‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 4)Chapitre 133 sur 134 · SUpfer, Molière et Shakespeare · texte numérisé non relu

SUpfer, Molière et Shakespeare

but. Dès qu'Ariste, son frère, lui communique la demande de Clitandre, il l'agrée et se charge de tout :

Je répond» de ma femme, et prends sur moi l'affaire.

Ne dirait- on pas d'un chef de famille sûr de son autorité absolue? Il en est toujours sftr ainsi quand sa femme n'est pas là, car il voit toujours bien ce qu'il faudrait faire; seulement il ne le fait pas. Dès que Philaminte se montre, il n'y a plus qu'un maître, et c'est elle. Mais qu'on ne prête pas à son mari les airs de soumission tremblante et de peur enfantine qu'un petit élève peut avoir en face d'un maître au front sourcilleux. Chrysale veut bien qu'on le tyrannise, mais ne veut pas qu'on se moque de lui : il est obéissant avec toutes les marques extérieures de l'indépendance; il est lâche avec autorité. Si, par une précaution prudente, il parle à sa sœur au lieu de parler à sa femme, il n'en dit pas moins ce qu'il a sur le cœur; il « éclate » enfin, et se sent tout aussitôt soulagé d'une longue contrainte; mais, quand il a éclaté, il reste coi pour quelque temps. Après cet orage un peu vif, mais court, Philaminte peut tout obtenir de lui : il a dépensé toute son énergie en paroles. Que sont devenus les intérêts de Henriette et de Clitandre? Il les a oubliés ; mais comme, après tout, il ne s'est pas engagé en faveur de Trissotin, il est très heureux et très fier de son silence. Le raisonnable Ariste — qui est là pour faire ressortir les inconséquences de Chrysale, mais qui est infiniment moins vivant que lui, bien qu'il hâte le dénouement par un ingénieux artifice — lui reproche de se laisser mener par le nez. Il en parle en célibataire qui peut tracer des plans de conduite admirablement logiques, n'étant point chargé de les appliquer. Chrysale, qui n'est point un sot, le lui fait sentir :

Mon Dieu I vous en parlez, mon frère, bien à l'aite,

Et TOUS ne savez pas comme le bruit me pèse.

J'aime fort le repos, la paix et la douceur;

Et ma femme est terrible avecque son humeur.

Du nom de philosophe elle fait grand mystère,

Mais elle n'en est pas pour cela moins colère ;

Et sa morale, faite à mépriser le bien,

8or l'aigreur de sa bile opère comme rien.

Pour peu que l'on s'oppose à ce que veut sa tAt«,

On en a pour huit jours d'effroyable tempête.

Elle me fait trembler dès qu'elle prend son ton;

Je ne sais où me mettre, et c'est un vrai dragon;

Kt cependant, avec toute sa diablerie,

U laat que Je l'appelle et mon cœur et ma mie.

Ainsi, il sait qu'il est faible, el il raisonne sa faiblesse, et il l'érice, pour ainsi dire, en système. Mais, par cela même qu'il est faible, il peut être dominé par d'autres volontés que celle de Philaminte. Ariste, Henriette, Clitandre, veulent pour lui, et le décident à vouloir comme eux. Poussé, et, qu'on nous passe l'expression, monté par eux, Chrysale ramène au logis Martine qui en avait été chassée, envoie Armande, sa péronnelle de fille, philosopher tout son soûl avec sa mère, s'indif^ne que Henriette paraisse douter de sa persévérance dans cet accès de fermeté, proteste qu'il n'est pas « un benêt », qu'il saura bien venir à bout de la rebelle Philaminte ; puis, quand on annonce l'approche de l'ennemi, effaré, il fait appel aux alliés très divers dont il s'entoure : « Secondez-moi bien tous !» Il a si peu l'habitude d'une volonté suivie, que, lorsque Philaminte propose, pour trancher la difticulté, de donner Armande à Clitandre en donnant Henriette à Trissotin, il est tout aise de ce moyen qui concilie tout :

Voilà dans cette affaire un accommodement.

Et il demande naïvement à Henriette et à Clitandre s'ils acceptent, comme lui, la transaction. Le hasard vient à son secours, et c'est lui qui triomphe; mais a-t-il droit d'être fier d'une telle victoire?

Ce « bon bourgeois », comme il est appelé dans la liste des personnages, est un bon cœur, et c'est pour cela que nous lui pardonnons, tantôt d'être un poltron, tantôt d'être un foudre de guerre, tantôt enfin d'être tous les deux à la fois. Toute l'affection qu'il eût partagée entre sa femme et ses filles, il l'a reportée sur sa fille cadette, qui, elle au moins, ne décourage pas son père de l'aimer, et le lui rend. On n'a pas de peine à montrer qu'il y a dans ce caractère un coin de sensibilité douce et gaie. Le vieux Chrysale aime les jeunes amours et se souvient des siennes. Car sa jeunesse a été libre et riante; il en évoque la mémoire avec d'autant plus de plaisir qu'il est maintenant plus durement asservi. Riche, oisif, il a visité l'Italie en compagnie du père de Clitandre, il a vu les dames romaines, il prétend avoir fait plus d'un jaloux. Ses « fredaines » ont-elles été vraiment si bruyantes qu'il l'assure? On a peine à le croire, car, s'il a les qualités, Chrysale a aussi les défauts du bourgeois français. Sans aller jusqu'à dire, avec Jules Janin, qu'il est « un sage », on peut croire qu'il y a de la sagesse et une heureuse modération dans son humeur, dans

âO COURS DE LITTÉRATUnt

sa conception de la vie, dans sa résignation rn^rae. Mais ce bon sens ne va pas sans quelque prosaïsme? Il non est que plus de sa classe et peut-être de sa race. On a exagéré, d'ailleurs, ce que son caractère a de prosaïque et son langage de terre à terre, ou plutôt c'est lui qui, de tempérament vif et prompt, comme tous les bourgeois de Molière, s'emporte sans cesse aux extrêmes. Plus on s'efTorce, autour de lui, de se hausser ver;- les soins spirituels, comme dit Phiiaminte, plus il prend plaisir, lui, à s'enfoncer dans la madère. Au fi)nd, c'est un gassendisle devenu bourgeois de Paris et un peu épaissi. Comme Gassendi se moquait de Descaries réduit à l'élal de pur esprit, et réclamait en faveur du corps, Chrysale n'enlend point qu'on traite son corps de « guenille "; il en veut prendre soin, il en prend trop de soin même, car il parle sans cesse de son « rôt », de son u pot », de sa « soupe >'; mais il en parle à des gens qui ne s'occupent que de considérer ce qui se passe dans la lune, et la folie de la maîtresse de maison exerce ses ravages jusque dans la cuisine. Or il aime à être bien servi, et il enrage de n'être point servi du tout. Qu'on ne l'imagine pa>, comme un v* goinfre vulgaire, toujours rôdant autour des viandes qu'on assaisonne et des polnf:es qui fument; qu'on ne dise même pass«^ qu'il fait bon marché de tout, sauf de son bien être. Il n'est, en vérité, ni si brutalement insensililfr^i si stupidement inintelligent. C'est, comme le dit sa sœur Bélise, un esprit composé d'atomes très bourgeois ; mais c'est aussi par là qu'il nous intéresse : plus que Gorgibns, plus qu'Orgon, plus que M. Jourdain, il est un vivant exemplaire de ce que fut, dans sa moyenne, la bourgeoisie au xvii« siècle. Quelle importance jouaient alors le diner et le souper, aujourd'hui fiévreusement expédiés, alors savourés avec dévotion 1 Comme on comprenait qu'un satirique piH écrire le Repus ridicule, et comme la mésaventure du convive déçu devait y paraître cruelle ! Les bourgeois frondeurs qui élevaient dès barricades ne manquaient pas de rentrer chez eux à l'heure des repas, et Retz atteste qu'ils ne se « désheuraient » jamais. Chrysale n'a que des velléités d'insurrection; mais, si on l'opprime au salon, il règne à table. Et vraiment il a droit à cette comjpensation modeste.

Le caractère de Henriette.

Mais comme, en dépil des plats délicats apprêtés par Martine, Chrysale serait triste et seul, si sa têle grise ne s'offrait à nous entre les deux jeunes têles de Henriette et de Clitandre ! Henriette aime son père d'une affection induk-ente, où il entre un peu de pitié. Elle connaît ses faiblesses et sourit de ses airs belliqueux, mais ne se permet jamais une raillerie trop directe. 11 la protège avec une bonne volonté un peu gauche et molle; elle le soutient avec une fermeté qu'on dirait moins filiale que maternelle. Au fond, c'est elle qui le protège en même temps qu'elle le console. Mais lui reconnaît en elle ses qualités sans ses défauts. Elle a le bon sens, mais un bon sens qui ne s'abaisse jamais jusqu'à la trivialité; l'esprit pratique, mais sans rien détroit; la condescendance, surtout vis-à-vis d'une mère très peu tendre, mais sans parti pris de lâche obéissance. Elle aussi, en face de gens qui affectent le savoir, affecte l'ignorance, mais avec moins d'exagération que son père.

Je sais peu les beautés de tout ce qu'on écrit, Et ce n'est pas mon fait que les choses d'esprit...

Les doctes entretiens ne sont point mon affaire : J'aime à vivre aisément; et, dans tout ce qu'on dit, IHaut se trop peiner pour avoir de l'esprit; C'est une ambition que je n'ai point en tête. Je me trouve fort bien, ma mère, d'être bête; Et j'aime mieux n'avoir que de communs propos, Que de me tourmenter pour dire de beaux mots.

C'est à force de se proclamer « bête » qu'elle a donné de son esprit a Philaminte une si triste opinion. « Bel esprit, il ne 1 est pas qui veut ! ,. Elle le voudrait, qu'elle n'y réussirait pascar elle est naturelle avant tout, et les travers contre lesquels elle est le plus en garde sont précisément ceux dont on lui donne 1 exemple. Philaminte est hautaine et orgueilleuse : sa fille sera douce et modeste. Bélise se croira aimée de tous ; sa mece se contentera de l'amour tardif de Clitandre, « d'un cœur quon lui jette ». Armande ne parle qu'avec mépris du mariage et de la vie pratique ; sa sœur n'aura d'autre idéal que le bonheur domestique entre le mari et les enfants. Contre la roma-

nesque Armande, elle réclame en faveur de la réalité, et en cela encore elle est bien la fille de Chrysale; mais de la réalité, lui ne voit que le côté prosaïque : elle en devine la poésie cachée. Sans doule on a pu dire de nos jours qu'elle n'avait pas l'âme fort poétique, et l'on a regretté de ne pas voir çn elle l'imagination vive ou rêveuse, la fleur d'ingénuité ou la profondeur de passion que les auteurs dramatiques modernes prêtent à leurs jeunes filles. Et il est certain que ses qualités sont surtout mesurées et fermes. Mais n'est-elle point femme, et femme de cœur autant que de tête, celle qui promet à Gilandre, si elle ne peut être à lui, de n'être qu'à Dieu ?

Je vais tout essayer pour nos vœux les plus doux; Et si tous mes efforts ne me donnent à vous, Il est une retraite où notre Sme se donne, Qui m'empêchera d'être à toute autre personne.

Pourtant, un peu avant le dénouement, alors qu'elle se croit ruinée, elle refuse d'accepter la fortune et la main de Clitandre:

HB^RIETTB.

Je sais le peu de bien que vous avez, Clitandre;

Et je vous ai toujours souhaité pour époux,

Lorsqu'en satisfaisant à mes vœux les plus doux

J'ai vu que mon hymen ajustait vos affaires : «

Mais lorsque nous avons les deslins si coulrairet,

Je vous chéris assez dans cette extrémité

Pour ne vous charger point de notre sulversité.

Page 1