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