Voyei le début du Phédon
I. Lenoble a écrit Ésope-Arlequin; Boursault, Ésope à laeour et le* Fable* iÉtop*.
C'est pour peindre nos mœurs, et non point par envie : Je suis trop au-dessous de cette ambition. Phèdre enchérit souvent par un motif de gloire ; Pour moi, de tels peusers me seraient malséants *.
Là même, il avoue qu'il y a mis du sien. Ailleurs, dans une noie relative aux deux fables la Mort et le Malheureux, et la Mort et le Bûcheron, il déclare que, s'il a écrit la seconde, c'est parce que de la première il avait écarté quelques beaux traits d'Ésope : « Nous ne saurions, dit-il, aller plus avant que les anciens; ils ne nous ont laissé pour notre part que la gloire de les bien suivre. » Et pourtant le naturel est le plus fort, et la seconde fable n'est pas moins originale que la première ; elle est bien française, la peinture des misères du bûcheron qu'oppriment les soldats et la corvée. Au reste, dès la préface des Fables, on comprend que l'imitateur a conscience des imperfections du modèle qu'il imite : « Au temps d'Ésope, écrit-il, la fable était contée simplement, la moralité séparée et toujours ensuite. Phèdre ne s'est pas assujetti à cet ordre. » Ce qui revient à dire : « Pourquoi ne ferais-je pas ce que Phèdre a fait? Or Phèdre a jugé que la simplicité d'Ésope allait jusqu'à la sécheresse, que la composition de ses fables, terminées par l'inévitable formule : cette fable démontre que..., est monotone. A l'exemple de Phèdre, et plus que lui, j'essayerai de donner la vie au récit élargi ; au lieu d'offrir la moralité « séparée et toujours ensuite », je la présenterai sous mille formes diverses, animant le précepte par le conte, et faisant de la morale non plus la conclusion dogmatique et pédantesque, mais l'âme môme de la fable. » C'est ce qu'il veut faire entendre encore dans les vers célèbres :
Quant au principal but qu'Ésope se propose, J'y tombe au moins mal que je puis.
C'est-à-dire : « Je ne dogmatise pas comme Ésope; sans dédaigner la morale, je n'en ai pas le souci exclusif. J'instruis sans doute, mais je veux aussi plaire! »
Il semble traiter plus librement Phèdre, que ne protège pas une antiquité aussi vénérable. L'hommage qu'il lui rend dans sa préface n'est pas sans quelques réserves : On ne trouvera pas ici l'élégance ni l'extrême brièveté qui rendent Phèdre recomoiandable : ce sont qualités au-dessus de ma portée.
L ^ ¥kiUmrd tt ut Enfant*.
Comme il m'était impossible de l'imiter en cela, j'ai cru qu'il fallait, en récompense, égayer plus qu'il n'a fait. » Il lui accorde donc deux mérites : l'élégance et la concision.
Phèdre sur ce snjel dit fort élégamment... Phèdre était si succinct que d'aucuns l'ont blâmé. Ésope en moins de mots s'est encore exprimé. Mais surtout certain Grec renchérit et se pique
D'une élégance laconiqse :
n renferme toujours son conte en quatre vers ; Bien ou mal, je le laisse à juger aux experts *.
Ce « certain Grec » est Babrius, que la Fontaine appelle aussi Gabrias, et qui vivait vers l'époque d'Alexandre Sévère. La Fontaine définit bien « l'élégance laconique » qu'il affecte; toutefois Babrius est plus laconique qu'élégant. Bien qu'il ait parfois la grâce altique, il n'est pas assurément l'égal de ses deux précurseurs. Au reste, la Fontaine ne pouvait le juger sur le vrai texte de ses fables, qui a été découvert seulement en 1839 par Minoïde Minas dans un couvent du mont Athos. Comment se fait-il donc que ce fabuliste souvent banal ait été estimé et cité par plusieurs anciens, alors qu'il faut attendre jusqu'au temps de Théodose pour trouver dans Avienus une mention de Phèdre, alors que Sénèque appelle la fable intentatum Romanorum ingenii opus, un genre auquel n'ont pas touché les Romains? De nos jours, on a plus rendu justice à Phèdre, dont le texte a été découvert par François Pithou dans les dernières années du xvi^ siècle. On n'a, il est vrai, que des données assez incertaines sur sa vie. Est-ce un esclave macédonien, à qui Auguste donna la liberté? Fit-il partie de cette classe ambitieuse des affranchis, qu'il n'a pas épargnée dans ses vers, sans doute parce qu'il a eu lui-même à subir la protection pesante de quelque affranchi tout-puissant? Comme beaucoup des membres de cette classe, fît-il fortune, et, comme beaucoup aussi, fut-il soudainement ruiné et disgracié? Son livre abonde en allusions satiriques [les Grenouilles qui demandent un roi, les Grenouilles et le Soleil, les Chèvres et les Boucs, Démétrius de Phalère, la Corneill' et la Brebis), et ce ton chagrin n'était pas fait, ce semble, poui rendre Phèdre populaire. Mais ce ton aussi donne à ses fable* un caractère plus personnel que n'est celui des fables d'Ésope, ce qu'il appelle cohr pro-
\. Le Pâtre et le lÀon.
prîus. Phèdre a déjà du goût, car il sait choisir les traits qui composent un ensemble; il a de la purelé et de la sobriété dans le style; il est quelqu'un.
Mais comme ces qualités discrètes paraissent médiocres dès qu'on les compare aux qualités larges et vives de la Fontaine! Phèdre n'a point l'originalilé créatrice, ni cette verve courante qui enveloppe, pour ainsi dire, de toutes parts le lecteur et l'entraîne. M. INisard apu le ranger parmi les poètes latins delà décadence, dont pourtant il n'a pas les défauts saillants. Écrivain d'une époque de transition, il n'a ni la force conti-nue des écrivains du siècle d'Auguste ni la force débordante et inégale des écrivains du siècle suivant, tandis que la l'onlaine, venu à une époque propice entre toutes, en gardant l'énergie de l'âge de Louis Xllî, y ajoute sans effort la finesse et la perfection de l'âge de Louis XIV, réalisant ainsi l'harmonie des mérites les plus divers. Là où les qualités moyennes suffisent, Phèdre n'est pas à dédaigner : Saint-Marc Girardin a pu préférer sa fable le Loup et le Chien à celle de la Fontaine. La morale, du moins, en est plus élevée : ce loup un peu stoïcien, qui a l'amour de l'indépendance honnête et fîère, peut sembler supérieur au loup du poète français, qui a surtout, lui, le goût de la vie libre et facile. En revanche, M. Taine n'a pas de peine à montrer que le chien de la Fontaine, brillant parasite ou grand seigneur dédaigneux en face d'un capitaine d'aventures, est infiniment plus délicat que le chien de Phèdre, valet de ferme assez grossier. C'est déjà beaucoup pourtant de pouvoir soutenir la comparaison. Mais dès que le ton s'élève avec le sujet, la comparaison n'est plus possible. Qu'on rapproche les fables des Beux Besaces^, on trouvera, d'un côté, un apologue de cinq vers où le fait est purement et simplement énoncé, puis suivi d'une conclusion sèche; de l'autre, un récit vivant, d'où se dégage une haute leçon de morale.
L'œuvre de Phèdre servit à la Fontaine moins de modèle que d'abri protecteur, pour ainsi dire : par cet exemple classique il pouvait justifier ses innovations et secouer à son tour avec moins de danger la servitude d'Ésope, qu'il ne secoua pas d'ailleurs autant qu'on pourrait le croire, car, nous le verrons, c'est à la fable ésopique qu'il doit en partie le caractère expérimental et médiocrement élevé de sa morale.