‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 4)Chapitre 131 sur 134 · TRISSOTIN · texte numérisé non relu

TRISSOTIN

Pour les dames on sait mon respect en tons lienx; Et, si je rends hommage aux brillants de leurs yeux. De leur esprit aussi j'honore les lumièrei.

PHILAMINTB.

Le texe aassl vous rend justice en cei matières.

Dans Im lalon dePhilaminte, il semble Hre chez lui; il y rentre famiHêrement un moment après en être sorti. Il s'agite, s'empresse, fait la roue au milieu d'un cercle d'admiratrices. Henriette est la seule qu'il n'ait pas conquise, et c'est précisément celle dont il demande la main. Qu'il en veuille surtout à sa dot, cela n'est pas douteux. Mais pourquoi ne s'est-il pas adressé à l'enthousiaste Armande? Peut-être, lorsqu'il l'a connue, était-elle recherchée par Clitandre; peut-être, sceptique au fond, a-t-il craint de vivre aux côtés d'une savante qui, suivant trop l'exemple de sa mère, le réduirait à la condition d'un mari effacé et humilié; peut-être aussi a-t-il été piqué un peu par l'indifférence même de Henriette. Il est certain, du moins, qu'il fait preuve, en cette entreprise, de bien peu de déUcatesse et de fierté. Les prières, puis les menaces de Henriette le laissent impassible dans sa sérénité poussée jusqu'au cynisme; mais Henriette parait ruinée : aussitôt il s'émeut, se dérobe arec précipitation, sans même chercher à ménager les appai onces*. Cette fin piteuse est digne du personnage, et nous avons plaisir à le voir démasqué.

Au mondain Trissotin, pédant et précieux à la fois, alerte et sautillant comme lest son nom, s'oppose l'épais Vadius, le

1. Dans une pièce de Leasing, le Jeune Erudit, Damis perd aussi, au dénonement, la fortune et la main de sa fiancée; mais c'est l'insupportable excès de son pédanlisme qui le fait repousser. Il y a quelques souvenirs des Femme* savante* dans 1« Poète, du baron de Petrasch. Cf. Ebrardt, Molière en Allemagne.

type du savant en us en face du savant de boudoir. Disons le mot, Vadius est le cuistre parfait. A la manière dont il se présente dans le salon de Philaminte, on sent qu'il n'a pas l'habitude du monde. Pourtant, il a tenu à s'y montrer, il « meurt » du désir d'avoir sa part d'encens. Trissotin, qui écarte avec un soin jaloux tous ceux qui pourraient offusquer sa gloire solitaire, a cédé à ses pressantes instances. Qu'a-l-il à craindre d'un tel rival? Il croit pouvoir l'accabler impunément déloges, assuré que ces éloges lui seront rendus avec usure. Parmi ces éloges, il en est un qui n'est point banal, car il ne pourrait s'appliquer à Trissotin lui-même :

Il a des vieux aateurs la pleine intelligence.

Voilà le trait caractérisque de Vadius : il sait du grec autant qu'homme de France, et du latin aussi, on le voit par ce qu'il dit à Trissotin de ses imitations de la littérature latine, et peutêtre même du français, du vieux, s'entend. Cependant, *- il fait merveille en vers ainsi qu'en prose »; rondeaux, églogues, chansonnettes, ballades, il entremêle tout cela h ses doctes commentaires des textes anciens. Mais il le fait gauchement, sans l'aisance et la légèreté de Trissotin. Après avoir condamné les auteurs qui assassinent les gens do leurs vers, il tire trop vite de sa poche des vers de lui.

Le défaut des auteurs dans leurs productions, C'est d'en tyranniser les conversations, D'être au palais, au Cours, aux rui'lies, aux tables, De leurs vers faliu'ants lecteurs infatigables. Pour moi, je ne vois rien de plus sKit, à mon sens. Qu'un auteur qui partout va gueuser des encens; Qui, des premiers venus saisissant les oreilles. En fait le plus souvent les martyrs de ses veillet. On ne m'a jamais vu ce fol enl'tement; Et d'un Ttrec là-dessus je suis le sentiment. Qui, par un dogme exprès, défend à tous ses sagea L'indigne empressement de lire leurs ouvrages. Voici de petits vers pour de jeunes amants, Sur quoi je voudrais bien avoir vos sentiments.

Vraiment, la transition n'est pas assez ménagée. Vadius n'est pas fait aux petites roueries mondaines; il n'insinue pas les choses, il s'y appesantit; il parle avec une autorité dogmatique, sans nuances et aussi sans précautions. C'est ainsi qu'imprudemment il critique un sonnet dont il ignore l'auteur.

L'auteur est Trissotin, qui se déclare, et d'un brusque mouvemenl de vanité blessée, se retourne contre celui qu'il vient de couvrir de tleurs. Grande est la confusion de Vadius : comment a-t-il pu se tromper à ce point? el il balbutie une excuse, qne Trissotin ne lui laisse pas le temps d'achever. Quand on en vient aux injures, il se retrouve; il est là sur son terrain, et n'a qu'un regret : c'est de ne pouvoir épancher sa colère en beaux superlatifs latins, comme les fougueux érudits de la Renaissance. Ce qui est plaisant, c'est qu'il renvoie à son adversaire l'épilhète de « cuistre », qui lui convient si bien à lui-même. Cette querelle n'est pas seulement amusante par la vivacité des répliques et la richesse du vocabulaire; en faisant suivre de si près les éloges des injures, elle nous édifie sur la sincérité de ces admirations de commande et la valeur de ces réputations surfaites. Avant la brouille, Trissotin laisse de bien loin Horace après lui; après la brouille, il doit faire amende honorable d'avoir estropié Horace dans ses vers. Tout à l'heure, selon Trissotin, Vadius était admirable, « surtout » dans les ballades; maintenant, la ballade « sent son vieux temps », et les poètes à la mode la dédaignent. On eût dit que le public n'avait d'yeux que pour eux et pour leurs écrits; maintenant tons deux s'accusent réciproquement d'avoir ruiné leur libraire, et tous deux sans doute ont raison.

La vengeance même de Vadius est d'un cuistre : ne s'avlset-il pas d'envoyer à Pliilaminte, soulignés, tous les endroits que Trissotin a pillés des Latins et des Grecs? Qu'importe à Philaminlel Trissolin n'en restera pas moins pour elle le pédant le plus joli du monde, un Théobalde, un Cydias, dirait la Bruyère. Elle embrasse Vadius pour l'amour du grec, mais elle ne lui donnerait pas sa fille. Pourtant, elle promet de s'employer pour réconcilier les deux rivaux. Toute sa bonne volonté y échouera : de tels outrages ne s'oublient pas, quand on n'est pas audessus d'eux et qu'ils ont été publics.

Ce qn'il y a d'individuel dans les caractères de Trissotin et de Vadius : Cotin et Ménage» — Part de la satire dans la comédie.

Les caractères de Trissotin et de Vadius ont le relief saisissant de portraits individuels. Ne sont-ce pas des portraits, en effet?

Dans YImpromptu, Molière se défend d'en faire; mais il a déjà mis Boursault sur le théâtre, en le nommant; pourquoi n'y mettrait-il par Cotin et .Egidius Ménage, sous des noms transparents? Une tradilion veut que, peu de temps avant les Femm^'s savantes, Cotin et Ménage aient eu « chez une princesse » (chez Mademoiselle au Luxembourg, d'autres disent chez Gilles Boileau, le frère du satirique) la querelle immortalisée par Molière au troisième acte de sa comédie. En tout cas, ils étaient en mauvais termes l'un avec l'autre, puisque Cotin a lancé contre Ménage son pamphlet de la Ménagerie. Selon une autre tradition, Molière aurait donné d'abord à son pédant mondain le nom de Tricotin, trop reconiiaissabie : la correction de « Trissotin » (trois fois sot), sous couleur de déguiser l'affront, en était une aggravation plaisante.

Comment douter que Trissotin soit Cotin^ lorsqu'on sait que les œuvres de l'abbé Cotin contiennent un sonnet « à M"" de Longueviile, à présent duchesse de Nemours, sur sa fièvre quarte », et une épigramme « sur un carrosse de couleur amarante, acheté pour une dame »? Ce sont les vers mêmes de Cotin que Trissotin débite. Lhistorien de la société polie au xvii« siècle, M. Rœderer, résiste pourtant :

Les commentateurs veulent que le Trissotin des Femmet sarantei »oH précisément l'abbé Cotin. Mais Trissotin est un homme à marier, qui veut attraper une honnête famille, et Cotin était ecclésiastique. Trissotin est un malhonnête homme, et l'abbé Cotin avait une réputation intacte; un coquin ne prêche pas dix-sept carêmes de suite à Noire-Dame. Montausier ne se laissait pas approcher familièrement par des hommes tarés. M™« de Sévigné, qui connaissait Cotin et ne le mc'-prisait pas, ne se serait pas réjouie d'entendre la lecture du rôle de Trissotin par Molière, si c'eut été Cotin que ce rôle représentait.

11 parait superflu de répondre à une défense ainsi présentée, et qui ne tient même pas compte des faits acquis. On nous dit que les ouvrages sérieux de Cotin sur le principe du monde, sur l'immortalité de l'àme, sur le Cantique des cantiques, ne sont pas sans mérite; qu'il connaissait également bien la philosophie et la théologie, le grec, l'hébreu, le syriaque; qu'il récitait par cœur Homère et Platon; que, dans ses poésies mêmes, au témoignage de d'Olivet, « il y a des choses très spirituelles et bien tournées »; que même il critiquait volontiers certains ridicules des précieuses, par exemple l'abus des adverbes. S'il a mérité l'estime de Montausier, de Mademoiselle, de Somaize, qui lui accorde «c beaucoup d'invention », il a commis

l'impardonnable imprudence de s'attaquer aux deux hommes les plus redoutables de ce temps, à Boileau et à Molière. Dans sa Satire des satires, publiée plusieurs années avant les Femmes savantes, il ne voyait en Molière qu'un mauvais poète, digne d'être sifflé, un « farceur » vuljjaire. On dit qu'une autre victime de Boileau, le restaurateur Mignot, se procura de nombreux exemplaires de cette diatribe, et, pour la propager, en enveloppa ses gâteaux. Mignot ne sauva point Cotin : ce n'est pas l'auteur de la Satire des satires qui eut le dernier mol, c'est « l'auteur des Satires », et c'est à lui que Molière renvoie ses deux pédants, dos à dos. Il ne faisait donc que compléter l'œuvre de Boileau : attaqué en 1665 par le satirique, en 1672 par le comique, Cotin fut bientôt réduit au silence. Il disait autrefois : « Mon chiflfre se compose de deux G entrelacés (Charles Cotin), qui forment un cercle qui, par un sens mystique, indique le rond de la terre que mes œuvres remplissent. » Maintenant il osait à peine se montrer, et un contemporain devait rimer bientôt pour lui cette épitaphe :

Savez-vous en quoi Cotin Diffère de Trissotin?

Cotin a fini ses jours ; Trissotin vivra toujours.

On a tort de dire pourtant que la comédie de Molière lui porta le coup mortel, car il y survécut dix ans. Mais il est certain qu'il prit son parti moins philosophiquement que Ménage. Celui-ci, dit-on, applaudissait aux Femmes savantes, et les défendait contre ceux qui s'efforçaient de le pousser à des représailles. Il afTectait de ne pas se sentir blessé, et affirmait que Molière s'était publiquement défendu de toute intention satirique à son égard. Rien ne confirme ce désaveu de Molière. Toutefois, s'il avait quelques traits de Vadius, il ne les avait pas tous. Il était, comme Vadius, vêtu de noir, et parlait « d'un ton doux ». Humaniste et grammairien, il possédait à fond les « vieux auteurs^ », ce qui ne l'empêchait pas de cultiver les petits vers galants. D'autre part, il semble, à certains égards, moins voisin de Vadius que de Trissotin. Somaize l'appelle « un des plus grands ministres des précieuses, un homme universel, des plus considérés dans les ruelles », et ajoute :

Tout ce qu'il y a de femmes spirituelles en font estime. Aussi est-U consl-

1. Il réalisait contre la prononciation érasmienna du grec, et disait comme Vadius encore, « i'ithos et le pathos ». Dans la liste des personnages et des acteurs' Trissotin est qualifié de « bel esprit », Vadius de ■ sarsiU ».

26 COURS DE LITTEBATURB

Semble pour bien des raisons; car, outre qu'il fait autant de pièoet Doavellr^ et galantes quo pas un autre, il est encore, pour ainsi dire, 1» juge de ce que les autres font, et tient une académie en sa maison, fréquent«.'e dei plus beaux esprits,

La comédie de Molière n'empôcha point Ménage de composer un traité des femmes philosophes, petit livre très maif,'re, dit Vigneul-Marville, et qui se sent de la vieillesse de l'auteur. Il avait appris le latin à M"" de Habutin-Chantal et de la Vergne, devenues célèbies sous les noms de M™" de Sévigné et de la Fayette; longtemps après leur mariage, pédant et galant à la fois, il les accablait de ses madrigaux italiens ou latins. Mais il s'y prenait avec quelque gaucherie; par exemple M°* de la Fayette recevait de lui le nom latin de Laverna (la Vergne), mais Laverna était la patronne des voleurs et des fourbes. « Cet importun de Ménage viendra tantôt, » disait l'auteur de la Princesse de Clèves; et Tallemant des Uéaui, en raillant sa vanité à outrance, se moque de la prétention qu'il afiichait de connaître la grande société. Quoi qu'il en soit, >i Vadius est vraiment Ménage, il n'est que Ménage vu sous un certain aspect, et ce portrait est d'une ressemblance individuelle moins complète que celui de Trissotin. Cette année-là même Ménage publiait ses Observations sur la langue française, qui ne sont pas d'un savant grotesque.

'< La meilleure- satire, dit Voltaire, qu'on puisse faire des mauvais poètes, c'est de donner d'excellents ouvrages. Molière et Despréaux n'avaient pas besoin d'y ajouter des injures*! » Venant de l'auteur de ['Ecossaise, ce reproche est plaisant; il a été repris et amplifié par Jules Jauin : « Cinq actes contre Fabbé Cotinl... Cette scène entre Vadius et Trissotin est, à mon sens, une action mauvaise. Honte h l'oiseau qui salit son nid! dit le proverbe... Quel exemple il a donné, ce grand Molière, aux vengeances à venir! Dans la personne de ce malheureux que je ne défends pas, il me semble qu'il a humilié l'écrivain, le savant et le poète, au bénéfice des gens de cour. » El J. Janin, emporté par son indignation, apostrophe Glitandre : « Oui, Monsieur le marquis, nous avons veillé, nous avons pâli sur les livres, quand vous n'étiez occupé que des joies et des plaisirs de ce bas monde, » etc. Moliore n'eût pas entendu sans surprise ce reproche ainsi formulé. Il n'est pas exact que les cinq actes des Femmes sauanies soient dirigés contre Trissotin seul, ni qu'en

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