NICOLE
Madame parle bien. Je ne laurais plus voir mon ménage propre avec cet attt'
rail de gens que vous faites venir ch ez vous. Ils ont des pieds qui vont chercher de la boue dans tous les quartiers de 1» ville, pour l'apporter ici; et la pauvre Françoise est presque sur les dents, à frotter les planchers que to« biaux maîtres viennent crotter régulièrement tous les jour».
MONSIBOB JOCEDAIN.
Ouais! notre servante Nicole, vous avez le caquet bien affilé pour une paysanne.
MADAME JOUBDAIM.
Nicole a raison; et son sens est meilleur que le vrilre. Je voudrais bien savoit eeque vous pensez faire d'un maître à danser à l'âge que vous avez.
Et d'un grand maître tireur d'armes qui vient, avec ses ballemenls de pied, ébranler toute la maison, et nous déraciner tous les carriaux de noire salle.
MONSIEDR JOURDAIN.
Taisez-Tou», ma servante et ma femme.
Ainsi, Nicole approuve M™" Jourdain, et M"» Jourdaia approuve Nicole, et M. Jourdain a beau protester, c'est Nicole qui a raison. Il est vrai que M. Jourdain tinit par lui imposer silence, mais elle n'en continue pas moins à faire écho, du mieux qu'elle peut, aux interrogations, aux reproches, aux ironies de sa maîtresse. Pris entre ces deux femmes, M. Jourdain d'avance est vaincu. 11 en a si bien conscience, qu'apr«s leur avoir ordonné à toutes deux de se laire, il désespère d'arrêter leur caquet; bien plus, il se laisse aller à discuter avec elles, il s'elforce de les éblouir de sa scif^nce toute récente, et il ne réussit qu'à se rendre un peu plus ridicule à leurs yeux, et il enrage « d'avoir aii'aire à des botes ». .Non, en vérité, Nicole, pas plus que M™^ Jourdain, n'est une bêle. On l'a souvent comparée à Martine, la servante de Chrysale dans les Femmes savantes, qui soutient son maître et que son maître soutient à son tour. Les situations ont quelque analogie; mais Martine est restée paysanne dans le langage, qui est expressif, mais incorrect. Si Nicole l'est encore, c'est plutôt par l'esprit, aussi sensé, mais plus vif et plus fin que celui de Martine: c'est à peine si elle a gardé du village quelques façons de parler populaires. Elle a les sentiments et les expressions d'une servante de la ville ; c'est ainsi qu'elle dit à M™* Joui^ dain, restée fidèle à Gléonte :
En vérité. Madame, je suis la plus ravie du monde de vous voir dans sentiments; car si le maître vous revient, le valet ne me revient pas moia^ et je souhaiterais que notre mariage se put faire à l'ombre du leur.
Les valets de Molière, descendants des valets anciens, sont d'ordinaire moins honnêtes et dévoués que les servantes. Ou ce sont des fourbes, venus en droite ligne d'Italie, et qui s"appelent les Scapin ou les Mascarille; ou ce sont les valets de l'ancienne farce française, ni tout à fait bons, ni tout à fait méchants, comme maître Jacques et la Flèche dans Y Avare; ou enfin, comme Dubois dans le Misanthrope, ils ne jouent qu'un rôle effacé. Le rôle de Covielle est important, puisque c'est lui qui imagine, prépare et fait réussir la mystification finale. Il est meilleur que les valets italiens, meilleur même que la plupart des valets français, car il est sincèrement attaché à son jeune maître, et c'est pour servir son amour menacé qu'il a recours aux facéties dont M. Jourdain est la dupe trop facile. Il est plaisant de voir à quel point Covielle s'identifie avec son maître, à quel point il épouse ses mécontentements : « C'est une chose épouvantable, ce qu'on nous fait à tous deux. » Mais ce dévouement absolu ne l'empêche pas d'être un très sagace observateur; il devine, par exemple, qu'il ne faut pas prendre au sérieux les beaux serments que fait son maître d'oublier Lucile : « Je vois bien que vous avez envie de l'aimer toujours. >» Assez peu scrupuleux, d'ailleurs, quand ses devoirs professionnels ne sont pas en jeu, il ment avec tant de naturel, d'un air si dégagé, que la crédulité de M. Jourdain en devient vraisemblable. Lui-même, visiblement, s'amuse pour son propre compte de ses inventions, du turc qu'il débile avec aplomb, des cérémonies dont il est l'ordonnateur. Par cette aisance dans la fourberie, il se rapproche des valets de Plaute, comme il se rapprochedes valets de Térence par sa fidélité. Le succès de cette entreprise ne lui importe pas moins qu'à Cléonte, puisque le mariage de Cléonte et de Lucile entraînera le mariage de Covielle et de Nicole. Il achèvera de dégrossir Nicole ; mais, en dépit de toute sa finesse, c'est Nicole qui le mènera.
Troisième partie. — La mystification turqve. La fantaisie chez Holière*
Vers la fin du troisième acte, Covielle essaye de relever le courage de son maître, dont M. Jourdain vient de repousser la
M COUKS DK LITTÉUATURB
demande en mariage. Une idée vienl de traverser son cervoa inventif, et voici comment il l'expose :
Il s'est fait depais peu une certaine mascarade qui rient le mieux du mondi' ici, et que je prétends faire entrer dans une bourle' que je reux faire à notre ridicule. Tout cela sent un peu sa comédie; mais arec lui on peut hajarder toute chose, il n'y faut point chercher tant de façons; il est homme à y jouer son rôle à merveille, et à donner aisément dans toutes les faribole» qu'on s'avisera de lui dire. J'ai les acteurs, j'ai le» habits tout prêts; lalstei-m'i faire seulement
Qui ne sent que Molière, par la bouche de CoTielle, prend d'avance toutes ses précautions, et d'avance répond aux objections de ceux qui s'étonneraient de voir dégénérer la comédie en boutfonnerie ? Covielle devrait dire : « Cela sent un peu sa farce, » et non « sa comédie »; c'est une farce pure, en elTel, qui termine le quatrième acte et remplit tout le cinquième. Elle est rattachée à ce qui précède par un lien assez ailificiel; mais Molière a soin d'indiquer la seule raison qui puisse nous faire accepter ce dénouement grotesque : on peut tout iiasarder avec M. Jourdain, il est homme à tout croire. De là une vraisemblance relative, car la boutfonnerie de la fin repose sur quatre actes qui, dans une certaine mesure, nous y ont préparés.
Pourquoi cependant cette déviation? On a cru tout expliquer en alléguant les exigences royales et le peu de temps dont disposait Molière. Cela expliquerait qtie la comédie soit plus négligée que d'autres, mais non qu'elle change de caractère brusquement d'un acte à l'autre, car les cérémonies turques forment une pièce nouvelle, qui n'est pas d'une composition ni d'une exécution si facile qu'il peut sembler d'abord. 11 est certain, toutefois, qu'il faut tenir compte de ce fait que le Bourgeois gentilhomme était une comédie-ballet, c'esl-â-dire que la comédie n'y était qu'un cadre destiné à des div(;rti>semenls de danse et de musique. La Gazelle de France du 14 octobre 1670 dit qu'on vient de représenter à Chambord devant Leurs Majestés un ballet de six entrées, « accompagné de comédie ». Il plut à Molière de faire de cette comédie un chef-d'œuvre ; mais c'est le ballet qui était l'essentiel, et c'est à la manière d'un ballet, d'un opéra boulTe, comme nous dirions aujourd'hui, que la comédie se terminera.
Puis, cette même année 1670, un ambassadeur turc, de qualité médiocre, du reste, était arrivé à Paris. On l'avait reçu
1. Bourle, de l'italien bwrla, moquerie, tromperie, d'où burlnqmt.
magnifiquement, et l'on s"é(ail eflorc»; de l'éblouir par un déploiement extraordinairo de toute la pompe royale; mais il s'en était montré fort pou ému, et avait même établi, dit-on, une comparaison injurieuse entre le Grand Turc et Louis XIV. Est-ce pour se venger de celte inditierenceque Louis XIV donna ordre à Molière de composer l'intermède turc de la comédie déjà promise? C'est ce qu'on peut conjecturer, du moins, d'un passage des Mémoires du chevalier Laurent d'Arvieux ; revenu de l'Orient, où il avait séjourné douze ans, d'Arvieux possédait h fond l'arabe et le turc; surtout ilTapporlait une foule de détails curieux sur les mœurs orientales, et l'on assure qu'il en égaya Louis XIV. « Sa Majesté m'ordonna, dit-il, de me joindre à MM. de Molière et de Lulli pour composer une pièce de théâtre où l'on pût faire entrer quelque cliose dos habillements et de» manières des Turcs. Je me rendis pour cet elfet au village d'Auteuil, où M. de Molière avait une maison fort jolie. Ce fut là que nous travaillâmes à cette pièce de théâtre que l'on voit dans les œuvres di* Molière sous le titre de Bourgeois gentilhomme. » Si le chevalier d'Arvieux n'exagère pas la part que prit à cette œuvre Lulli, qui en composa la musique et y joua le rôle du Mupliti, il exagère peut-être la sienne. Mais assurément les Turcs étaient à la mode : le turc du Bourgeois est en partie emprunté à une comédie de Rotrou, la Sœur, et certaines plaisanteries en sont prises presque textuellement :
T'en a-l-il pu tant dire en si peu de propos?
— Oui, le langage turc dit beaucoup en deux mots *.
Scudéry composait une tragédie turque, du moins par le titre, d'après un roman de sa sœur. Racine bientôt écrira Bojazet, et Voltaire, plus tard, écrira Zaïre. Plus tard encore l'Allemand Kolzebue,qui travestit plus d'une tois ses personnages en Turcs, reprendra, dans Monsieur Gottlieb A/erAs, la dernière situation du Bourgeois gentilhomme ; mais ce sera, cette fois, une fausse princesse persane qui viendra épouser un écrivain égoïste et infatué de lui-même, et la bouffonnerie, moins légère, paraîtra moins aisément supportable.
Là, en effet, est le principal mérite de cet intermède, qui est aussi un dénouement : il est léger, vif et gai, emporté et sauvé par la verve comique la plus entraînante. Les délicats, sans doute, refusent de se laisser entraîner; l'énormité de la bouffonnerie