‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 4)Chapitre 108 sur 134 · Sommaires des pièces de Molière · texte numérisé non relu

Sommaires des pièces de Molière

t. Cette dernière plaisanterie, qui parait à Voltaire d'un goût douteui, est déjà, •u peu s'en faut, chez Uabelais, cb. xu du tiers livre.

Ce sont là ses « petits talents », et elle avoue qu'elle n'a pad'autres rentes que Tinlrigue et l'industrie. Déçue du cùlé d'Harpagon, dont elle a pourtant bien étudié le faible, elle se retournera, par une facile volte-face, vers Cléante, et dressera de nouvelles batteries pour duper celui qu'elle voulait d'abord servir, car l'essentiel pourelle est d'avoir « bonne récompense ». Il est regrettable que son industrie reste inutile et ne contribue pas à amener un dénouement plus naturel. C'est bien lentremelteuse italienne, avide et souple : précisément, le passage où elle examine la main d'Harpagon et y découvre une si belle ligne de vie, est imité d'une comédie d'Arioste, [ Suppositi, où r « écornifleur », il est vrai, est du sexe masculin. A l'imitation de l'Italie, ces intrigants des deux sexes avaient pénétré dans la comédie française, dont ils étaient vite devenus l'âme : maître Simon, ce courtier en usure, est ici le digne pendant de Frosine, cette courtière en mariages. On n'oserait donc se porter garant de la moralié de Frosine. Toutefois, c'est aller bien loin que de l'appeler, comme on l'a fait, la plus noire coquine de tout le théâtre de Molière. Elle s'emporte contre l'avare et se dispose à le trahir; mais c'est parce que l'avare ne lui donne point d'argent, et qu'elle ne se résigne pas au métier de dupe. Quand Cléante et Mariane l'ont prise pour confidente de leur amour, elle est touchée:

CLBANTE.

Frosine, ma pauvre Frosine, voudrais-tu nous servir?

Par ma foi, faut-il le demander? je le voudrais de tout mon cœur. Vous savez que de mon naturel je suis assez humaine. Le ciel ne m'a point fait l'àme de bronze; et je n'ai que trop de tendresse à ren'ire de petits services, quand ie vols des gens qui s'entr'aiment eu tout bien et en tout tionneor.

Les comparses. — Le commissaire. — Les Talets*

D'où sort l'étrange commissaire qu'Harpagon charge d'ouvrir une enquête sur le vol dont il est victime, et de rendre les choses « bien criminelles » ? Il sait son métier : il a fait pendre bien des gens, et s'en vante. Mais c'est un diplomate de la police; il entend « n'effaroucher personne, et tâcher douce-

mont d'attraper quelques preuves ». C'est la méthode lénitive qu'il applique à une affaire où Harpagon voudrait une méthode plus violente. « Ne vous épouvantez point, dit-il à maître Jacques ; je suis homme à ne vous point scandaliser, et les choses iront dans la douceur. )i Et quand Harpagon s'emporte : « Mon Dieu, ne le maltraitez point : je vois à sa mine qu'il est honnête homme, et que sans se faire mettre en prison il vous découvrira ce que vous voulez savoir. » Mais, tout doux et bénin quand il s'agit des autres, il ne l'est plus dès qu'il s'agit de ses honoraires, et c'est d'un loa désespéré qu'il s'écrie: « Qui me payera mes écritures? » Et au ton dont Harpagon lui répond : « Nous n'avons que faire de vos écritures ! » on sent bien qu'elle n'a pas encore pris une conscience bien nette de sa force, celte administration française, qui n'entend point raillerie sur le respect et sur le tribut qu'on lui doit.

Il faut l'avouer, un commissaire n'est pas de trop dans cetfe maison, où presque tous ont quelque chose à se reprocher. La pauvre dame Claude ne serait pas parmi les plus coupables; mais enfin elle est complice de Valère, qui l'accuse sans le vouloir devant le père d'Élise : « Oui, Monsieur, elle a été témoin de notre engagement; et c'est après avoir connu l'honnêleté de ma flamme qu'elle m'a aidé à persuader votre fille de me donner sa foi et de recevoir la mienne. » Pour la Flèche, il n'a pas, sans doute, « les inclinations fort patibulaires », c'est lui qui le dit; mais il sait tirer adroitement son épingle du jeu. C'est le valet traditionnel du fils de famille besogneux; il n'est pas moins effronté que les valets d'autrefois; mais il est plus prudent, et s'applique à éviter « toutes les galanteries qui sentent tant soit peu l'échelle ». Ne sent-elle pas pourtant un peu l'échelle et la corde, cette « galanterie » qui ne va pas à moins qu'au vol d'une cassette? et pour absoudre la Flèche suffit-il de constater qu'il se fait voleur seulement pour servir les intérêts de son jeune maître?

Mais au premier plan des comparses se détache la figure du triomphant maître Jacques, valet à tout faire* d'Harpagon. Avec la Flèche, et dame Claude, et Brindavoine, et la Merluche, cela fait cinq valets dans la maison de l'avare. Mais c'est une maison considérable, où le domestique serait plus nombreux encore, si l'ingénieux maître Jacques n'était propre à tous les

1. Le duc de Mazarin, dit-on, faisait tirer au sort àses domestiques l'emploi qu'ils Dccuperaient pendant la semaine.

métiers. Harpagon use et abuse de ces aptitudes universelles du valet en chef : celui-ci devait être un peu le maître au logis avant la venue de l'intendant Valère. De là sa révolte contre cet intendant qui empiète insolemment sur son domaine; de là sa tentative avortée de vengeance. Maître Jacques est mal payé, mais il a son parler franc. Au prix de trois ou quatre coups de bàlon, qu'il accepte sans trop de peine (car son maître « a quelque droit » de le battre, mais son maître seul, et il lui revaut cela quand il le rencontre, la nuit, en train de dérober Tavoine de ses propres chevaux), il a le privilège de dire vertement son fait à ce « fesse-mathieu ». On peut même juger qu'il dépasse quelquefois la mesure; dans la scène iv de l'acte IV, il dupe le père et le fils avec une audace qui n'a d'égale que l'indulgence de tous deux, bien prompts à oublier ses incartades. Mais, s'il n'aime pas beaucoup les gens, il aime les bêtes, et cela doit lui être compté.

MAÎTRE JACQUES

Et pour ne faire rien, Monsieur, est-ce qu'il ne faut rien manger ? Il leur vaudrait bien mieux, les pauvres animaux, de travailler beaucoup, de manger de même. Cela me fend le cœur de les voir ainsi exténués ; car enfin j'ai une tendresse pour mes chevaux, qu'il me semble que c'est moi-même, quand je les vois pâlir; je m'ôte tous les jours pour eux les choses de la bouche; et c'est être. Monsieur, d'un naturel trop dur, que de n'avoir nulle pitié de son prochain.

HARPAGON

Le travail ne sera pas grand, d'aller jusqu'à la foire.

MAITRE JACQUES

Non, je n'ai pas le courage de les mener, et je ferais conscience de leur donner des coups de fouet en l'état où ils sont. Comment voudriez-vous qu'ils traînassent un carrosse? ils ne peuvent pas se traîner eux-mêmes.

Monsieur, j'obligerai le voisin Picard à se charger de Incondaire; aussi bien nous fera-t-il ici besoin pour apprêter le souper.

MAÎTRE JACQUES

Soit. J'aime mieux encore qu'ils meurent sous la main il'un autre que sou« la mienne.

Maître Jacques est capable d'être un calomniateur, par rancune; mais sa méchanceté n'est que superficielle et momentanée. Plus comique, il est moins fort que Frosine.

V Avare est une comédie de caractère à laquelle Molière a donné pour cadre une comédie de mœurs. Ce mélange en fait

k la fois la faiblesse et la force : c'est par là, en effet, que ÏAvare est une haute comédie moins complètement belle et profonde que le Misanthrope et que Tartuffe, mais aussi d'une portée plus générale que les Femmes savantes. En admirant la peinture de caractère, si frappante, ne dédaignons pas la peinture de mœurs, si curieuse. Sur les rapports des enfants et des parents, des domestiques et des maîtres, nous avons là beaucoup à apprendre. L'histoire du temps, les mémoires, les écrits des moralistes, conflrmeraienl à chaque ligne l'exactitude des observations de Molière. Par exemple, le lieutenant criminel Tar^ieu est un Harpagon très authentique. « Les Tardieu, dit Tallemant des Réaux, n'ont pour valet qu'un cocher; le carrosse est si méchant, et les chevaux aussi, qu'ils ne peuvent aller. La femme donne l'avoine elle-même. » Qu'on lise la satire X de Boileau, où le portrait de l'avare, — c'est trop peu dire, — de l'avarice en personne est calqué sur celui des Tardieu, on jugera que Molière, loin d'exagérer, est resté encore au-dessous de la vérité. Mais qu'on n'exagère pas ce qu'il y a de contemporain dans ce tableau. Molière est plus qu'un la Bruyère : l'esquisse que la Bruyère a tracée de l'avare dans le chapitre de l'Homme est bien pâle à côté de cette peinture définitive.

L' « Avare » après Molière. — Les imitations étrangères* Balzac.

Du vivant même de Molière, l'Anglais Shadwell avait accommodé l'Avare à la scène britannique : sa comédie {the Miser, 1672), plus britannique, il est vrai, que française, était égayée, ou assombrie, comme on voudra, par l'introduction de quelques voleurs ou débauchés de taverne *. Dans son Philochrysus seu Avarus, représenté au collège Louis-le-Grand, le 15 décembre 1697, le P. le Jay, s'il s'écartait du modèle déjà consacré par l'admiration du public français, s'excusait au moins de traiter un pareil sujet après Molière. Des scènes entières, comme le monologue de l'avare volé, rappellent d'assez près le chef-d'œuvre de l'ancien et illustre élève des jésuites à ce même collège. Mais Philochrysus, plus avisé

l. Sur ces imitations anglaises, voyez la notice do l'édition Mesnard, t. VII de la collection des Grands Ecrivains.

qu'Harpagon, devine qui lui a dérobé sa cassette, feint de ne rien savoir, raconte au perfide Panurgus qu'il se prépare à joindre à son or enfoui l'or qui provient d'un nouvel et riche héritage, le pousse ainsi à remettre la cassette à sa place pour jouir de cette aubaine, la ressaisit, et triomphe.

On pourrait citer encore : en Italie, le Dollar Bachettone (le Docteur dévot), que Riccoboni croyait, à tort, antérieur à la comédie de Molière; en Angleterre, the Miser, de Fielding (1732), souvenir très direct (^es pièces de Plaute et de Molière, qui est cité et loué dans la préface; en Allemagne, au xviii* siècle, YHéritage, ou le Jeune Avare, de Brandes (l'avare y est soldai), et l'imitation de Zschokke, où l'avare allemand n'est plus père, mais est oncle et tuteur. Goethe remarque que ce seul changement, inspiré par un scrupule moral excessif, a tout aiïaibli, et même a enlevé à la pièce son véritable sens avec sa portée tragique. Que devient, par exemple, la scène de la querelle et de la malédiction, ainsi travestie : « Je retire ma main de toi. — Vous n'avez quà la retirer. — Je ne veux plus être appelé ton oncle. » L'avare allemand est amoureux aussi, amoureux de M"° Marianne Schmidt. En France, on ne citerait guère que l'Avare dupé, de Dorimont (1663), et ï Avare amoureux, de Daigueberle (1729). Mais, si l'on porte les regards au delà du théâtre, tout s'efface devant l'éclat du caractère créé par Balzac, « le Molière de la comédie lue », selon le mot, un peu exagéré d'ailleurs, de Lamartine. Nous ne voulons pas parler du Gobseck de Balzac, usurier sans pudeur, mais conscient de la toute-puissance de l'argent, plein de mépris pour cette société qu'il domine en maître. Le père Grandet, dans le roman d'Eugénie Grandet, pourrait être l'objet d'une comparaison moins artificielle avec Harpagon.

Les différences, pourtant, sont nombreuses et profondes. Ainsi que l'a montré M. Taine', Grandet est plus excusable qu'Harpagon, parce qu'il a commencé par être un pauvre artisan; il est aussi moins ridicule, ou même ne l'est plus du tout, puisqu'il est heureux, honoré, craint, sinon estimé de tous; puisque la splendeur de son or couvre la laideur de son avarice ; puisqu'il a pour lui d'ailleurs le prestige de l'habileté et de la volonté. Cet ancien maître tonnelier n'inspire pas seulement à ses concitoyens une sorte de terreur respectueuse ; il est, comme Harpagon, le tyran de sa famille. Sa femme se sacrifie et

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