‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 4)Chapitre 19 sur 134 · I. Compares/» Cog et le Renard, II, xt · texte numérisé non relu

I. Compares/» Cog et le Renard, II, xt

Vous m'aimiez plus que votre frère, Et l'on m'appelle feu Renart, Qui tant avait d'engin ' et d'art, Mais je suis mort, et. Dieu merci, Je fais ma pénitence ici...

Nul ne se doit émerveiller Si je suis mort : ainsi mourront Tous ceux qui vivent et vivront. »

Touché de ce soudain malheur, Ysengrin pardonne à Renart ses torts passés ; mais Renart, loin de s'attrister, se réjouit d'être mort :

« Mon âme au paradis est mise, Aux pieds de mon Jésus assise. ,, Céans sont mille métairies, Mille bois, plaines et prairies ; Céans est riche pécunaille, Cénns pouvez voir mainte aumaille, Et mainte ouaille et mainte chèvre ; Céans vous trouverez vingt lièvres, Et bœufs et vaches et moutons, Éperviers, autours et faucons. »

Ysengrin jure saint Sylvestre Qu'il voudrait bien là dedans estre.

Mais n'entre pas qui veut au paradis : à l'exemple de Renart, qui a obtenu rémission de tous ses péchés, le crédule Ysengrin se confesse, prie Dieu et hurle doucemeni, en se tournant vers l'occident. L'un des seaux, il vient de l'apprendre, est le bien ; l'autre, le mal ; le premier emporte Tàme sincèrement repentante et descend de lui-même. Ysengrin se réjouit donc de descendre, mais s'inquiète de voir, d'autre part, son compère remonter :

« Compère, pourquoi t'en vas-tu? »

Et Renart lui a répondu :

« Quand l'un y va, l'autre s'en vient. »

Le cri de triomphe de Renart : « J'en suis hors ! » la déconvenue d'Ysengrin, que remontent, bien malgré eux, à la lumière, le lendemain matin, les moines venus pour puiser de l'eau, il est superflu de raconter tout cela; il suffit d'avoir montré que la Fontaine a eu des prédécesseurs dignes de lui, car Pierre de Saint-Lloud n'est que le principal auteur d'une compilation

i. Engin, ingenium (d'ou le verbe ongeigner, raj.uni par la Fontaine). « F'iu» fait engin que violence », en cette maxime se résume tout le Roman de R<:nart Plus bas, pécunaille (pecudes), aumaille, ouaille, se disent le premier du groi, les autres du petit bétail.

immense à laquelle tout un peuple, on peut le dire, a travaillé. Là est l'intérêt, mais aussi la faiblesse d'une œuvre collective, qui manque nécessairement d'unité : le roman n'est qu'un chapelet d'épisodes confusément entassés, mal reliés et qui se répèlent souvent; les fables ont l'unité de pensée, l'harmonie de l'ensemble. A la ditTérence de la conception s'en ajoute une autre, la différence du ton. Plus que dans les fables, la satire est ici amère et directe ; elle ne respecte rien et tombe souvent dans l'exagération ou la grossièreté. C'est une parodie sans discrétion et sans mesure. Nous ne dirons donc pas avec Saint- Marc Girardin que le Roman de Renarl est une fable de la Fontaine en plusieurs volumes, car un fabliau ou un recueil de fabliaux n'est pas une fable ni un recueil de fables. Alors même qu'il raille, la Fontaine sourit, et nous sourions avec lui. Sans doute il est remarquable que tout un poème soit consacré aux faits et -estes des animaux; sans doute l'animal y garde parfois son allure et sa physionomie naturelle ; mais plus souvent l'allégorie manque de vraisemblance et laisse trop voir l'homme sous la peau de l'animal. A tel endroit, par exemple, le cheval monte à cheval : en lui donnant un nom d'homme, le conteur a perdu de vue la bête.

Toute comparaison de ce genre aboutirait donc à nous donner de nouvelles raisons pour admirer la Fontaine ; mais elle nous en fournirait aussi quelques-unes pour estimer les qualités de finesse et de verve qui brillent, malgré tout, à travers bien du fatras. Sous ce rapport, la Fontaine est bien l'herilier des conteurs d'autrefois. A plus forte raison lui pourrait-on trouver des précurseurs directs chez ceux des poètes du xvi« siècle • qm ont été des fabulistes. Ne citons ici que les grands noms de Marot, de Rabelais, de Réguiei-, que la Fontaine a imités sans les surpasser, parfois sans les égaler. Gardons-nous de méconnaître sous prétexte de le glorifier, le mérite plus modeste de ceux qui l'ont précédé ; lui-m<*me n'eût pas voulu être glorifie ainsi. Mais sentons bien le prix de ce qu'il a apporté de nouveau dans la fable transligurée, et ne cherchons point chez d'autres l'ampleur du drame, la peinture fidèle des animau.x, le vif sentiment de la nature, le charme ingénu du moi, le style enchanteur; pour tout dire, le rayon de poésie.

1. Sur i'^s fabulistes du xvi* sièclo. voyez i Ilistoiro gommaire de la ra»)Ie.

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