Fable 1" du litre VI
les autres, qu'on a pu comparer à des commis voyageurs loquaces et frottés d'érudition :
« Voyez-vous ce large chemin ?
Nous vous voiturerons par l'air en Amérique.
Vous verrez mainte république, Maint royaume, maint peuple, et vous profiterez Des diftérenles mœurs que vous remarquerez. Ulysse en fit autant. » On ne s'attendait guère
De voir Ulysse en cette affaire.
La tortue du fabuliste indien n'a pas cette sottise aventureuse et vaniteuse; elle habite un marais que dessèche un été torride; son départ est donc nécessaire. Elle supplie les canards de l'emmener avec eux. Comment ne le.feraient-ils pas? Ce sont d'affectueux amis, qui n'ont rien à refuser à leur commère. Toutefois, en acceptant de la voiturer par l'air, ils prévoient l'accident qui se produira, ce qui prouve que la tortue indienne est plus babillarde que ne la fait M. Taine pour les besoins de i'anlithèse. Mais elle n'est que babillarde : si elle a tort de se laisser émouvoir par les clameurs et d'y répondre, ce tort est bien véniel. Oui, mais dès lors Pilpay n'a plus le droit de tirer de sa fable la moralité que la Fontaine tire de la sienne.
Pourtant la Fontaine nous semble devoir deux mérites à l'étude qu'il a faite des fabulistes oiientaux. Sans eux, aurait-il eu la pleine intelligence des rapporls qui unissent les hommes aux bêles ou même aux choses? Iloinmos, bêtes et choses s'entretiennent familièrement et se confondeiit presque chez Pilpay. De là cette symphatie pour tout ce qui a vie. « Ne fais pas de mal, dit Firdousi, à une fourmi qui traîne un grain de blé, car elle a une vie, et la douce vie est un bien. » D'autre part, sans eux la Fontaine, gêné d'abord par le souvenir des fabulistes classiques, aurait-il connu l'heureuse abondance et le merveilleux pittoresque qui éclatent dans le Songe d'un habitant du Mogol, où les réminiscences de Saadi se mêlent à celles de Virgile; dans les Poissons el le Cormoran, le Berger et le Roi, les Deux Perroquets, le Roi et son fils, les Deux Aventuriers et le Talisman, le Marchand, le Gentilhomme, le Pâtre et le Fils du roi, pour ne prendre que les fables des livres X el XI imitées de Pilpay?
La fable classique. — Ésope. — Phèdre. — Babrins.
C'est seulement dans lavertissement du second recueil des Fahles que la Fontaine se reconnaît disciple de Pilpay. Mais il l'avait été d'abord d'Ésope et de Phèdre, disciple respectueux sans doute, mais dont il ne faudrait pas exagérer la docilité naïve. On courrait risque de se tromper si l'on prenait à la lettre les déclarations respectueuses et modestes outre mesure que la Fontaine prodigue. Ésope, pour lui, c'est l'antiquité, toujours vénérable. Il le connaît assez mal, car il le traite en véritable auteur; il ne distingue pas entre lui et Phèdre, qui est déjà un littérateur; il ne sait pas que, s'il y a eu un Ésope cinq à six siècles avant Jésus-Christ, cet Ésope n'a rien écrit; que les fables ésopiques, citées par Aristophane, par Platon, par Aristote, étudiées par Socrate, qui dans sa prison entreprit de les mettre en vers *, ont été transmises surtout, sinon uniquement, par la tradition orale, jusqu'au temps de Démétrius de Phalère, qui en fit, dit-on, un recueil; que longtemps après un moine grec du xiv« siècle, Planude, leur donna la forme définitive sous laquelle elles nous ont été transmises. Le distrait la Fontaine commet une erreur de près d'une vingtaine de siècles lorsqu'il écrit, dans la Vie d'Ésope le Phrygien : a Comme Planude vivait dans un siècle où la mémoire des choses arrivées à Ésope ne devait pas être encore éteinte, j'ai cru qu'il savait par tradition ce qu'il a laissé. » Mais l'ignorance de la Fontaine fut celle d'un siècle où Ton parlait beaucoup d'Ésope sans le connaître davantage, où Benserade réduisait en quatrains ses fables, où Lenoble et Boursault les portaient au théâtre '^, où l'on assimilait aux littératures les plus raffinées les littératures primitives, sans en bien comprendre le caractère impersonnel.
Pourtant le respect de la Fontaine n'était point aveugle. Qu'on ne s'arrête point trop à ces formules d'une modestie convenue:
Écoutez là-dessus l'esclave de Phrygie.
Si j'ajoute du mien à son invention,