‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 4)Chapitre 17 sur 134 · Phèdre, de Vitiis hotninum, IV, x; la Fontaine, I, vu · texte numérisé non relu

Phèdre, de Vitiis hotninum, IV, x; la Fontaine, I, vu

L'inflluence gauloise. — Le Roman de Reiiart. — En quoi la Fontaine pent-il être l'héritiei' de nos vieux trouvères ? — Quelle différence y a-t-il entre le Roman de Renart et les Fables ?

C'est par l'iesprit surtout, par l'esprit i:aulois incisif et moqueur, que la Fontaine est Théritier des trouvères.. Cet esprit, le contraire de l'esprit chevaleresque, voit le côté ridicule de toutes choses et s'attache a le mettre en saillie. Après le besoin d'admirer, le Français a éprouvé le besoin de railler, qui lui est si naturel; après l'âge de l'épopée est venu celui de la satire. Dans la mesure où la fable est une satire, la Fontaine procède des poètes gaulois du moyen âge; mais elle n'est pas seulement une satire, et c'est par là qu'il se distingue de ses devanciers, c'est par là qu'il est la Fontaine.

Il ne faudrait pas croire d'ailleurs que la Fontaine ait connu à fond et exploité tout cet héritage de nos vieux conteurs, ni le transformer en érudit qui, comme on le dit aujourd'hui, remonte toujours aux sources. Rien souvent on est trompé par des ressemblances de détail. On lit avec plaisir, dans Marie de France, les flatteries du gorpil (renard) à l'adresse du corbeau :

« Hé, Dieu, sire, fit le gorpil.

Comme est or cet oiseau gentil !

Au monde n'a si bel oisel ;

One de mes yeux ne vis si bel.

Fût tel son chant comme est son corps,

Il vaudrait mieux que nul fin ors. »

Et pourtant la Fontaine n'a pas connu Marie de France', qui a parfois traité les mêmes sujets que lui dans un esprit différent. Quel lecteur de la fable le Rat, la Grenouille et le Milan n'a plaint le rat, victime innocente associée au sort de la perfide grenouille? Le milan, chez Marie de Irance, fait l'office d'une providence secourable aux opprimés : du même coup de bec il tue la grenouille et coupe le fil qui tenait le rat captif. De même, la fable le Lièvre et les Grenouilles, semblable pour le fond à celle de la Fontaine, est terminée par une autre moralité : le plus sur est

Sur Marie de France, voir l'Histoire somniuire de la fable.

de rester chez soi». Qu'en conclure, sinon que tous deux ont puisé aux mêmes sources, mais que chacun la fait à sa façon? Rien des faljliaux, d'autre part, ne sont revenus à la Fontaine qu'après avoir passé par les mains de Boccace ou d'autres conteurs plus modernes; mais la Fontaine a mieux connu les fabliaux. Il leur emprunte en général celles de ses fables où les animaux n'interviennent pas ou interviennent peu : le Savetier et le Financier, les Femmes et le Secret, la Laitière et le Pot au lait. C'est que l'homme est au premier plan dans les fabliaux; si la bête y paraît à côté de lui, il est rare qu'elle y soit peinte avec vérité, plus rare encore qu'elle y soit peinte avec amour, comme chez la Fontaine, et pour elle-même. On sent que le conteur populaire, préoccupé avant tout d'aiguiser ses traits satiriques, n'a eu le temps d'observer ni la nature, dont les descriptions chez lui sont monotones et sans accent, ni les mœurs des animaux. Quelques types convenus lui suffisent, celui du loup, par exemple, opposé au renard. Pris de remords un jour, et craignant d'avoir calomnié le loup, la Fontaine s'est posé une question à laquelle il n'a pas répondu :

Mais d'où vient qu'au renard Ésope accorde un point, C'est d'exceller en tours pleins de matoiserie? J'en cherche la raison, et ne la trouve point. Quand un loup a besoin de défendre sa vie.

Ou d'attaquer celle d'autrui,

N'en sait-il pas autant que lui?

Je crois qu'il en sait plus, et j'oserais peut-être, Avec quelque raison, contredire mon maître*.

Ésope n'est pas le seul coupable : si l'injuste légende que constate la Fontaine s'est enracinée dans les esprits au point de s'imposer à celui même qui s'en plaint, c'est que l'imagination populaire voit toujours le loup sous la forme du brutal et stupide Ysengrin, tandis que le Roman de Renart a fait de son héros le type indestructible de la finesse matoise. Voyez, dans le roman, les « branches » dont la Fontaine semble s'être particulièrement souvenu, et dont peut-être il n'a connu que quelques-unes, plus par les traditions que par la lecture. Avec quelle hypocrisie pateline Renart enjôle le corbeau :

'( Dieu ! fit Renart, comme elle est claire. Et comme pure, votre voix' ! »

1. VfiirTivier, Histoire de la littérature française ; De\s.gT0.ve. M

Page 1