La Sœur, III, ir; voir notre Théâtre choisi de Rotrou
les déconcerte. Quelques-uns m<^me trouvent plus odieuse que gaie une pareille mystification, et en plai^-nent la victime. Mais il ne faut voir dans une pièce que ce que Tauteur y a voulu mettre. Si nos contemporains, après réflexion, s'apitoient sur le sort de M. Jourdain, exploité ou persécuté par tous ceux qui l'entourent, il est naturel qu'ils trouvent pénible et d'un poûl douteux la mascarade dont le seul objet est de berner ce pauvre homme. Si, au contraire, comme on le doit pour comprendre une telle pièce, on se place au point de vue où s'est placé Molière; si l'on ne voit en M. Jourdain qu'un grotesque, si l'on rit de lui pendant les trois piemiers actes, il faut bien qu'on rie aussi pendant les deux derniers, et qu'on les prenne pour ce qu'ils sont, pour une comédie de carnaval, dénouement commode et vif de la comédie vraie.
Moins faciles à dérider que nos ancêtres gaulois, nous sommes devenus bien dédaigneux pour ces intermèdes bouffons à la manière italienne. Molière y déploie pourtant, avec des qualités toutes françaises, une verve endiablée, presque lyrique, et qui n'appartient qu'à lui. Sainte-Beuve a caractérisé à merveille celte sorte d'ivresse du génie :
Molière, jusqu'à sa mort, fut en progrès continuel dam \&poitie du comique. Qu'il ait été en progrès dans l'observation morale el ce qu'on appelle le haut comique, celui du Misanthrope, du Tarlu/fe et des Frmma saranles. le fait est trop évident, et je n'y insiste pas; mais autour, au Iravtrs de ce d^^Teloppement, où la raison de plus en plus ferme, rohscrralion de plus en plu» mùrt, ont leur part, il faut admirer ce surcroit toujours montint et bouillonnant de verve comique, très folle, très richo, très Inépuisable, que je distingue fort, quoique la limite soit malaisée à définir, do la farce un peu bouffonne el de la lie un peu scarronesque où Molière trompa au dél ut. Que dirai-je? c'f»l la distance qu'il y a entre la prose du Roman conique el lel chœur d'Aristophane ou certaines échappées sans fin de Uabelais. Le génie de l'ironique et mordante gaieté a son lyrique aussi, ses pura ébats, son rire élincelant, redoublé presque sans cause en se prolongeant, désintéressé du réel comme une flamme folâtre qui voltige de plus bclU' après que la combustion grossière a cessé; — un rire des dieux, suprême, inextinguible. C'est ce que n'onl pas senti beaucoup d'esprits de goût, Voltaire, Vauvenarpues et autres, dans l'apprécialton de ce qu'on a appelé les premières farces de Molière... Quoi qu'on ait d!t. Monsieur de Pourceaugnac, le Uourgeois genlilkommr, le Mal^dt imaginaire, attestent au plus haut point ce comique jaillissant el imprévu qui, à sa manière, rivalise en fantaisie avec le Songe d'une nuit d'éU el la Ttifétt. Pourceaugnac, M. Jourdain, Argant, c'est le côté de Spanarelle continué, mais plus poétique, plus dégagé de la farce du R,irbouilU. plus cnlové souvent par delà le réel. Molière, forcé, pour les divertissements de cour, de combiner ses comédies avec des ballets, en vint à déployer, à déchaîner dans ces danses de commande les chœurs bouffons et pétulants des svocals, des tailleur», des Turcs, des apulhlcairet ; le génie se fait de chaque néceaité une inspiration.
Entre toutes ces bouffonneries, la plus folle assurément est celle du Bourgeois gentilhomme; car la cérémonie du Malade imaginaire est une satire très fine et qui ne perd guère de vue le réel. Qu'il nous soit permis cependant de finir sur un regret. Sainte-Beuve prononce le nom d'Aristophane. A travers toutes ses grossièretés, le poète comique grec, lorsqu'il s'abandonne à la fantaisie, atteint à la poésie la plus exquise, parfois la plus haute. Trouve-t-on dans le théâtre de Molière quelque chose qui rappelle les chœurs des Oiseaux, des Nuées, des Grenouilles, de la Paix? La sottise, la laideur, la misère humaine, voilà ses sources de comique; on les voudrait plus profondes et plus pures. Mais peut-être ce défaut tient-il au caractère même du génie gaulois et français.
C, de Litt. — MOUÈRK [le Bourg, gent.).
BIBLIOGRAPHIE
TEXTES
Édition Pellisson (Delagrave), Gasté (Belin), Moland (Garoier), V«pereau (Hachette).
LIVRES
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La Bruyèke. — Caractères : des Biens de fortune; de la Ville; de Quelques Usages.
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Sarcky (F.) — Feuilletons du Temps, passim. Taschebeau. — Histoire de la vie et des ouvrages de Molière: i» éd.,
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JLGEiMENTS
Le Bourgeois gentilhomme est un des plus heureux sujets de eomédie que le ridicule des hommes ait pu jamais fournir. La vanité, attribut de l'espèce humaine, fait que les princes prennent le tilre de rois, que les grands seigneurs veulent être princes, et, comme dit la Fontaine :
Tout petit prince a des ambassadeurs, Tout marquis veut avoir des pages.
Cette faiblesse est précisément la même que celle d'un bourgeois qui veut être homme de qualité; mais la folie du bourgeois est la seule qui soit comique et qui puisse faire rire au théâtre : ce sont les extrêmes disproportions des manières et du langage d'un homme avec les airs et les discours qu'il veut affecter qui fout un rididule plaisant.
Voltaire, Sommaires des pièces de Molière.
Les trois premiers actes du Bourgeois gentilhomme sont d'un très bon comique. Sans doute celui du Misanthrope et du Tarluffe est beaucoup plus profond ; mais il n'y en a pas un plus vrai ni plus gai que le personnage de M. Jourdain. Tout ce qui est autour de lui le fait ressortir, tout sert à mettre enjeu sa sottise, et Molière a su tirer encore des autres personnages un comique inépuisable. La Harpe, Lycée.
La longue habitude où sont les comédiens français de donner le Bourgeois gentilhomme dans les jours consacrés à la joie, et surtout la cérémonie burlesque qui termine cette pièce, accoutument un certain genre de spectateurs à la regarder comme
une farce. Ce n'en est pas moins une comédie très a|?réable. Elle devait, il est vrai, avoir plus de sel dans le temps où le respect pour la noblesse était dans toute sa force, et lorsque le prestige de la cour fascinait tous les esprits ; mais il y a dans cet ouvrage un fond si riche, le ridicule que Molière y attaque est si propre à la nature humaine, il est peint avec tant de vigueur et de vérité, qu'un pareil tableau est toujours très saillant et très comique. La sotie manie de s'élever au-dessus de son état n'esl-elle pas de tous les temps?
Geoffroy, Cours de littérature dramatique.
Presque tout, dans le Bourgeois gentilhomme, porte l'empreinte d'une grande précipitation. Entre antres marques, les trois premiers actes sont d'une disproportion dont notre théâtre n'offrirait peut-être pas un autre exemple ; le second est double de celui qui le précède, et tous deux ensemble n'égalent pas la longueur du troisième. Mais, quoi qu'on y puisse reprendre, cette pièce ne peut être considérée comme un ouvrage médiocre : c'est plutôt ce qu'on pourrait appeler la moitié d'un chefd'œuvre. Les trois premiers actes, en effet (mettant à part cette différence d'étendue, qui est le moindre des défauts), sont égaux, en leur genre, à tout ce que Molière a composé de plus parfait; et si les deux derniers sont une farce plus folle que plaisante, c'est que les ordres du roi ne laissèrent pas au poète le temps de finir ainsi qu'il avait commencé ; ou peut-être que la destination particulière du spectacle le contraignit de terminer par un de ces divertissements de danse et de musique qu'il est si difficile de faire sortir naturellement d'une véritable action comique. On dirait un de ces monuments à moitié construits avec la pierre ou le marbre, qu'on achève à la hâte, pour quelque fête, en charpente et en menuiserie légère.
AuGER, Notice du Bourgeois gentilhomme.
N'est-elle pas bourgeoise et Parisienne dans ses moindres actions, cette M™» Jourdain, d'un esprit si pratique, avec sa philosophie terre à terre, si vaillante et si résolue dans la maison que bouleversent les fantai*»'»* de son mari? Ce n'est pas
elle qui oubliera jamais ses origines et son père « qui vendait du drap près de la porte Saint-Innocent ». Par une de ces vues de bon sens assez rares en pareil cas chez les femmes , tandis que son mari veut s'élever vers la noblesse, elle se fâche et le retient. La fortune que les deux grands-pères de sa fille ont péniblement amassée, et « qu'ils payent peut-être cher en l'autre monde », elle prétend la défendre contre les Dorantes et les Dorimènes. L'horizon borné de son quartier lui suffit; on »'y connaît, on y voisine, on y glose les uns sur les autres, elle y est une personne considérable, et c'est là le vrai bonheur.
LiiaaouMST, la Comédie de Molière; Hachette.
DISSERTATIONS ET LEÇONS
Les personnages accessoires dans le Bourgeois gentilhomme. En quoi ils concourent au but de la pièce.
(Paris. — Leçon d'age^gation.)
Comment se fait-il que M. JourJaîn soit ridicule, alors qu'il manifeste un désir si légitime, ce semble, de s'instruire et de s'élever au-dessus de sa condition?
M. Jourdain considéré comme ancêtre des parvenus modernes.
Faire chez M™" Jourdain la part des qualités et des défauts. La comparer à Chrysale.
Les valets chez Molière : Mascarille, Scapia et Coviell«
En quoi la leçon du maître de philosophie à M. Jourdain estelle une excellente leçon de langue et de goût?
Nicole comparée aux autres servantes de Molière.
De la fantaisie chez Molière d'après la cérémonie du BouT" geois gentilhomme.
En quoi le Bourgeois gentilhomme est-il une farce? en quoi une comédie vraie et profonde ? Que nous apprend cette comédie sur le génie de Molière?
La manie de M. Jourdain était-elle répandue au xvn» siècle? Éludiez le Bourgeois gentilhomme comme une sorte de document utile à l'histoire des mœurs de la bourgeoisie à celte époque, et rapprociiez-en les observations analogues dei moralistef profanes ou sacrég.
IMPRIMESIB DILAOBATB TnxU&AIfCBB-DE-ROUSROUS
FRANCE
(li mai 1672)
Les Idées sur l'éducation des femmes avant MoUère.
Ilestsuperfluderemonterjusquaranliquité pour dire jusqu'à quel point, dans les Femmes savantes, Molière est disciple des anciens ou s'inspire des idées modernes. La question ne se posait même pas pour les anciens, et, quand ils l'efUeuraient c était pour témoigner leur défiance de la femme savante' comme Juvénal, ou comme Martial, dont on connaît le vœu :'
Sit mlhi Terna satur, git non doctissima conjux».
Pour des raison analogues, cette question ne préoccupe guère le moyen âge. Au ivi« siècle encore, Montaigne répétait, l'approuvant, un mot bien méprisant d'un duc de Bretagne, que Chrysale répétera à son tour, d'après Montaigne :
François, duc de Bretaigne, fils de Jean V, comme on luy parla de son mariage avec Isabean, fille d'Éco8se. et qu'on lui adjousta qu'elle avoU Tsté IWvtn-r''''"'"' f '*"" "'^'="°' instruction de lettres.^respondtt, qu'U 1 en aymo.t mieux ; et qu une femme estoit assez sçavante quand elle scaVolt mettre différence entre la chemise et le pourpoint de son mari 2 »
Cependant c'est au xvi« siècle que commença le mouvement continué et un peu faussé parle iviie. Les femmes savantes, dans le bons sens du mot, ne sont pas rares en ce temps- Erasme, dans une lettre à Budé, célèbre les trois filles de Thomas Morus, les trois muses chrétiennes. On ne séparait pas encore la science de la foi. L'Espagnol Vives (1492-1540), chargé de 1 éducation de la princesse Marie d'Angleterre, écrivait son
G. de Litt. — uouère {les Femmes savantes). |
Institution de la femme chrétienne* ; et il plaidait la cause de la science, qui, loin d'être, comme beaucoup le disaient, le « séminaire de toutes les erreurs », préservait de l'erreur ceux qu'égarerait l'ignorance. « C'est pourquoi, disait-il, filles et garçons indistinctement doivent avoir part k la science.
Au xvii" siècle, une femme, Anne-.Marie de Schurmann (1607-1678), dans un traité savant, trop savant, hérissé d'ergo, d'atgui, d'itaque {Opuscula Uelrxa, Grxca, Latina, Gallica, prosaîca et mctrica [1648]), discutait, parmi de nombreux problemata, le problème suivant : Num feminx chrûtianae convcniat studiitm litterarum? « l'étude des lettres convient-elle à une femme chrétienne? » Et elle répondait par l'affirmative, et elle trouvait hors de son pays un panégyriste des mérites de la femme et de son propre mérite '. Klle ne fut pas la seule à défendre son sexe : Vigneul-Marville cite les traités écrits par deux dames vénitiennes, Moderata Fonte et Lucretia Martinelli, où les femmes sont glorifiées.
Somaize citait Christine de Suède parmi les précieuses dont l'esprit fait voir « que la science est aussi bien naturellement à leur sexe qu'au nôtre ». M""" Cornuel, M"' Legendre étaient admirées d'une M™° de Sévigné, d'un la Hochefoucauld. Mais la vraie femme savante, celle qu'il faut citer ici, car Molière l'a effleurée plus d'une fois do ses épigrammes, c'est Madeleine de Scudéry. Dans son roman du Gran i Cyrus, elle a mêlé à l'une de ces conversations élégantes, mais un peu traînantes, où elle se complaît, un débat sur le degré d'instruction qui convient aux femmes. Elle-même s'y peint sous le nom de Sapho, femme instruite, mais non pédante, opposée à Damopbile, pédante insupportable : « Encore que Sapho sache presque toul ce qu'on peut savoir, elle ne fait pourtant point la savante. Comme il n'y a rien de plus aimable ni de plus charmant qu'une femme qui s'est donné la peine d'orner son esprit de mille agréables connaissances, quand elle en sait bien user, il n'y a rien aussi de si ridicule ni de si ennuyeux qu'une femme sottement savante. » Elle est lasse d'être bel esprit ; elle ne veut pas qu'on lui parle sans cesse de ses vers et de sa prose, mais qu'on la traite comme une personne du monde, vivant de la vie or-
i. Voyei la thèse latine de M. Arnaud sur Vives, 1888.
2. Bom Gilberto, la Fama triomfanU, panegyrico alla delta Maria SeA>trman. Elle était née à Cologne, et res'ut de ses contemporains le nom de S«pho, m»ii mourut dans un état voisin de la misère. On a aussi d'elle un tr»il.< traduit yu Colletet en 1646: /)# Jngenii muliebrit ad doetrinamet meliores tittariu aptitjdinê.
Ta!"': '*"^r^' '°"'"'' ""' ^"^'•'' ^^ ^^ beauté de la saison vlir ^nn" ^"'««"''ent : « Je le dis comme si vous pouviez
nZZ T"'; °" ''"..'"' '^"''^'''* ^^'•"^ "" P'"3 sensible dépit l'esnHfT' ^''^i^^V" «"« ^^^^"te. ., L'n homme du mondefà
es^a .1?''. '' ' J^'°"' " '^'^'^"^'"^ ^«''«"^«"t les pédantes, que le ridicule de la copie lui fait peur de l'original ., se
lieux qu 11 entendra; son elonnement est grand de trouver unefemme modeste et qui se défend détre auteur. 11 retourne
sussent ni- ''"'""'"' " '''' '''''' ^^'" ^"^ ^^^ ^^^^^^ sussent plus qu elles ne savent „. Sapho donne son avis, défais ran'gent' '°'' ^ l'S"°^-°«e et au pédantisme, et la plupart
voir com,nent on agit pour l'o'ra^^ren r Jdu;a ion de' e^^^^^^^^
dire que dessoUises... Rien n'occupe davantage qu'SL lon'-ïe ci ivetT A dire la vente, jo voudrais qu'on eût autant de soin d'orner son esc UnnpV.Î
nous la peignent ses amis, mais aussi et surtout en ce qu'il établit un accord assez inattendu entre elle et laoteur des Femmes savantes.
Les femmes, sans doute, trouvèrent quelques alliés parmi les hommes, mais aucun dont l'autorité soit grande. Le Mérite des dames, par le sieur de Saint-GabrieP , est un plaidoyer chaleureux en faveur du sexe féminin tout entier. « Si dans le commun, dit lauteur, les femmes sont moins savantes que les hommes, c'est que ces jaloux les veulent lelles... Le sexe des dames surpasse en perfection et en mérite le leur, soit qu'on le considère par la beauté du corps ou celle de l'esprit, ou par la bonté de l'àme. » C'est la conclusion de la première partie. Dans la seconde et la troisième, on démontre que les femmes peuvent prendre part même au gouvernement, car « les dames sont nées pour commander ». A plus forte raison ne faut-il pas les exclure des sciences : « Les Muses n'en sont-elles pas les premiers et principaux génies? » En un mot, toutes les charges, clergé, justice, finances, armée, médecine, navigation, architecture, doivent être accessibles aux femmes. On voit que le sieur de Saint-Galtriel était en avance sur son siècle, et même sur le nôtre. Ce n'est là qu'une exception. L'opinion moyenne était plu lût celle qu'exprime Bossuet dans le Panégyrique de sainte Catherine :
Que si elles se sentent dans l'esprit quelques avantages plus considérables, combien les voit-on empressées à les faire éclater dans leurs entretiens 1 Et quel paraît leur triomphe, lorsqu'elles s'imaginent charmer tout le monde! C'est la raison pour laquelle, si je ne me trompe, on les exclut des sciences; parce que, quand elles pourraient les acquérir, elles auraient trop de peine à les porter; de sorte que, si on leur défend celte application, ce n'est pas tant, à mon avis, dans la crainte d'engager leur esprit à une entreprise trop haute, que dans celle d'exposer leur humilité à une épreuve trop dangereuse.
Fénelon, s'inspirant aussi de motifs chrétiens, parlera bien autrement; mais le traité de V Éducation des filles ne sera écrit que quinze ans après les Femmes savantes *.
1. Dédié à la reine de Suède; chez Jacques le Gras. 1650, iii-16.
2. Pour les écrivains qui ont traité la question de l'inslrurtion des femmes ■« temps de Péuelon ou après lui, voyei le fascicule sur FéDeloo, Edncation dei
N'y s-t-U dans les « Femmes savantes » aacnn souvenir de pièces antérieures? Desmarets et Saint-Évremond.
Gomme les Précieuses, et à la différence du Tartuffe, du Misanthrope, de l'Avare, les Femmes savantes ont été créées de toutes pièces, ou peu s'en faut, par Molière. Cette comédie, en effet, met sur la scène des ridicules tout contemporains, au moins sous cette forme, carie fond en est éternel. Cependant çà et là on a pu relever quelques traces, plus ou moins certaines, d'imitation. C'est ainsi que cet étrange Desmarets de Saint-Sorlin , que Boileau cribla de ses épigramraes, et qui plus tard écrivit le poème épique d'Alaric en coUaboralion avec le Saint-Esprit, pourrait passer, à la rigueur, pour un précurseur de Molière. Rict^elieu, dont il était un des auteurs patentés, lui indiqua, dit-on, certains ridicules qu'il fît entrer dans une comédie à tiroirs, les Visionnaires (1640). Par exemple, Mélisse, amoureuse romanesque d'Alexandre le Grand, serait M™« de Sablé, la future amie de la Rochefoucauld. Julie d'Angennes ne s'était-elle pas éprise d'une passion platonique pour Gustave-Adolphe? Mais s'éprendre d'un héros de l'antiquité, c'était plus extraordinaire encore. En vain l'on essaye de la guérir de sa « chimère », elle ne veut pas être guérie, elle résiste et s'indigne :
PHALAirrB.
Mais c'est une chimère où votre amour se fonde I Car que vous sert d'aimer ce qui n'est plus au inonde?
MÉLISSE
Nommer une chimère un héros indompté!
On reconnaît un premier crayon de Bélise. C'est h Bélise encore que nous fait penser Hespérie,' autre visionnaire, « qui croit que chacun l'aime » :
En sortant du logis, je ne puis faire un pas Que mes yeux aussitôt ne causent un trépas... Je suis de mille amants sans cesse importunée Et crois qu'à ce tourment le Ciel m'a destinée I... Mille viennent par jour se soumettre à ma loi ; Je sens toujours des cœurs voler autour de mol.
jt COURS DE LITTÉRATURE
Comme Mélisse, elle est incurable : elle a décidé que Phalante l'adore. Sa sœur pourtant se dit aimée de ce même Phalante. Ce n'est qu'une feinte adroite aux yeux d'Hespérie :
Par cette habileté vous pensez me séduire, Et dessous votre nom me conter son martyre.
C'est déjà, en germe, la scène de Béiise et de Clitandre. L« poète Amidor a déjà aussi quelques traits de Trissolin :
Siècle, si tu pouvais savoir ce que je vaux, J'aurais une statue en la place publique.
Mais là se borne la ressemblance entre la pièce de Molière et une pièce infiniment plus laible de composition et de style, qui n'est qu'une galerie de ridicules esquissés, sans peinture approfondie de caractère.
On cite aussi, parfois, à propos des Femmes savantes, une comédie en vers de Saint-tvrcmond, les Acad^'mùtes. Celte pièce, imprimée vers 1650, n'était pas destinée au théâtre; c'est plutôt une satire des premiers académiciens, de leurs ambitions de réformateurs du langage français, de l'immortalité qu'ils se promettaient déjà les uns aux autres. Deux d'entre eux, CoUetet et Godeau, se congratulent d'abord, puis s'injurient :
OODEAO.
Bonjour, cher Colletet.
coLLETET. (// st jette à genoux.)
Grand évêque de Grasse, Dites-moi, s'il vous plait, comme il faut que je fasse. Ne dois-je pas baiser votre sacré talon?
GODE AD, le relevant.
Nous sommes tous égaux, étant fils d'Apollon...
COLI-ETET.
... Vos vers, je les adore!
Je les ai lus cent fois, et je les lis encore ; Tout en est excellent, tout est beau, tout est net, Exact et régulier, châtié tout k fait.
Mais, après avoir loué, Colletet veut être loué à son tourj il trouve maigre le seul éloge que daigne lui octroyer Godeau :
CoUetet, mon ami, vous ne faites pas maL
Il réclame im jugement plus précis, et, quand il l'obtient, il 8 en indigne :
GODEAU
Colletet, T08 discours sont obscurs et coayerts,
COLLETET
n est certain que j'ai le style magnifique.
GODEAD.
Colletet parle mieux qu'un homme de boutique.
COLXETET.
Ah I le respect m'échappe... Et mieux qae vous aussi.
GODEAU
Parlez bas, Colletet, quand vous parlez ainsi.
COLLETET
C'est VOUS, Monsieur Godeau, qui me faites outrage.
GODEAU
Voulez-vous me c«otraindre à louer votre ouvrage?
COLLETET
J'ai tant loué le vôtre.
GODEAU
Il le méritait biea.
COLLETET
Je le trouve fort plat, pour ne vous celer rien.
GODEAU
Si vous en parlez mal, vous êtes en colère.
COLLETET
Si j'en ai dit du bien, c'était pour vous complaire.
GODEAU
Colletet, je vous trouve un gentil violon.
COLLETET
Nous sommes tous égaux, étant fils d'Apollon.
GODEAU
Vous, enfant d'Apollon !.., Vous n'êtes qu'une bête.
COLLETET
Et vous, Monsieur Godeau, vous me rompez la tête. n n'est pas sûr que Molière, en écrivant la scène de Trissotin
et de Vadius, ait songé à la scène de Godeau et de Colletet, dans les Académistes ; s'il l'a imitée, en tout cas, il l'a singulièrement renouvelée. Et il n'y a guère que cette scène dans la comédie, fort peu dramati(iue, de Saint-Évremond.
Analyse de la pièce de IMolière et jugement d'ensemble.
Acte I"". — Deux sœurs, Armande et Henriette, très différentes d'humeur et d'esprit, plaident l'une contre l'autre la cause, la première, de la philosophie et de la science qui élève l'âme au-dessus des soucis de la matière; la seconde, de la vie paisible et intime qu'elle espère trouver dans un mariage avec Clitandre. Clitandre, parait-il, a aimé autrefois Armande; puis, découragé par sa froideur, i! s'est mis à aimer Henriette, et il ne songe plus qu'à elle; il s'en explique avec une franchise qui dépite Armande. Restés seul», Henriette et Clitandre s'entretiennent des intérêts de leur amour, menacé non seulement par le dépit d'Armande, mais par la volonté despotique de sa mère, Philaminte, qui fait trembler Chrysale, mari et père trop faible. Clitandre esquisse un portrait satirique du pédant Trissotin, que Philaminte lui préfère. Il essaye de se concilier Bélise, sœur de Philaminte et tante de Henriette; mais cette vieille folle prend pour une déclaration à son adresse l'aveu que Clitandre lui fait de sa passion pour Henriette, et ne veut rien entendre.
Acte IL — L'oncle de Henriette, Ariste, se charge de communiquer à Chrysale la demande de Clitandre. Après un plaisant incident provoqué par Bélise, qui se croit toujours aimée par Clitandre en particulier et par tous en général, Chrysale accepte Clitandre et prend tout sur lui. Mais Philaminte se montre, courroucée : elle vient de chasser sa servante Martine, qui a péché contre les règles grammaticales de Vaugelas; Chrysale doit consentir au renvoi de la pauvre fille ; mais, quand elle est partie, il éclate et décharge son cœur, en ayant soin toutefois de s'adresser à sa sœur, non à sa femme. Comme s'il avait épuisé toute son énergie en cette protestation, il n'ose s'opposer ouvertement à Philaminte, qui veut Trissolm pour gendre, et il doit avouer son impuissance à son frère Ariste, qui l'excite à reconquérir la suprématie dans son ménage.
Acte m. — Le pédant Trissotin est introduit chez les femmes savantes. Il leur lit un sonnet qu'il vient de composer; elles se pâment. Puis il leur présente un de ses amis, Vadius, quisaitMu grec mieux qu'homme de France. Les deux pédants s'accabrent d'abord d'éloges, puis d'injures, lorsque l'amourpropre d'auteur de Trissotin s'est heurté à l'amour-propre de Vadius. Resté maître du champ de bataille, Trissotin est présenté par Philaminte à Henriette comme son futur mari ; mais Henriette ne se laisse pas subjuguer, et trouve un allié d'une énergie inattendue en son père, qui, soutenu par Ariste en l'absence de Philaminte, impose silence à Armande et promet Clitandre à Henriette, en la priant de le regarder comme son fiancé.
Acte IV. — De plus en plus dépitée, Armande aigrit sa mère contre Clitandre, qui entend tout et se montre; d'où une scène d'explications vives, terminée par l'offre que fait Armande à Clitandre, non sans mines, de devenir sa femme. Mais il n'est plus temps : Chtandre n'aime plus maintenant que Henriette. Entre lui et Trissotin, qui survient , s'engage une discussion sur la vraie et la fausse science; Trissotin défend les savants; Clitandre, la cour, que Trissotin dédaigne. Une lettre où Vadius déchire son ancien ami Trissotin décide Philaminte à unir Trissotin à sa flUe le soir même. Clitandre aussitôt en avertit Chrj'sale, et Henriette promet à Clitandre d'entrer au couvent si elle ne peut être à lui.
Acte V. — Dans un entretien particulier, Henriette fait comprendre à Trissotin qu'elle ne l'aime pas et s'efforce, en vain, de le décider à renoncer à elle. Son père Chrysale, cependant, fait acte d'autorité en ramenant Martine dans sa maison, et s'apprête à continuer en faisant dresser le contrat de mariage de sa fille et de Clitandre. D'autre part, Philaminte a fait venir le notaire pour dresser le contrat de sa fille et de Trissotin. Le notaire est fort embarrassé : « Deux époux! c'est trop pour la coutume! », Et déjà Chrysale faiblit, bien que soutenu énergiquement par Martine, lorsque Ariste apporte des lettres qui annoncent à Chrysale laperte de toute sa fortune. A l'instant Trissotin se retire, révélant ainsi à Philaminte la bassesse de son àme intéressée. Clitandre, au contraire, fait preuve du désintéressement et du dévouement le plus purs, et le mariage est conclu, à la satisfaction de tous, — sauf d'Armande et de Bélise, — quand Ariste a rassuré la famille en déclarant que c'est luimême qui a imaginé le stratagème des lettres pour démasquer rintriymit.
Telle est, en substance, cette comédie, dont Schlegel trouve « le point de vue trop borné », et sur laquelle il porte ce jugement sommaire, peu intelligible, nîême pour un Allemand:- «Les personnages sensés de la pièce, le maître de la maison et son frère, la fille et son amant, et jusqu'à une servante qui ne sait pas le français, tous cberchent à se faire honneur de ce qu'ils ne sont pas, de ce qu'ils n'ont pas, et de ce qu'ils ne savent pas, comme de tout ce qu'ils cherchent à ne pas être, à ne pas avoir et à ne pas savoir. » N'essayons pas d'approfondir la pensée de Schlepel, et contentons-nous d'y opposer cette observation de Henri Heine, un Allemand qui mérita son droit de cité en France : « Schlegel ne peut pas pardonner à Molière d'avoir tourné en ridicule raffectation des femmes savantes, et il est probable, comme un de ses amis l'a remarqué, qu'il sent que, s'il avait vécu de son temps, il aurait été un de ceux que Molière à voués à la moquerie. » Heine se trompe sur un point : ce n'est pas un des amis de Schlegel qui l'a remarqué, c'est Gœthe.
Mais des critiques français plus impartiaux ont reproché à Molière d'avoir traduit, cette fois, sur la scène un ridicule trop contemporain et trop local pour intéresser la postérité, trop individuel pour avoir une portée générale et humaine. Il est certain qu'il y a dans les Femmes savantes une assez large" part de satire personnelle, et que par là les caractères perdent en ^ généralité philosophique ce qu'ils gagnent en individualité précise. A ce point de vue, cette dernière des hautes comédies de Molière est inférieure au Tartuffe, au Mimnthrope, à V Avare même. Point de situation ici qui touche au tragique, point dangoisse. Toutefois, si l'on poussait les choses à l'extrême, Philaminte pourrait être une mauvaise mère, capable de sacrifier le bonheur de sa fille à la salis faction de ses goûts pédantesques; Chrjsale, un père coupable à force de faiblesse; Trissotin, un vil intrigant dont le succès désespère Ciitandre et le pousse aux excès. Au fond de toute comédie de Molière on découvrirait un drame, au moins en germe; mais ici le drame ne se laisse deviner, il faut en convenir, qu'à de bien rares iniervalles. C'est que le travers raillé ici par Molière est plus ' ridicule qu'odieux. Où le rire suffisait, l'indignation eût été de trop. Cm n'attaque pas avec la massue d'Hercule le pédantisme d'une Philaminte ou la folie d'une Bélise. En quoi cette folie pourrait avoir des conséquences sérieuses, le poète se borne à l'indiquer. D'autres seront frappés surtout de ces con-
Béquences possibles et y insisteront'; mais ils fausseront la pensée de Molière.
Au reste, il n'est pas besoin d'exagérer la profondeur de cette comédie pour faire comprendre que de la peinture d'un travers qui est de tous les temps peut sortir une leçon utile aux hommes de tous les temps. Mais c'est surtout au point de vue de la composition et du style que les Femmes savantes sont un chef-d'œuvre : admirablement exposée et conduite, la pièce aboutit au dénouement le plus naturel qui soit dans le théâtre de Molière, puisque le coup de théâtre et le revirement qui produisent ce dénouement sortent des caractères euxmêmes; et elle est écrite du style le plus ferme et le plus vif, qui révèle la pleine maturité du génie. Ce n'est pas sans raison que Sainte-Beuve y a reconnu le modèle du plus parfait style de la comédie en vers.
Les trois pédantes; différences de leurs caractères. — Par on la préciosité ne relie au pédantisme. — Bélise; comment les travers de la préciosité dégénèrent chez elle en folie véritable*
Rien n'est moins abstrait, rien n'est plus particulier et plus individuel que la peinture du pédantisme dans les Femmes savantes, ou plutôt des trois genres de pédantisme, très nettement distincts, que Molière personnifie en Bélise, Armande et Philaminte. Nous sommes bien loin de Cathos et Madelon, ces figures à peine esquissées, qu'il faut regarder de bien près pour les distinguer l'une de l'autre. Mais nous ne sommes pas si loin qu'on pourrait croire des Précieuses, et, au lendemain de l'apparition des Femmes savantes, le Mercure louait la pièce nouvelle en une phrase qui réunit et confond le pédantisme et la préciosité : « On y est bien diverti par ces précieuses, ou femmes savantes. » Plus lard, dans sa satire X, Boileau, traçant le portrait d'une femme savante, l'appelait « une précieuse )>, montrant ainsi, comme il a été dit, que « l'espèce
1. L'Allemand Cornélius d'Ayrenhoff (1733-1819) dans sa Femme savante (1776), combinaison des Femmes savantes et du Tartuffe, en supprimant deux des pédantes, restreint la part du comique et, d'autre part, met en lumière la funeste iofluence du pédantisme sur U famille ; mais sa pièce est froide.
préciosité >> n'était qu'une variété du « genre pédantisme * ». En tout cas, deux des femmes savantes de Molière, Bélise et Armande, sont des précieuses encore plus que des pédantes.
Bélise surtout semble être la dernière des précieuses et la plus foll». Car c'est à une véritable folie qu'elle est en proie, et ses frères le savent. « Notre sœur est folle, oui, » s'écrie le bon Chrysale, à qui Ariste répond : « Cela croit tous les jours. » On est donc en face d'un cas pathologique, d'une monomanie pure. Mais la monomanie n'est point, serable-t-il, du ressort de la comédie. Le spectacle d'un tel égarement étonne encore plus qu'il n'égayé. Aussi les critiques n'ont-ils pas manqué de reprocher à Molière l'introduction de ce caractère grotesque dans une comédie si fine par ailleurs.
Le personnage de Bélise est une faible copie d'une des femmes de la comédie des Visionnaires . Il y en a d'assez folles pour croire que tout le monde est amoureux d'elles, mais il n'y en a point qui entreprennent de le persuader à leurs amants malgré eux... Ce rôle m'a toujours paru, dans les bonnes pièces de Molière, le seul qui soit réellement ce qu'on appelle chargé*.
S'il n'est pas entièrement dénué de vérité, ce caractère semble, du moins, trop individuel et accidentel pour être vraisemblable au théâtre. Somaize énumère, il est vrai, beaucoup de vieille? précieuses, qui se croient, tout comme Bélise, « faites d'un air » à régner sur bien des cœurs. Une d'entre elles, qui habile Lyon et qui reçoit les joins respectueux d'un jeune homme, a plus de soixante-dix ans. Mais l'on n'en voit point dont l'esprit soit hanté de? « chimères » insensées qui font la stupéfaction de Chrysale. Elle nous avertit qu'elle a lu beaucoup de romans, et il y paraît; les subtils faux-fuyants, les ingénieux détours des amants, l'y ont charmée ; elle y a approfondi l'art des déclarations indirectes, des hommages discrets ou silencieux, et maintenant sa pudeur toujours en alarme voit partout des amants déguisés. C'est d'elle plus que de toute autre qu'il est vrai de ilire que l'imagination est une maîtresse d'erreur; mais ici l'erreur touche au délire. Bélise vit dans uo monde imaginaire, qu'elle peuple de ses visions; elle s'indigne qu'on la réveille et qu'on la force de redescendre dans la plate réalité. Autrefois, elle a pu rêver le mariage, précédé d'un long voyage au pays de Tendre; aujourd'hui elle ne veut plus que
. '-^""r'* comparaison des deux travers et des deui pièces, totm I« fucirul*
des PréeieustiB. '
%. Bussy, LeltnauP Raoin. Il avril 1673: la Uar»e. Lvetê."
M des vœux épurés », qu'on se garde, d'ailleurs, de lui offrir. En vieillissant, de romanesque qu'elle était d'abord, elle est devenue visionnaire. « Les défauts de l'esprit, dit la Rochefoucauld, augmentent en vieillissant, comme ceux du visage... En vieillissant, on devient plus fou et plus sage. » Bélise est devenue plus folle, parce que dans son esprit la folie était en germe dès le début.^ n'a pu que se développer ; l'âge a, chez elle, ajouté à la nature.
Ainsi s'explique, dans une certaine mesure, une folie qui n'en reste pas moins un peu chargée, mais dont le principe n'est point vulgaire. Ce n'est pas la poésie seule que Bélise aime « avec entêtement », ce sont les choses de l'esprit, et, de préférence, les plus idéales, les plus dégagées de la matière. A force de vivre de la vie de l'esprit, elle est devenue un pur esprit elle-même. Aussi, comme elle a honte de la grossièreté de son frère ! comme elle s'en veut d'être de sa race i comme elle lui fait, de haut, la leçon !
Le corps avec l'esprit fait fisure, mon frëre ; Mais, si vous en croyez tout le monde savant, L'esprit doit sur le corps prendre le pas devant.
Au reste, elle semble née pour donner des leçons à tout le monde, car cette vieille fille sentimentale devient, quand sa monomanie lui laisse quelque loisir, la plus insupportable des pédagogues. Gravement elle démontre à Lépine, le petit laquais, pourquoi et comment il est tombé par terre. Non seulement elle daigne reprendre les solécismes horribles de Martine, dont l'esprit est pourtant si « matériel » ; on comprend qu'elle a depuis longtemps entrepris l'éducation de cette élève incorrigible :
Faut-il qu'avec les soins qu'on prend incessamment On ne te puisse apprendre à parler congrûment?...
Et je t'ai déjà dit d'où vient ce mot...
Considérée comme femme savante, Bélise se distingue de sa belle-sœur et de sa nièce par sa facilité particulière à se pâmer d'admiration et de plaisir. Comme Mascarille applaudit « devant que les chandelles soient allumées », elle se sent tressaillir d'aise « par avance ». Trissotin ouvre enfin la bouche ; elle l'interrompt à chaque mot parles manifestations saccadées d'un enthousiasme bavard qui frémit et déborde; elle supplie qu'on la laisse respirer, elle se meurt. Sans doute, elle ne s'in-
(erdit pas les hautes ambitions : elle discute la doctrine d'Épicure; elle examine la lune et y découvre très distinctement des clochers... Mais ce qui lui agrée de préférence, c'est le tour galant qu'on donne aux choses, ce sont les « repas friands » que les Trissotins offrent à son oreille. Ainsi la précieuse se retrouve et domine jusque dans la femme savante.
Le caractère d'Arinandc : la préciosité, la pruderie et l« pédantisine associés. — Quels sont les défauts de son esprit et de son cœur?
Moins poussé à l'extrême, le caractère d'Armande est un mélange à la fois curieux et vivant de pédanlisme, de pruderie et de préciosité. Plus vraiment femme savante que Bélise, elle est pourtant, elle aussi, plus précieuse et prude encore que j femme savante. Elle minaude, mais ne se pâme pas à tout propos; de préférence elle raisonne et disserte, cite les dogmes d'Épicure et les tourbillons de Descaries, a fort bonne opinitn d'elle-même d'abord, puis de Philaminte, dont elle est fière ■ d'être la fille, enfin des femmes en général.
C'est faire à notre sexe une trop grande offense De n'étendre l'effet de notre intelligence Qu'à juger d'une jupe, ou de l'air d'un manteau, Ou des beautés d'un point ou d'un brocart nouveau.
Et elle a raison, sans doute, au point de vue des modernes ;i peut-être même a-t-elle raison parfois dans la pièce; mais elle! n'a jamais raison qu'avec une hauteur méprisante pour ceux qui ne sont pas de son avis. C'est elle qui, avec une naïveté d'orgueil dont peut-être même Molière a forcé l'expression, assigne son rôle et donne sa devise à la société d'admiration mutuelle que sa mère se propose de fonder :
Nous serons par nos lois les juges des ouvrages; Par nos lois, prose et vers, tout nous sera soumis : Nul n'aura de l'esprit, hors nous et nos amis. Nous chercherons partout à trouver à redire, Et ne verrons que nous qui sachent bien écrire i.
1. «La ville est partagée en diverses sociétés, qui sont comme autant de retitei repuDUques, qui ont leurs lois, leurs usages, leur jargon, et leurs moU pour rii».
Gel aplomb intrépide qu'on peut, à la rigueur, excuser chez Philaminte, est tout à fait choquant chez une jeune fille. Mais Armande est-elle une jeune fille? Déjà mure et un peu sèche par l'esprit, elle semble vieille par le cœur. Elle est, sinon à cet âge de la vie physique, du moins à cette date de la vie morale où le caractère se fixe dans un pli définitif. Selon les infiuences qui président à celte phase décisive du développement des caractères, ils resteront souples ou raides. On sent un peu de raideur dans le caractère d' Armande, et l'on se demande ce que l'avenir fera d'elle. Sera-t-elle Bélise, la prude innocemment folle, ou Arsinoé, la prude hypocrite? Mais non, elle est trop froide pour être jamais Bélise, et trop honnête au fond pour être jamais Arsinoé. Mais elle n'est point bonne, et sa sœur Henriette en pourrait témoigner.
Elle affecte d'être insensible à tout ce qui n'est pas la philosophie; l'est-elle autant qu'elle le veut paraître? Parlant d'une précieuse sincèrement insensible, Somaize dit : « L'on voit tous les jours des dames qui affectent son caractère et qui s'eiforcent d'avoir par élude ce qu'elle a naturellement. Mais, comme je parle d'une personne vraiment insensible, je laisse ces humeurs fardées. » Cette humeur fardée est un peu celle d'Armande. Seulement, le rôle qu'elle joue s'accommode assez bien avec sa vraie nature, qui manque de tendresse, de franchise et d'élan. A-t-elle jamais été jeune? En tous cas, à l'école de Philaminte et de Bélise, elle a vite appris à ne plus l'être. Clitandre pourtant s'est présenté, l'a aimée. Ta demandée en mariage; mais il cherchait une femme, et il n'a trouvé qu'uneprude, c'est-à-dire qu'une précieuse, car pruderie et préciosité se confondent. Il s'est alors tourné du côté de Henriette, qui ne l'a pas repoussé. Cette apparente infidélité a blessé Armande au cœur. Est-ce bien au cœur? N'est-ce pas plutôt dans son amour-propre? Peut-être la blessure a-t-elle été double; mais celle de l'amour-propre a certainement été plus profonde; on le sent au dépit qu'elle ne sait pas cacher, dont elle accable Clilandre, assez « impertinent » pour aimer ailleurs, et Henriette, sa petite sœur au petit esprit, qui se montre toute ravie d'un cœur qu'on lui « jette ». A défaut de l'amour outragé, la jalousie fait d'elle une ennemie redoutable. Elle essaye d'irriter
Tant que cet assemblage est dans sa force, et que l'eutclement subsiste, l'on ne trouve rien de bien dit ou de bien fait que ce qui part des siens, et l'on est incapable de goûter ce qui vient d'ailleurs; cela va jusques au mépris pour les geng qui ne sont pas initiés dans leurs mystères. » (La Brctèbb, de la Ville.)
la mère contre Clitandre el de la décider à lui refuser Henriette; son réquisitoire est habile dans son aigre perfidie. Clitandre l'entend et se montre; elle lui tient tête avec une amène âpreté : « Tout cœur infidèle est un monstre en morale. >> Et elle a raison à son point de vue, comme Clitandre au sien. Seulement, ils ne se sont point entendus sur ce qu'est le « parfait amour », et Clitandre l'envisage tout autrement qu' Armande. En dépit de toutes ses belles dissertations, celle-ci regrette ce qu'elle a perdu; elle le montre en se résignant enfin « à ce dont il s'agit », au mariage. Mais il est trop tard, et c'est Clitandre, à son tour, qui refuse.
Peut-être, sous ce masque d'insensibilité, qui cachait la femme pour ne laisser voir que la précieuse, Armande est-elle au fond moins incapable de passion qu'on ne croit et qu'elle ne croit elle-même. Elle juge de sa dignité de soutenir son rôle jusqu'au bout. Mais, à la dernière scène, quand Philaminle désabusée met la main de Henriette dans celle de Clitandre, la sœur aînée, restée seule, fait entendre une plainte et un« protf,station :
Aiasi donc à leura vœax tous me uerlfiex?
C'est son dernier mot ; elle ne répond point à Philaminte qui lui offre les maigres consolations de la philosophie. On sent qu'elle vieillira fille, toujours plus sèche et plus morose, et que les enfants de Henriette trouveront en elle une lante peu indulgente. Son àme pointant était fière et eût pu devenir généreuse ; mais un triple tléau a tout gâté : le pédantisme lui a enlevé sa grâce ; la préciosité, sa franchise avec son naturel; la pruderie, sa chaleur de cœur, qui, d'ailleurs, n'a jamais dû être fort vive. De là son attitude un peu guindée, sa voix un peu aigre, son orgueil dogmatique, son caractère peu bienveillant, qui, à l'occasion, incline vers la méchanceté à froid.
La vraie femme savante : Philaminte. — Comment elle so» buvdonne à son travers sou rôle de mère et de femme* — Ce qui reste de bon en elle.
Plus complètement qu'Armande, et surtout que Bélise, Phifaminte est le type de la femme savante, car elle est pédante au plus haut degré, et elle n'est que pédante. Tous les autres
LES FExMMES SAVANTES 11
Iraits de sa physionomie sont subordonnés à ce trait dominant : non que son caractère soit exempt de toute trace de préciosité ; n'est-ce pas elle qui forme le noble projet d'exclure de la langue « ces syllabes sales » dont elle est scandalisée ? n'est-ce pas elle encore que choque le « style sauvage » du notaire, et qui réclame un contrat en langage plus relevé? n'admire-t-elle pas les adverbes majestueusement redoublés de Trissotin? n'enlend-elle pas « un million de mots » dans le « quoi qu'on die » de son sonnet? mais plus que tous les pédants et pédantes de son entourage, elle se préoccupe de la science proprement dite; elle s'arrête moins aux détails extérieurs, et a un culte plus raisonné, sinon plus raisonnable, pour l'esprit, dont elle oppose la beauté solide à la beauté passagère du visage; en un mot, elle est moins minaudière et plus aitière.
Son ambition est vaste : elle a entrepris de tracer le plan d'une académie que Platon n'avait fait qu'esquisser. Bien plus, c'est au nom du sexe féminin tout entier qu'elle lève contre les hommes l'étendard de la révolte :
Car enfla je me sens un étrange dépit
Du tort que l'on nous fait du côté de l'esprit;
Et je veux noa& venger, toutes tant que noua sommes,
De cette indigne classe où nous rangent les hommes,
De borner nos talents à des futilités,
Et nous fermer la porte aux sublimei clartés.
Mais, en aspirant aux « sublimes clartés », elle oublie ses devoirs les plus élémentaires de femme et de mère, ou plutôt elle n'est ni épouse ni mère : elle est femme savante, et tous ses sentiments, tous ses actes, ne sont que des formes diverses, des manifestations de son pédantisme. Bussy le comprenait mal quand il jugeait invraisemblable qu'elle pût chasser Martine pour quelques fautes de français. Avec Chrysale, elle n'en use pas aussi librement; mais son impérieux orgueil a presque annulé dans la maison l'autorité de celui à qui elle se croit très supérieure, de ce mari qui est tout corps, alors qu'elle est tout esprit. Un seul droit reste à Chrysale, celui d'agir u en raisonnable époux », c'est-à-dire d'être toujours de l'avis de sa femme. Hésite-t-il à chasser Martine : elle lui déclare qu'elle ne veut point d'obstacle à ses désirs. Préfère-t-il Glitandre à Trissotin : elle sait mieux que lui juger de la valeur des hommes. Au reste, à quoi bon discuter ?
La contestation est ici superflue,
Bt de tout poiat chez moi l'affure est résolm.
<8 COURS DE LITTÈHATLRB
On lui pardonnerait encore de méconnaître le bon sens de Ghrjsale pour voir seulement sa trivialité, que Chrysale, d'ailleurs, exagère comme à plaisir. Mais elle est aveugle au point de ne trouver « aucun esprit « à Henriette ; elle est assez peu mère pour la traiter avec une injuste dureté. Si elle daigne lui adresser la parole, c'est pour lui intimer sèchement un ordre ou lui imposer silence. Si elle s'occupe de son mariage, c'est pour la marier contre ses vœux. Mais quoi ! Glitandre sait que Philaminte écrit, et il ne l'a jamais priée de lui rien lire ; il a même osé ne point trouver beaux des vers de Philaminte; il serait donc le pire des gendres. Très sincèrement, au contraire, elle voit un gendre accompli en Trissotin, qui donnerait de l'esprit à la fille et ferait valoir l'esprit de la mère. Est-il un autre bonheur que celui de disserter sur les « mondes tombants » de Descartes, ou sur les vertus du « sage » tel que le définissent les stoïciens?
Philaminte est plus stoïcienne encore que cartésienne. Elle fait effort pour atteindre h cette sagesse sloïque qu'elle déclare admirer plus que tout au monde. L'orgueil même et la raideur de la doctrine n'étaient pas faits pour lui déplaire. Elle a donc pris surtout les défauts de la secte, et son insensibilité naturelle s'en est fortifiée. Mais n*a-l-elle pris que les défauts? C'est une âme sèche, mais non pas banale. Elle est riche, puisque en un seul procès est engagée une somme de quarante mille écus à elle, plus d'un demi-million d'aujourd'hui. Mais elle dédaigne la richesse, et le mari quelle veut donner à sa fille n'est qu'un homme de lettres d'aisance médiocre. Quand Ariste lui annonce faussement que son procès est perdu, elle reçoit cette nouvelle avec une sérénité qui ne parait pas jouée, et elle reproche à Chrysale l'excès de son émotioa :
CBHYSALE, (I Philaminte.
Votre procès perdu I
PHILA.MINTB, A Chrysttlc.
Vous vous troublez beauconp; Mon cœur n'est point du tout ébranU' de ce coup. Faites, faites paraître une âme moins coraraune A braver, comme moi, les traits de la fortune... Ahi quel honteux transport! Fi! tout cela n'est rien. Il n'est, pour le vrai sage, aucun revers funo.-jte; Et, perdant toute chose, à sci-mème il se reste. Achevons notre affaire, et quittez votre ennui.
[Montrant Trissotin.) 'îon bien non? peut suffire et pour nous et pour loi.
TBIS80TIN.
Non, Madame, cessez de presser cette affaire.
Je vois qu'à cet hymen tout le monde est contraire;
Et mon dessein n'est point de contraindre les gène.
FHILAMINTB.
Cette réflexion vous vient en peu de temps; Elle suit de bien près, Monsieur, notre disgrâce.
Ainsi, elle juge Trissotin d'après elle-même et ne doute pas un instant de son désintéressement. Profonde est sa surprise quand Trissotin répond si mal à son attente ;
Qu'il a bien découvert son âme mercenaire, Et que peu philosophe est ce qu'il vient de faire I
Elle croit donc à la vertu toute-puissante de la philosophie sur les âmes, et elle ne dirait pas, avec la Rochefoucauld: « La philosophie triomphe des maux passés et à venir; mais les maux présents triomphent d'elle. » Déçue, elle n'est pas découragée. Autant le lâche abandon de Trissotin l'écœure, autant elle est charmée et touchée par le trait généreux de Clilandre, qui offre sa fortune à la famille de celle qu'il aime. Clitandre lui parait alors, sans doute, « plus philosophe » que Trissotin; c'est pourquoi elle lui donne sa fille. Ainsi jusqu'au bout elle demeure fidèle à elle-même, car ce qui la décide à unir Henriette à Chtandre, c'est un motif tout intellectuel; le sentiment y est pour peu de chose.
Ce dénouement inattendu la guérira-t-elle, du moins? Une faut pas l'espérer. Si l'on peut se guérir parfois de la préciosité, quand elle n'est que dans les façons de parler et dans les mines, on ne se guérit point, nous l'avons déjà dit*, d'un vice organique comme le pédantisme. Ajoutez que le pédantisme a trouvé l'âme de Philaminte toute préparée à le recevoir et à se l'assimiler. Très honnête femme, elle a développé les qualités plus proprement viriles, l'intelligence et la volonté, au détriment de la sensibilité féminine. Elle n'y a pas beaucoup gagné, même intellectuellement, et sa famille, sous tous les rapports, y a beaucoup perdu. Modestie, douceur, indulgence, tout ce qui fait pardonner à la femme d'être savante, elle ne connaît rien de tout cela. Elle a peut-être la hauteur d'âme; elle n'a certes pas la tendresse.