‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 4)Chapitre 121 sur 134 · VIT · texte numérisé non relu

VIT

Le caractère de SI"^^ Joardain. — Qualités et défauts. Le devoir conjugal et l'amour maternel*

Selon que l'on jugera plus ou moins favorablement le caractère de M. Jourdain, on portera sur le caractère de sa femme un jugement plus ou moins favorable aussi. Est-on surtout frappé du danger que la monomanie de M. Jourdain fait courir à sa famille et à sa fortune , on verra en M™« Jourdain la providence active de cette maison menacée. Le plaint- on, au lieu de l'accuser, on le trouve doublement malheureux, et de tomber sur un Dorante en recherchant la noblesse, et de ne pouvoir rentrer dans la bourgeoisie sans se heurter à la femme qui en personnifie les défauts comme les qualités. Femme de

tête, d'une fermeté virile, un peu vive et brusque, a-t-elle usé toujours de la douceur nécessaire pour ramener ce vieil enfant? Il fallait l'avertir sans aigreur, lui être plus tendre et plus indulgente, le surveiller sans cesse, mais ne jamais lui déclarer la guerre. Il avait des goûts faussement aristocratiques; il fallait, non les contrecarrer, mais les diriger, élargir le milieu où il vivait, flatter, au besoin, sa manie, afin de la rendre inoffensive. En le heurtant de front, elle a perdu toute influence sur lui, elle l'a jeté aux pieds de Dorimène, dont la distinction, toute nouvelle pour lui, ne manquera pas de l'éblouir, car il ne pourra s'empêcher de la comparer à M-"» Jourdain, dont il ne voit pas assez les solides vertus et dont il voit trop l'humeur acariâtre.

L'intention de Molière n'est pas douteuse : c'est du côté de M'"^ Jourdain que sont toutes ses sympathies. Après avoir raillé en M. Jourdain les ridicules de la bourgeoisie vaniteuse et ambitieuse à l'excès, il nous fait estimer en M""" Jourdain le bon sens robuste de la bourgeoisie laborieuse et saine. Non seulement M'"^ Jourdain n'est pas, comme son mari, embéguinée de la noblesse, mais elle met une insistance particulière à rappeler sa modeste origine : c'est une sorte d'affectation, en sens inverse de l'affectation aristocratique, un autre orgueil, on serait tenté de dire : une autre noblesse qu'elle revendique. Elle a du peuple la langue expressive, parfois triviale, l'amour des vieux mots, çà et là des gros mots, des locutions proverbiales. Elle est vraiment Française, et Française de Paris. De loin en loin, on lui voudrait une franchise plus tempérée dans la forme et plus discrète; sans lui faire l'injure de la comparer à M°»« Pernelle, il faut bien reconnaître qu'elle ne mâche pas ce qu'elle a sur le cœur. De Gorgibus à Chrysale, Molière a créé plus d'un type de ce genre, armé de vaillance (sauf Chrysale) et de verve gauloises. Gorgibus et Chrysale protègent aussi leur maison contre l'invasion de folies dangereuses; moins grossière que Gorgibus et plus courageuse que Chrysale, une femme ici suffit à tout défendre et à tout sauver, aidée, il est vrai, par l'imagination de Covielle et par le hasard. Quand à la furieuse apostrophe de son mari, dérangé dans sa petite fête galante, elle répond : « Je me moque de cela : ce sont mes droits que je défends, et j'aurai pour moi toutes les femmes, » elle dit vrai, et a d'avance cause gagnée. Mais, d'ordinaire, elle semble moins soucieuse de défendre ses « droits » d'épouse, que ses enfants et ses biens. Elle réalise moins l'idéal de la

femme tel que nous le concevons aujourd'hui — juste équilibre de force et de grâce, de raison et de sensibilité — qu l'idéal très relatif, pour ainsi dire, qu'en imagine Chrysale :

Former aux bonnes mœurs l'esprit de ses enfants. Faire aller son ménage, avoir l'œil sur ses gens, Et régler la dépense avec économie, Doit être son étude et sa philosophie.

Le bon Chrysale, qui a ses raisons pour s'effacer, n'oublie qu'une condition : plaire à son mari, lui rendre son intérieur aimable et, en lui faisant large et facile la vie matérielle, ne pas lui faire impossible ou odieuse la vie morale. Je me garderai de dire que M™« Jourdain soit coupable envers son mari; c'est lui, assurément, qui est surtout coupable envers sa femme et ses enfants. Peut-être, d'ailleurs, ne s'est -elle aigrie qu'à la longue, en face d'une folie sans cesse croissante dont elle désespère de triompher par la douceur. Tout ce qu'elle dit, lout ce qu'elle fait est parfaitement raisonnable, bien qu'enveloppé d'un peu de rudesse. C'est par cette raison ferme qu'elle est si fort au-dessus de son mari, qu'elle l'a toujours été. At-elle trop fait sentir cette supériorité à M. Jourdain, qu'on imagine volontiers , même avant sa folie, un peu opprimé — car la raison, elle aussi, peut être oppressive? Prend-il maintenant sa revanche? Qu'il nous suffise de constater, d'une part, qu'il manque à M""^ Jourdain, si respectable et si sensée, un grain de fantaisie, d'imagination riante, de tendresse conjugale; de l'autre, qu'elle possède, développé au plus haut point, l'esprit de conduite nécessaire à une femme dans une maison où le mari ne peut pas et ne doit pas gouverner. Telle la femme de Sancho, voyant son mari égaré par les chimères, le rappelle à la réalité, à la modestie que doit lui inspirer son origine :

Sur ma foi, si Dieu me mène jusqu'à tenir un gouvernement, je marierai Sanchica si grandement que son mari lui apportera le titre de seigneurie. — Oh! pour cela non, Sancho, marie-la avec son égal, c'est le plus sur. Si tu changes ses sabots en souliers élégants, sa cotte de laine contre une cotte de soie, son nom de Marica et le tu contre la dona telle et la seigneurie, la pauvre fille ne saura comment se tenir, et l'on verra bien qu'elle n'est qu'une paysanne. — Elle sera dame, arrive que pourra. — Mesure-toi sur ton état, et ne cherche pas à t'élever plus haut... Certes, ce serait une jolie chose de marier notre fille à quelque petit comte ou chevalier qui, lorsqu'il lui en prendrait fantaisie, l'appellerait vilaine, fileuse de quenouille, fille d'un gardeur de porcs. Non, non, ce n'est pas pour cela que je l'ai nourrie. Nous avons ici Lope Tocho, fils de Jean Tocho, qui est un garçon sain, robuste, et que nous connaissons. Je sais qu'il ne regarde pas la fillette de mauvais

œil; il est notre égal, et avec lui elle serait bien mariée... — Viens çà, bête, qu'as-tu maintenant à vouloir m'empêcher de marier ma fille avec un homme qui me donnera des petits-enfants qu'on traitera de seigneuries? Faut-il rester toujours au même état? Ainsi, n'en parlons plus; Sanchica, quoi que lu en dises, sera comtesse. — Prends bien garde à ce que tu dis, mon homme, car, avec tout cela, j'ai peur que ce comté ne soit la perte de ma fille. Fais-la duchesse ou princesse, mais sois sur que ce ne sera jamais avec mon consentement. J'ai toujours aimé l'égalité, toujours détesté l'orgueil. Je suis contente de mon nom, et ne veux pas qu'on le grossisse davantage, de peur qu'il ne pèse trop. Je ne veux point donner matière à parler k ceux qui me verraient aller vêtue en gouverneuse. « Voyez donc, diraient-ils, le grand air de cette gardeuse de pourceaux : hier, elle démêlait un peloton d'étoupes, et elle allait à la messe coiffée d'une serviette; aujourd'hui elle porte avec des airs suffisants un vertugadin et de la soie, comme si nous ne la connaissions pas. » Si Dieu me garde mes cinq ou six sens de nature, j'espère bien ne pas donner lieu de jaser ainsi sur mon compte*.

Il est difficile de croire que Molière ne se soit pas souvenu de Cervantes en écrivant la fameuse scène xii de l'acte III. Mais comme il en a modifié le ton! Thérèse Pança, née Cascayo, n'est qu'une paysanne à l'esprit pratique; M™^ Jourdain fait preuve non seulement de sens droit, mais de cœur. Toute sa tendresse s'est reportée sur sa fille. Chaque fois qu'elle parle de sa fille, sa voix un peu forte et brusque s'adoucit et s'attendrit légèrement. « Je veux un homme qui m'ait obligation de ma fille, et à qui je puisse dire : « Mettez-vous là, mon gendre, « et dînez avec moi. » Sous des apparences bourrues, elle cache une réelle bonté; elle s'intéresse à l'amour de Cléonte, lui défend de désespérer, comme elle défend à sa fille de l'oublier : « Cléonte, ne perdez point courage encore. Suivez-moi, ma fille, et venez dire résolument à votre père que, si vous ne l'avez, vous ne voulez épouser personne. » Résolument, c'est le mot qui la peint. On conçoit son indignation quand Lucile paraît renoncer à Cléonte pour épouser le fils du Grand Turc : « Je l'étranglerais de mes mains si elle avait fait un coup comme celui-là. » Quand elle est instruite du mystère, elle entre sans hésitation dans le complot. Il s'agit de duper son mari, il est vrai; mais sa fille épousera celui qu'elle aime, et M"^ Jourdain n'en demande pas davantage.

Ainsi M™® Jourdain, par raison de situation, ou de caractère, ou d'âge, est plus mère qu'épouse, et l'on n'accepterait point sans réserve les jugements où il n'est pas tenu assez de compte de cet amour maternel :

M™« de Sotenville, de George Dandin^ M*« Jourdain, du Bourgeoit gtntil-

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