Chamfort, Éloge de Molière
précisément d'avoir rendu la complexité de la vie mieux que les autres classiques, qui sacrifient trop peut-être les nuances et les anomalies au trait dominant, la variété un peu vivante à l'unité un peu abstraite ? Point d'abstraction ici, quoi qu'on dise ; point de combinaison factice d'éléments disparates, qui seraient plus juxtaposés que fondus. On accordera peut-être qu'il y a çà et là, dans cette pièce écrite un peu vite, quelques traits exagérés ou incohérents; mais on n'accordera pas qu'il y ait incohérence totale et contradiction absolue, car le nom d'Harpagon est passé en proverbe, et les abstractions ne vivent pas d'une vie si intense ni si populaire.
Leis caractères secondaires* — Les amoarenx. — Frosine.
Le caractère d'Harpagon écrase un peu les autres caractères, car ils ne sont intéressants que dans la mesure où ils contribuent à mettre en lumière le caractère central. Ainsi, les jeunes gens, Cléante et Valère, Élise et Mariane, si curieux à étudier dans leurs rapports avec Harpagon, n'ont, considérés en euxmêmes, que des physionomies assez effacées. Cléante est fils de l'avare, Valère est son gendre futur; voilà par où ils attirent et retiennent notre attention; par ailleurs ils ne sont que des amoureux assez semblables aux autres amoureux de Molière. Tous deux sont, du reste, dans une position fausse. Valère en convient: « La sincérité souffre un peu au métier que je fais; mais, quand on a besoin des hommes, il faut bien s'ajuster à eux; et puisqu'on ne saurait les gagner que par là, ce n'est pas la faute de ceux qui flattent, mais de ceux qui veulent être flattés. » L'excuse peut sembler insuffisante, et tout le désintéressement dont Valère fait preuve ensuite n'est pas de trop pour nous faire oublier ce qu'a d'équivoque le rôle qu'il joue entre le père et la fille, comme toute la grâce et toute la franchise de Cléante ne sont pas de trop pour effacer des paroles et des fautes que l'avarice paternelle explique, sans les excuser tout à fait.
Comme il arrive d'ordinaire chez Molière, les caractères des jeunes filles sont marqués de traits plus précis. Nous ne reviendrons pas à celui d'Élise, sincère et sensée, mais d'une raison un peu raisonneuse et d'une volonté un peu trop virile,
qui résiste et s'insurge au besoin. Mariane, elle, a une mère, et, par conséquent, a reçu une éducation plus féminine qu'Élise. «■ Elle la sert, dit Cléante, la plaint et la console, avec une tendresse qui vous toucherait Tàme. Elle se prend d'un air le plus charmant du monde aux choses qu'elle fait. » C'est un amoureux qui parle ; mais ces grâces, cette douceur, cette bonté tout engageante qu'il nous vante, brillent vraiment, au troisième et au quatrième acte, en tout ce qu'elle dit et qu'elle fait. Elle est sensible, et répond à Frosine, qui lui fait entrevoir la mort prochaine d'Harpagon : « Mon Dieu ! Frosine, c'est une étrange affaire lorsque, pour être heureux, il faut souhaiter ou attendre le trépas de quelqu'un ! » Elle est obéissante et réservée, avec une tendresse contenue :
Hélas! suis-je en pouvoir de faire des résolutions? et, dans la dépendance où je me vois, puis-je former que des souhaits?... Quand je pourrais passer sur quantité d'égards où notre sexe est obligé, j'ai de la considération pour ma mère : elle m'a toujours élevée avec une tendresse extrême, et je ne saurai» me résoudre à lui donner du déplaisir. Faites, agissez auprès d'elle ; employez tous vos soins à gagner son esprit; vous pouvez faire et dire tout ce que vou» voudrez ; je vous en donne la licence ; et, s'il ne tient qu'à me déclarer en votre faveur, je veux bien consentir à lui faire un aveu moi-même de tout ce que je sens pour vous.
Elle est fine et entre fort bien dans le jeu des compliments à double entente de Cléante; elle est franche, et ne sait pas cacher la répulsion que lui cause Harpagon : « 0 l'homme déplaisant!... Quel animal ! >> Mais ces vivacités sont rares, et le trait dominant de cette physionomie est la bonté souriante.
Quel contraste entre elle et la « femme d'intrigue » qui se charge de la marier, Frosine ! De quel ton parle celle-ci ! C'est la verve gauloise de la Dorine du Tartuffe, avec quelque chose de moins franc dans les allures et de moins sûr dans l'honnêteté. Le goût délicat et un peu étroit de Voltaire * trouvait grossière plus d'une expression que Frosine se permet sans scrupule :
Mon Dieu 1 je sais l'art de traire tes hommes ; j'ai le secret de m'ouvrir leur tendresse, de chatouiller leurs cœurs, de trouver les endroits par où ils sont sensibles... Me voit-on mêler de rien dont je ne vienne à bout? J'ai, surtout pour les mariages, un talent merveilleux. Il n'est point de partis au monde que je ne trouve en peu de temps le moyen d'accoupler; et je crois, si je me l'étais mis en tête, que je marierai» le Grand Turc 2 avec la république de Venise.