Nouveaux Essais de critique, p. 110 à iîO
L'AVAHE 21
meurt silencieusement à ses côtés; sa Hll>, qui lui résiste un moment, se voit emprisonnée et persécutée. Mais il a parfois besoin d'elle; er ces moments-là, il lui apporte un rouleau de louis, qu'il ne perd, d'ailleurs, pas de vue, n'imaginant aucun autre moyen de lui témoigner son affection : « Reprenez-les, mon père; nous n'avons besoin que de votre tendresse. — C'est cela, dit-il en empochant les louis ; vivons comme de bons amis. » Et quand il lui a arraché la renonciation à 1 héritage de >a mère : « Va, mon enfant, tu donnes la vie à ton père;
ais tu lui rends ce qu'il t'a donné; nous sommes quittes. Voilà : iument se doivent faire les affaires. La vie est une affaire. Je a lénis. »
La vie est une affaire : toute sa philosophie est là. Point de place pour le sentiment. 11 dit de son neveu, qui pleure son père mort, après que son père l'a ruiné : « Ce jeune homme n'est bon à rien : il s'occupe plus des morts que de l'argent. » E' il s'efforce de le consoler à sa manière : « Voulez-vous boirp un petit verre de vin? Le vin ne coûte rien à Saumur. » C'est; le <■(■ grand verre d'eau claire » d'Harpagon. Chez Grandet aussi l'avarice est doublée de ladrerie. S'il invite sa servante Nanon (plus patiente et fidèle que les domestiques d'Harpagon) à venir filer à la lumière qui l'éclairé lui-même et sa famille, ce n'est pas, comme il le dit avec une affectation de modestie démocratique, parce que « tous sont de la côte d'Adam», c'est pour économiser une chandelle. Il est si pauvre! « Vous les entendrez peut-être tous ici vous dire que je suis riche; mais je n'ai pas le sou. « Il a des joies épouvantables et des tristesses mornes; toutes viennent de la même cause, de la même passion obsédante. Vieux et malade, il tient les yeux fixés sur la porte du cabinet où toute sa vie s'est réfugiée; il s'inquiète des moindres bruits, il demande à tout moment si son cher argent y est encore; il veut le voir, le manier : « Eugénie lui étendait des louis sur une table, et il demeurait des heures entières les yeux attachés sur les louis, comme un enfant qui, au moment où il commence avoir, contemple stupidement le même objet... '< Ça me réchauffe, » disait-il quelquefois, en laissant paraître sur sa figure une expression de béatitude. » Mourant même, il dit à sa fille : « Aie bien soin de tout : tu me rendras compte de tout là-bas. »
Une passion si féroce n'eût point fait rire, et nous rions souvent— pas toujours — en voyant représenter V Avare. C'est que la vie de Grandet est horrible dans sa simplicité, qui ne se dément
pas; c'est qu'il ne connaît pas les maladresses et les contradictions d'Harpagon ; c'est aussi que sa femme et sa fllle sont des victimes trop dociles. Harpagon a tué peut-être sa femme, comme Grandet tue la sienne; mais il a des enfants qui sont de force à lui tenir tête, et c'est pourquoi il est moins effrayant que grotesque. La comparaison de Molière et de Balzac n'en est pas moins intéressante, non seulement parce qu'elle nous montre l'avarice changeant de forme d'un siècle à l'autre et restant pourtant la même au fond, mais parce qu'elle éclaire un des traits les plus discutés du caractère d'Harpagon. L'on nie souvent que l'avare de Molière puisse être avec vraisemblance à la fois avare et cupide, enfouisseur et usurier. Grandet est tout cela à la fois, et Balzac l'observe en passant : « Il se rencontrait en lui, comme chez tous les avares, un persistant besoin de jouer une partie avec les autres hommes, de leur gagner légalement leurs écus. » C'est ainsi que Balzac donne raison à Molière contre ses critiques.
BIBLIOGRAPHIE
TEXTES Édition Pellisson (Delagrave), Boully (Belin), Livet (Dupont).
LIVRES
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JUGEMENTS
Molière est si ^rand qu'il nous élonne de nouveau chaque fois que nous le lisons. C'est un homme à part; ses pièces touchent au tragique, et personne n'a le courage de chercher à les imiter. Son Avare, où le vice détruit toute afTection entre le père et les fils, est une œuvre des plus sublimes, et dramatique au plus haut degré.
Gœthe, Conversations avec Eckermann.
Quel chef-d'œuvre que l'Avare.' Chaque scène est une situation, et l'on a entendu dire à un avare de bonne foi qu'il y avait beaucoup à profiter dans cet ouvrage, et quon en pouvait tirer \excellents principes d'économie. Là. Harpe, Lycée.