‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 4)Chapitre 14 sur 134 · C. de Litt. — LA FONTAINE. i · texte numérisé non relu

C. de Litt. — LA FONTAINE. i

2 COiJRS DE LITTERATURE

venture, sans souci d'atteindre un but précis. Au récit complet et qui se suffit à lui-même ils préfèrent un long erichevêtrementde fictions qui dépendent l'une de l'autre. On prend quelque plaisir sans doute à égrener ce chapelet d'inventions pittoresques; mais on n'est qu'ébloui et amusé. Ce pêle-mêle tout oriental déplaisait à nos Français, épris de l'ordre, de la simplicité, de la clarté.

Prenons un seul exemple', emprunté au Pantcha-Tantra , ou les Cinq Ruses du hrahme Vischnou-Sarma. Pour corriger trois jeunes princes dont l'éducation lui a été confiée, ce brahme invoque le secours des fables. — Première fable : Un jour, le lion chassant est effrayé par l'aspect, nouveau pour lui, d'un taureau, et consulte deux renards pour savoir quelle doit être son attitude vis-à-vis de l'inconnu. Les renards insistent surla nécessité de l'union, et la prouvent par une seconde fable : — Une écrevisse a prié le brahme Cahla-Sarma de la transporter jusqu'au Gange; elle saura reconnaître ce service, car on a souvent besoin des petits. — Exemple (troisième fable) : l'éléphant délivré par les rats, qu'il a sauvés jadis. De même, Cahla-Sarma, qui a consenti à obliger l'écrevisse, est sauvé par elle d'un serpent et d'un corbeau qui l'attaquent pendant son sommeil. L'écrevisse a saisi le corbeau par le cou. L'étouffera-t-elle ? — Nouvel exemple invoqué (quatrième fable) : Un brahme, qui a eu l'imprudence d'obliger un crocodile, est saisi par lui à la jambe ; il s'indigne de l'ingratitude. Des arbitres sont choisis : l'arbre, la vache, appelés, accusent l'homme; le renard ne lui donne pas raison davantage, mais, pour juger plus impartialement, demande qu'on lui remette sous les yeux le service rendu. C'est dans un sac que le crocodile a été transporté par le brahme ; c'est dans le même sac que se replace le trop naïf crocodile, que le renard y assomme d'un coup de pierre. Après avoir prouvé de la sorte qu'il est dangereux de s'allier aux méchanis, l'écrevisse étrangle le corbeau. Nous avons ainsi le dénouement de la seconde fable seulement: la première reste en suspens encore; mais il faut s'arrêter.

La fable, ainsi conçue, ressemble à ces coffrets d'Orient dont les compartiments multiples s'emboîtent l'un dans l'autre presque à l'infini, ou à ces contes des Mille et une Nuits qui n'ont une fin que parce qu'il en faut une. Mais qui ne sent

..h Ç®' exemple et plusieurs de ceux qui suivront sont empruntés aux Urre* de MM. Saint-Marc Girardin et Taine.

combien ce jeu compliqué fatigue à la longue l'espril, après l'avoir amusé d'abord? Que Ion compare à la dernière des fables précédenles {le Brahme, le Crocodile, l'Arbre, la Vache et le Renard) l'admirable fable de la Fontaine, VHomme et Ut / Couleuvre. Comme l'unité du petit drame français est "plûfi Tortè I comme la composition en est plus serrée et plus large tout à la fois, la gradation mieux ménagée d'acte en acte jusqu'au dénouement véritable ! Il ne s'agit plus ici d'un bienfaiteur envers qui son obligé est réellement ingrat , mais d'un tyran aussi violent qu'hypocrite, que tout accuse, et le poêle a soin de garder pour la fia le témoignage le plus accablant, celui de l'arbre impassible, invoqué le premier, au contraire, dans la fable indienne. Bien proportionnée, bien conduite, d'un mouvement de plus en plus animé, d'un ton de plus en plus éloquent, d'une ampleur sans cesse élargie, l'œuvre de la Fontaine est hautement morale et humaine. Elle a un commencement, un milieu et une fin, mais surtout elle a un sens. Non seulement elle satisfait, avec notre curiosité, notre goût, mais elle réveille en nous la réflexion profonde.

C'est que la Fontaine n'est pas un vulgaire amuseur :

En ces sortes de feinte il faut instruire et plaire. Et conter pour conter me semble peu d'affaire *.

Or il contait surtout pour conter, ce Pilpay, dont on sait à peine qu'il fut vizir d'un roi de l'Inde, à une date très indéterminée avant Jésus-Christ. La fable la Tortue et les deux Canards, qu'on trouve aussi dans un recueil de fables orientales, les Avadanas, a été traitée d'abord par lui. En apparence, le sujet est le même que chez la Fontaine : une tortue s'enlève dans les airs, suspendue par la^ueule à un bâton que portent deux canards; elle-même, elle cause sa perte, en lâchant le bâton pour répondre aux cris d'admiration des badauds. Au fond, que de différences ! Ce qui fait le piquant de la fable française, — car elle est toujours piquante chez la Fontaine et ne se contente pas d'être sensée, — c'est le double caractère finement esquissé de la tortue et des deux canards; l'une à la tête légère, qui est lasse de se traîner toujours sur le même coin de terre et veut voir les pays étrangers, mais oublie les conditions nécessaires du voyage et doit sa mort prévue à la plus risible des vanités;

Page 1