LA FONTAINE CRÉATEUR
Qoelle théorie de la fable pent-on dégager des préfaces de la Fontaine ? /
Comme Molière, la Fontaine a cru que les règles J)édantesques sont peu de chose au regard de cette règle et de ce but unique : plaire. Ne se souvenait -il pas de la Critique de l'École des femmes lorsque, vantant les « grâces infinies » de Platon, il s'écriait, lui aussi : « Laissons -nous entraîner à notre plaisir, et ne cherchons pas matière à critiquer : c'est une chose trop aisée à faire ^ »? Voilà la grande règle pour le lecteur ou le spectateur : se laisser prendre aux entrailles par les choses. La grande règle pour Técrivain ne sera pas plus compliquée : « Mon j)rincipal but est^toujours de plaire ; pour en venir là, je considère lègoût du siècle. w^C^est dans la préface de Psyché qu'il le dit, et il le répèle dans la préface du second livre des Contes. Ce sont là, il est vrai, des œuvres où « le goût du siècle » a trop de part ; mais dans les Fables il a une double ambition : celle de plaire. à l'homme de son siècle, celle de plaire à l'homme de tous les temps. Et il est facile de plaire à l'homme en général en plaisant à l'homme contemporain; il suffit de peindre ce qu'il y a d'éternellement humain dans l'individu changeant.
Plaire et instruire, mais plaire d'abord, car si l'on n'a commencé par plaire on instruit mal. Or, « le secret de plaire ne consiste pas toujours en l'ajustement, ni même en la régularité; il faut du piquant et de l'agréable si l'on veut toucher... On veut de la nouveauté et de la gaieté. Je n'appelle pas gaieté ce qui excite le rire, mais un certain charme, un air agréable qu'on peut donner à toutes sortes de sujets, même les plus sérieux 2. » Ce <i certain charme » indéfinissable, c'est
1. Sur les Dialogues de Platon. Avertissement du recueil intitulé : Ouvrages de prose et de poésie des sieurs de Maucroix et de la Fontaine, imprimé à Paria «a
2. Préface du deuxième livre daa Contes et préface des Fables.
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la parure légère qui rend attrayante la leçon morale. Faites-la tomber, que la leçon morale paraîtra pauvre et nue ! Au lieu d'attirer, elle rebutera. Mais si plaire pour instruire est la loi suprême, les fables gnomTquesou froidement sentencieuses d'Esope sont condamnées, les innovations de la Fontaine sont justifiées : « On ne considère en France que ce qui plaît. C'est la grande règle et, pour ainsi dire, la seule. Je n"ai donc pas cru que ce fût un crime de passer par-dessus les anciennes coutumes, lorsque je ne pouvais les mettre en usage sans leur faire tort ^ » Or, en quoi a-t-il transgressé les anciennes coutumes? En ne courant pas droit à la morale, en tâchant d' « égayer l'ouvrage » plus que n'avaient fait les fabulistes d'aulrefeis. Plus il ira, plus le succès l'affermira dans l'idée nouvelle qu'il se fait de la fable. Dans l'avertissement du second recueil des Fables, il est plus explicite encore. S'il a « étendu davantage les circonstances des récits », c'est pour j'éJ.Qigner plus encore de la monotonie et de la sécheresse des récits ésopjc[ues, où tout vise à instruire, rien à plaire : « J'ai jugé à propos de donner à la plupart de ces fables un air et un tour un peu différent de celui que j'ai donné aux premières, tant à cause de la différence des sujets que pour rerapHr de plus de variété mon ouvrage... Enfin, j'ai tâché de mettre en ces deux, dernières parties toute la diversité dont j'étais capable. »
Non qu'il se donne seulement comme un conteur aimable. L'apologue, selon lui, est composé de deux.jiarties, dont on peut appeler l'une le^corps, raulrej'àme. Le corps est la fable ; l'âme, la morale. Mais cette morale, telle qu'il l'imagine, est
• éparse dans la fable comme l'âme dans le corps : on la sent partout, on ne la saisit nulle part, car la moralité, qui en est l'expression, et la condense dans une formule, ne paraît nullement indispensable à la Fontaine ; il se permet de la retrancher même, « dans les endroits où elle n'a pu entrer avec grâce et où il est aisé au lecteur de la suppléer. » Chez Ésope, au contraire, et un peu chez Phèdre encore, la moralité était presque
» tout ; le récit, presque rien. Que les fables aient une conclusion morale, peu importe; mais il importe beaucoup qu'elles aient • une signification morale, ou ne soutiendra pas qu'il a.mal compris la portée morale de son œuvre, celui qui a écrit :
Ces badineries ne sont telle8 qu'en apparence, car dans le fond elles portent un sens très solide... On s'y forme le jugement et les mœurs. Elles ne